L’audiovisuel public sud-coréen : un capital sympathie qui s’effrite

L’audiovisuel public sud-coréen : un capital sympathie qui s’effrite

Puissants et très regardés, les trois groupes audiovisuels publics de Corée du Sud ont largement contribué à faire connaître la culture du pays à l’étranger. Pourtant, leur traitement de l’information est souvent critiqué, et les chaînes câblées grignotent progressivement leur audience.

Temps de lecture : 9 min

Inchangée depuis 35 ans, le montant de la redevance audiovisuelle dont s’acquitte environ 90 % des foyers sud-coréens est susceptible d’augmenter prochainement (1) si l’Assemblée Nationale, validant en cela la décision de la Korea Communication Commission (2014), instance de régulation de l’audiovisuel, donne son accord. Pourtant, comme dans le passé (2) cette possible augmentation suscite des débats et le processus semble au point mort aujourd’hui. Il faut dire que cette question est sensible dans une société profondément libérale où la relation entre les citoyens et les services publics est relativement faible mais où la télévision, sous toutes ses formes, occupe une place importante (3). Elle témoigne à la fois de la méfiance vis-à-vis du pouvoir étatique et des habitudes de consommation et de fréquentation des espaces publics où le financement entrepreneurial tient une place importante notamment dans le domaine de la culture et de l’éducation. Elle révèle également l’inertie que créé le fort clivage politique autour de ces questions.


Cet environnement se reflète également dans la complexité à appréhender le système public audiovisuel sud-coréen dans sa totalité. Composé de plusieurs entités aux statuts différents et au fonctionnement parfois obscur, il a toutefois le mérite d’obtenir l’adhésion d’une bonne partie du public coréen et de se montrer dynamique et conquérant sur la scène internationale.

Panorama du service public audiovisuel coréen

Devenus de puissants exportateurs de contenus (feuilletons, émissions de variétés et de téléréalité, dessins animés et documentaires) les trois groupes audiovisuels publics sud-coréens sont de véritables institutions dans leur pays.   


KBS : Korean Broadcasting System

Rassemblant près de 5.000 personnes, l’entreprise publique compte deux chaînes de télévision hertziennes, une chaîne satellitaire, six chaînes câblées et quatre chaînes de télévision numérique sur téléphone portable (DMB), onze bureaux à l’étranger, ainsi que six fréquences de radio distribuées dans tout le pays (réseau de dix-huit stations régionales) et une radio internationale disponible en onze langues (dont le français).
 

Créée en décembre 1961 après l’installation du régime militaire du général PARK Jung-hee, la chaîne KBS, jusqu’alors chaîne d’État, obtient son statut de chaîne publique en 1973 sans toutefois se détacher de la mainmise du pouvoir. Elle se développe face aux deux chaînes commerciales TBC (Tongyang Broadcasting Company), créée en 1964, et MBC (Munhwa Broadcasting Corporation), créée en 1969, que le régime tolère avec suspicion. Les changements politiques qu’inaugurent les années 1980 après l’assassinat du général Park (1979) auront raison de ces deux rivales.


L’absorption en 1980 de TBC par le groupe KBS suite à un vaste mouvement de restructuration des médias imposé par le nouveau gouvernement militaire et la création de facto de la chaîne KBS 2 institutionnalisent le financement publicitaire (4) et permet au groupe public de profiter jusqu’à aujourd’hui de deux sources de financement, public et privé.


Les années 1980 sont une période de forte expansion économique pour les deux chaînes généralistes KBS et MBC, qui profitent alors d’une situation de monopole et de la création en 1981 d’une régie publicitaire unique, la KOBACO (Korean Broadcasting Advertissement Corporation). Fondée par l’État sud-coréen en 1981, celle-ci a longtemps joué un rôle de contrôle indirect en redistribuant gracieusement les bénéfices publicitaires des télévisions et des radios aux médias éditeurs. Aujourd’hui encore, bien que son monopole ait été récemment brisé, elle reste un partenaire incontournable pour les chaînes publiques.


À partir de la suppression de la publicité sur KBS1 en 1994, la différence s’accentue entre les deux chaînes du groupe. Aujourd’hui, alors que KBS2 diffuse majoritairement des divertissements (feuilletons, variétés, talk show), KBS 1 se veut la chaîne de l’information et de la culture avec plus de documentaires, des jeux éducatifs mais aussi des émissions culte destinées à un public plus restreint. Ainsi même si les coupures publicitaires ne sont pas permises, les spots publicitaires, nombreux entre deux programmes, et le placement de produits, longtemps pratiqué de façon détourné et récemment autorisé (2012) assurent des revenus importants qui permettent à KBS2 de rivaliser avec ses concurrents.


MBC : Munhwa Broadcasting Corporation

La principale concurrente de KBS 2 est la chaîne MBC, qui présente un statut intermédiaire depuis la restructuration du début des années 1980. Fondé en 1959 (radio) et 1969 (télévision) ce réseau commercial a, tout comme TBC, perdu son statut en 1980 lors du rachat de 70 % de son capital par le groupe public KBS.


En 1988, suite à l’application de nouvelles règles anti-concentration, ce capital est transmis à une fondation publique indépendante, (5) the Foundation for Broadcast Culturequi l’administre. Ainsi, bien que ne bénéficiant d’aucun revenu issu de la redevance audiovisuelle et ayant un budget reposant entièrement sur les bénéfices publicitaires, MBC assure une mission de service public.


Aujourd’hui, le groupe MBC (près de 4.000 salariés) comprend une chaîne hertzienne, trois stations de radios, cinq chaînes satellitaires, cinq chaînes câblées et quatre chaînes DMB. La chaîne dispose d’un réseau national dense et a des correspondants dans plusieurs grandes capitales étrangères. Comme KBS2, mais aussi SBS (Seoul Broadcasting System), chaîne commerciale locale qui dispose d’une diffusion quasi nationale, elle fait la part belle aux divertissements, notamment les feuilletons télévisés (tv drama) et les programmes de variétés, et participent ainsi à la notoriété internationale de la culture populaire sud-coréenne. 


EBS : Educational Broadcasting System

Le service public offre aussi une chaîne dédiée à l’éducation, EBS. Créée en 1981 sous le nom de KBS3, elle a été détachée du groupe KBS en 1990 et placée sous la tutelle du Korean EducationalDevelopment Institute (KEDI, organisme sous la direction du ministère de l’Éducation jusqu’en 1997. Le groupe public est constitué d’un réseau de six chaînes et stations de radio (diffusée à l’étranger).


EBS diffuse essentiellement des programmes de soutien scolaire, des programmes destinés aux jeunes enfants et des cours pour adultes. Percevant environ 3 % des bénéfices de la redevance audiovisuelle, son fonctionnement est majoritairement assuré par les revenus publicitaires, la vente de livres et de produits audiovisuels et quelques financements étatiques.

Les rapports étroits entre l’État et les diffuseurs audiovisuels.

Le système télévisuel sud-coréen s’est développé sous l’étroit contrôle de l’État dirigé par des gouvernements militaires de 1961 à la fin des années 1980. La législation mise en place durant les trois décennies qui précèdent la démocratisation ne laisse que très peu d’espace à la liberté d’expression et de ton, et impose, à certaines périodes, un contrôle strict de la programmation et des contenus. La place toujours plus grande accordée au divertissement, familial et populiste, permet l’enrichissement des chaînes. Le retour en scène du secteur privé (6) dans les années 1990 exacerbe la concurrence et participe du développement de l’industrie culturelle.

Même si l’instauration de la démocratie à partir de la fin des années 1980 a permis de mettre fin aux pratiques de contrôle direct de la diffusion, la télévision dite de service public reste sous la coupe du gouvernement en place, largement impliqué dans les principaux organes de régulation et de contrôle ainsi qu’au sein des conseils d’administration ; et cela bien que les principes d’indépendance de l’audiovisuel et de respect des droits et intérêts du téléspectateur figurent désormais dans la loi de l’audiovisuel de 2000.

Placée sous l’autorité directe du président de la République, la Korea Communications Commission, assure depuis 2008 les missions autrefois réparties entre le ministère de l’Information et de la Communication (MIC) et la Korea Broadcasting Commission (KBC), conformément au souhait du gouvernement de répondre aux changements entraînés par la nouvelle donne technologique (convergence). Elle constitue donc un organe de régulation et de contrôle rassemblant aussi bien les services de télé et radiodiffusion (7) que de télécommunications. C’est aussi un puissant moteur d’intégration et de diffusion des nouvelles technologies. Son président est directement nommé par le président de la République et assisté par un vice-président et un collège de trois conseillers. C’est par son intermédiaire que se fait la nomination des principaux responsables de chaînes publiques.

La chaîne KBS est administrée par onze conseillers recommandés par la Korean Broadcasting Commission et nommés par le président de le République. Le premier d’entre eux, le président, est nommé directement par la Maison Bleue, le siège du Chef de l’État, suite à la recommandation du Conseil d’administration.

De la même façon, le conseil d’administration d’EBS (11 membres), président compris, est entièrement nommé par la Korea Communication Commission.

Du fait de son statut particulier, la gestion de la chaîne MBC est assurée par la Foundation for Broadcast Culture dont le conseil d’administration, composé de neuf membres nommés par la Korea Communication Commission, élit également le président de MBC. Ainsi, bien qu’indirecte, l’influence du pouvoir en place s’exerce sur MBC aussi par l’intermédiaire de la KCC.

Le contrôle éthique et déontologique des contenus médiatiques (télévision, radio, Internet) est à la charge de la Korea Communications Standards Commission (KCSC) à qui la KCC délègue cette fonction. Dirigé par un conseil de neuf membres (trois désignés par le parti au pouvoir, trois par l’opposition, trois élus par le conseil), cette autorité détachée en 2008 de l’organisme de contrôle et de régulation principal, présentée comme indépendante, est régulièrement critiquée, en raison de l’ingérence du pouvoir, concernant principalement les contenus en ligne.

Capital sympathie et capital confiance de KBS et MBC

Malgré le succès de certaines émissions, en partie fondé sur le talent et la renommée du présentateur, et bien qu’elle accorde beaucoup plus de place à la proximité avec les auditeurs (partage de récits de vie), la radio publique, comme privée d’ailleurs, n’occupe pas du tout la même place que la télévision dans le quotidien de la majorité des Sud-Coréens.Les chaînes généralistes hertziennes sont très regardées et leurs programmes, très consensuels, sont généralement appréciés du public(8)(9). Il n’y a en fait pas vraiment de distinction entre les contenus proposés entre les chaînes « publiques » et SBS, chaîne commerciale.

Ces dernières années, l’accueil enthousiaste de la culture populaire sud-coréenne à l’étranger, largement produite et véhiculée par les chaînes publiques, a beaucoup contribué au renforcement de l’attachement du peuple coréen pour les chaînes historiques et à la promotion de la cohésion sociale et du sentiment national, ainsi qu’au développement de la communication audiovisuelle, objectifs principaux du service public.

En revanche, l’indépendance et le professionnalisme des chaînes publiques dans le traitement de l’information sont régulièrement mis en doute, notamment lors des manifestations citoyennes contre l’importation de la viande bovine américaine (2009) ou lors de la tragédie du naufrage du ferry Sewol, en avril 2014, (10) mettant à mal une des missions principales de service public assignées aux deux chaînes, à savoir la formation démocratique de l’opinion publique.

Déjà affaibli par la multiplication de journaux en ligne et l’explosion des réseaux sociaux permettant un accès à un autre type d’information sur les écrans, le piédestal des chaînes publiques s’effrite en raison de la concurrence des chaînes généralistes du câble nouvellement créées (décembre 2011). Affranchies de plusieurs contraintes réglementaires et disposant de ressources importantes, certaines offrent des contenus innovants qui plaisent aux téléspectateurs et volent parfois la vedette aux programmes de prime-time proposés par les chaînes hertziennes.

 

Cet article a bénéficié de l’aide documentaire et des commentaires de Madame SONG Yung-joo, chercheuse au Broadcast Research Institute de KBS (Korean Broadcasting System).

Références

  • Éric BIDET, Corée du Sud : Economie sociale et société civile, Paris : L’Harmattan, 2003
  • Seok-Kyeong HONG-MERCIER, « L’État et la télévision sud-coréenne », Médiamorphoses, Hors-séries : Une télévision sans service public ? pp. 115-121, Paris, Ina, Janvier 2005 
  • Yoon-sik JUNG, Broadcasting Policy, Seoul: Communication Books, 2013
  • Soel-ah KIM, La télévision généraliste en Corée du Sud: son régime et son évolution depuis 1956, Thèse de doctorat, Sciences de l’information et de la communication. Paris, Université Panthéon-Assas, Paris II, 2009
  • Ki-Seung KWAK, Media and Democratic Transition in South Korea, Abingdon & N.Y. , Routledge,2012.
  • Hyungil OH, Sugmin YOUN, «The Public Interest Idea and Its Practice of Public Service Broadcasting in South Korea: focusing on Public Service Broadcasting Policy and KBS TV Programming Objectives », in Korean Journal of Broadcasting & Telecommunications Research, n°87, (en coréen),   été  2014  
  • Stéphane THEVENET, « Les TV dramas coréens au centre de la Vague coréenne », in Le Monde Diplomatique, mai2013
  • Stéphane THEVENET, Les divertissements télévisés sud-coréens : analyse d’une journée type. Mémoire de DEA, Langues et Civilisations de l’Asie Orientale, Paris, Université Denis Diderot, Paris 7, 2004

--
Crédits photos :
MV 058 - 2 - MBC Dong Yi (2010) - Walk In A Dreamy Road. withhyunbin/Flickr


À lire également dans le dossier « Qu’est-ce qu’un média de service public ? » :
La BBC : un modèle de service audiovisuel public en danger
Quelles ambitions pour l’audiovisuel public français ?
Radio et TV en Pologne, du communisme aux médias de service public
L’audiovisuel public marocain, à la croisée des chemins ?
États-Unis : médias publics et financements semi-privés
Les médias audiovisuels publics au Brésil : un défi démocratique
L'audiovisuel public en Inde : des médias de gouvernement ?
Israël : l’audiovisuel public renaîtra-t-il de ses cendres ?
Les défis de la radio-télévision publique du Sénégal
Nigeria : des médias de service public plus nécessaires que jamais
NHK : au service du public ou du gouvernement japonais ?
L'audiovisuel public allemand, entre autonomie et dépendance

Ne passez pas à côté de nos analyses

Pour ne rien rater de l’analyse des médias par nos experts,
abonnez-vous gratuitement aux alertes La Revue des médias.

Retrouvez-nous sur vos réseaux sociaux favoris

Autres épisodes de la série

NHK, une télévision au service du peuple ?

Autonome et indépendant financièrement, NHK est l’un des groupes médiatiques les plus puissants au monde. Respecté pour sa sobriété et ses programmes culturels, le groupe japonais a cependant connu de récents scandales politico-financiers.

Les avatars de la radio indienne, du transistor au podcast

La radio en Inde reste un média dynamique, qui continue de séduire les auditeurs et entame à peine sa transformation.