« Le big data donne naissance à de nouveaux mythes »

« Le big data donne naissance à de nouveaux mythes »

Révolution numérique, vie privée, big data… Entretien avec l’historien Yuval Noah Harari.

Temps de lecture : 7 min
Yuval Noah Harari est maître de conférences en Histoire à l’Université Hébraïque de Jérusalem. Son livre Sapiens. Une brève histoire de l’humanité (Albin Michel, 2015) est traduit dans une trentaine de langues ; parmi ses laudateurs : Jared Diamond ou encore Mark Zuckerberg.
 
Sapiens Yuval HarariVous expliquez très bien dans votre livre que la Révolution industrielle, loin de se limiter à des aspects techniques, a bouleversé de nombreux aspects des sociétés humaines. En faisant passer de la rareté à l’abondance, elle a conduit à une révolution éthique, en valorisant le consumérisme aux dépends de la frugalité ; elle a également provoqué une révolution dans la conception et l’usage du temps, en synchronisant les activités humaines et en les soumettant à un nouveau rythme (celui des usines) ; elle a, par ailleurs, affaibli les communautés traditionnelles en les dépossédant d’un certain nombre de prérogatives au profit du marché et/ou de l’État (travail, soins, emprunts, gestion des conflits,…). Par rapport à ce phénomène, que vous inspire la notion de « révolution numérique » ? S’agit-il selon vous d’une révolution comparable ?
 
Yuval Noah Harari : La révolution numérique a le potentiel de transformer nos vies encore plus fondamentalement que la Révolution industrielle. Au XXe siècle, chaque être humain avait de la valeur, car chaque être humain était utile en tant que soldat dans l'armée ou en tant que travailleur à l'usine ou dans un bureau. Les algorithmes informatiques sont cependant en train de rattraper les humains dans des domaines cognitifs de plus en plus nombreux. On s'attend à ce que, dans les décennies à venir, les ordinateurs et autres robots deviennent plus performants que nous dans toujours plus de tâches et que, ce faisant, ils nous remplacent dans toujours plus de travaux. Cela a d'ores et déjà commencé dans les armées, qui se passent désormais de nombreux humains. Une étude de 2013 menée par Carl Benedikt Frey et Michael Osborne, de l'Université d'Oxford, a estimé que 47 % des emplois sur le marché du travail américain seront vraisemblablement automatisés au cours des 20 prochaines années.
 
Cela ne veut pas dire que les ordinateurs vont devenir pareils à des humains. Ce serait de la science-fiction. Les ordinateurs ne sont pas près de développer une conscience, des émotions et des sentiments comparables à ceux des humains. Cependant, pour prendre la place des humains dans l'économie, les ordinateurs n'ont pas besoin d'avoir une conscience. Ils ont seulement besoin d'intelligence. Tout au long de l'histoire, l'intelligence est toujours allée de pair avec la conscience. Les seules entités intelligentes étaient des entités conscientes. Les seules capables de jouer aux échecs, de conduire des véhicules, d'aller à la guerre et de diagnostiquer des maladies étaient des humains doués d'une conscience. Mais l'intelligence est désormais en train de se dissocier de la conscience. Dès que les automobiles automatisées et les robots médicaux seront plus performants que les conducteurs et les médecins humains, des millions de conducteurs et de médecins perdront leur travail dans le monde entier, même si les automobiles automatisées et les robots médicaux n'ont pas de conscience. Quelle utilité auront les humains dans un tel monde ? Que ferons-nous des milliards d'humains sans utilité économique ? Nous l'ignorons. Nous ne disposons d'aucun modèle économique pour une telle situation.
 
En considérant l’histoire de l’humanité dans sa globalité, celle-ci vous semble orientée vers une direction : l'unité (toutes les sociétés humaines ou presque sont désormais connectées). Vous identifiez trois facteurs qui ont concouru à cette tendance : la religion, les empires et, last but not least, l’argent. Quel rôle jouent selon vous les médias dans ce processus ? Vous attribuez à la radio et à la télévision deux propriétés jouant en faveur de l'unification : la synchronisation des sociétés (à travers les horaires des programmes par exemple) et la diffusion de l’éthique consumériste. Pourriez-vous expliquez votre point de vue ? La personnalisation de l’accès à l’information (via Twitter ou Facebook) vous paraît-elle jouer en sens inverse ?
 
Yuval Noah Harari : Il convient de ne pas confondre unité et similitude. Tout comme il existe de nombreux organes très variés dans un seul et même corps, il existe aussi des individus aux goûts, aux habitudes et aux opinions variés dans un même réseau. D'ailleurs, les corps complexes et les réseaux complexes s'appuient presque toujours sur une division du travail. Pour autant, peu importe que vous préfériez Twitter ou Facebook, vous faites partie d'un réseau unique unifié et mondial.
 Peu importe que vous préfériez Twitter ou Facebook, vous faites partie d'un réseau unique unifié et mondial  



Ce réseau unifié mondial est le résultat de milliers d'années d'histoire. Il y a eu au cours de l'histoire de nombreuses guerres et de nombreuses révolutions, mais dans l'ensemble la tendance générale a été de se rapprocher toujours de l'unité. Il y a 10 000 ans, l'humanité était divisée en de nombreuses tribus. Chaque tribu avait sa propre culture, sa propre religion et vivait relativement isolée des autres tribus. La Terre constituait une véritable galaxie de mondes humains distincts. Désormais, tous les humains font partie d'un réseau économique et politique unique et ils partagent tous la même culture et la même perception élémentaire du mo
nde. Il existe certes des désaccords politiques et religieux, mais les similarités sont bien plus importantes. Il y a mille ans, les médecins en Europe, au Proche Orient, en Inde, en Chine et dans les Amériques avaient des conceptions de la nature, du corps humain et de la médecine radicalement différentes les unes des autres. De nos jours, les médecins du monde entier partagent des conceptions de la nature, du corps humain et de la médecine très similaires les unes aux autres. Si vous deviez souffrir d'une crise cardiaque à Copenhague, à Jérusalem, à Téhéran ou à Tokyo, vous seriez probablement emmené d'urgence vers le même genre d'hôpital et vous recevriez le même genre de traitement selon le même genre de protocole médical. Les Iraniens, les Israéliens et les Américains ont chacun leurs différences, sans aucun doute, mais lorsqu'il s'agit de comprendre la réalité, ils croient tous en la physique. Sinon, pourquoi les Israéliens et les Américains se préoccuperaient-ils tant du programme nucléaire iranien ?
 
 
En 1999, le PDG de Sun Microsystem déclarait « vous n’avez plus de vie privée, il faut tourner la page ». Depuis, des gens comme Mark Zuckerberg, PDG de Facebook (« la nouvelle norme, c’est la vie en public ») ou Vint Cerf, un des pères fondateurs d'Internet (« la vie privée est sans doute une anomalie »), ont défendu la même idée. La vie privée a-t-elle jamais existé ? Que vous inspire cette hypothèse de la fin de la vie privée ?
 
Yuval Noah Harari : D'autres formes de vie privée ont certainement existé par le passé. Mais la vie privée telle que nous l'avons connue en Occident à la fin du vingtième siècle est un phénomène historique spécifique à un lieu et à un moment très particuliers et non une constante universelle. Durant d'innombrables générations, les familles et les communautés tribales intimes ont été les unités élémentaires de la société humaine. La structure sociale changeait de temps à autre, mais une forme de famille ou de tribu servait toujours de fondement non seulement à la vie émotionnelle des gens, mais aussi à l'économie et à la politique. Dans de telles conditions, les humains n'étaient pas des individus disposant d'un espace priv&eeacute; sûr, mais plutôt des membres d'une famille et d'une communauté disposant de très peu d'intimité.

 Au Moyen Âge, les adolescents étaient exposés à des humiliations bien plus graves que celles qui ont cours sur Facebook 

Par exemple, très peu de gens avaient des chambres isolées. Même les riches n'avaient pas d'intimité. Les châteaux médiévaux possédaient rarement des chambres isolées. Le fils adolescent d'un baron du Moyen Âge n'avait pas sa propre chambre au premier étage dans le château, avec des posters de Richard Cœur de Lion et du Roi Arthur aux murs et une porte fermée que ses parents n'avaient pas le droit d'ouvrir. Il dormait avec de nombreux autres jeunes dans une grande salle. Il était toujours exposé et il devait toujours prendre en compte ce que voyaient et disaient les autres. Quelqu'un qui avait grandi dans de telles conditions en arrivait naturellement à la conclusion que la réelle valeur d'un homme était déterminée par sa place dans la hiérarchie sociale et par ce que les autres disaient de lui. Au Moyen Âge, les adolescents étaient exposés à des humiliations bien plus graves que celles qui ont cours sur Facebook.
 
Au cours des 200 dernières années, l'État et le marché ont repris à leur compte la plupart des fonctions traditionnelles de la famille et de la tribu, comme la fourniture de retraites et de soins, ou l'organisation de l'éducation et de la sécurité. Cela a mené à la désintégration de la plupart des tribus et des communautés intimes, ainsi qu'à l'affaiblissement de la famille. C'est ce qui a changé les humains en individus et fait de la vie privée une valeur aussi importante. Ça peut sembler paradoxal, mais c'est l'État et le marché qui ont favorisé l'individualisme et la vie privée en démantelant les communautés traditionnelles. Il n'y a donc rien de naturel dans notre conception actuelle de l'individualisme et de la vie privée.
 
 
Selon vous, l’homme poursuit une quête, que vous surnommez le « projet Gilgamesh » : celle de vaincre la mort et la maladie. Mais nos sociétés numériques n’ont-elles pas fait naître un nouveau mythe : celui de l’omniscience. Avec le big data, n’avons-nous pas l’ambition de tout mesurer et de tout prévoir (bien que, comme vous l’expliquez, « une révolution prévisible ne se produit jamais ») ? 
 
Yuval Noah Harari : Oui, le big data transforme notre regard sur le monde et donne naissance à de nouveaux mythes et même à de nouvelles religions. Malgré tout ce qui se dit sur l'extrémisme islamiste et sur l'intégrisme chrétien, le lieu le plus intéressant au monde d'un point de vue religieux n'est ni la Syrie ni la Bible Belt, mais la Silicon Valley. C'est là que des gourous hi-tech nous concoctent de toutes nouvelles religions qui n'ont que peu de choses à voir avec Dieu et qui ont tout à voir avec la technologie.
 Le Dieu tout-puissant et omniscient des religions traditionnelles est remplacé par des algorithmes tout-puissants et omniscients 

Ils nous promettent toutes les récompenses habituelles – le bonheur, la paix, la justice et la vie éternelle au paradis – mais ici sur terre grâce à la technologie et non après la mort grâce à des êtres surnaturels. Le Dieu tout-puissant et omniscient des religions traditionnelles est remplacé par des algorithmes tout-puissants et omniscients.

 
Lors d’une conférence chez Google, vous avez récemment comparé la Silicon Valley au Vatican du XIIIe siècle. Pourriez-vous préciser cette idée ?
 
Yuval Noah Harari : J'évoquais l'histoire de l'Église chrétienne et d'autres religions traditionnelles plutôt que celle de la Silicon Valley. Je cherchais à expliquer pourquoi les religions traditionnelles, de forces de création, deviennent des forces de réaction. Par le passé, le christianisme et l'islam étaient des forces créatives. Par exemple, dans l'Europe médiévale, l'église catholique a été responsable de nombreuses réformes sociales et éthiques, ainsi que d'innovations économiques et technologiques. L'Église a fondé nombre des premières universités européennes ; ses monastères expérimentaient des méthodes économiques inédites ; cela a d'ailleurs ouvert la voie aux techniques de traitement des données (comme la création d'archives et de catalogues). Tout roi ou tout prince qui voulait avoir une administration efficace se tournait vers les prêtres et les moines pour bénéficier de leurs compétences dans le traitement des données. En ce sens, le Vatican était dans l'Europe du treizième siècle ce qui se rapprochait le plus de la Silicon Valley.

Pourtant, à la fin de l'ère moderne, le christianisme et l'islam sont devenus en grande partie des forces de réaction. Posez-vous la question : « Quelle a été la découverte, l'invention ou la création la plus importante du XXe siècle ? » Difficile de répondre, tant la liste est longue, avec des découvertes scientifiques comme les antibiotiques, des inventions technologiques comme les ordinateurs, ou des créations idéologiques comme le féminisme. À présent, demandez-vous : « Quelle a été au XXe siècle la découverte, invention ou création la plus importante due à des religions ? » Là aussi, difficile de répondre, tant la liste est courte. Qu'ont découvert les prêtres, les rabbins et les mollahs au XXe siècle et que l'on pourrait mentionner dans la même phrase que les antibiotiques, les ordinateurs ou le féminisme ? Après avoir réfléchi à ces deux questions, d'où pensez-vous que les grands changements du XXIe siècle émergeront : de l'État Islamique ou de Google ? C'est vrai, ISIS sait poster des vidéos sur YouTube. Bravo. Mais hormis dans l'industrie de la torture, combien de nouvelles startups syriennes ou irakiennes se sont fait connaître ces derniers temps ?
 
Traduit de l’anglais par Patrice Piquionne

--
Crédit photo :
Rami Zarnegar

Ne passez pas à côté de nos analyses

Pour ne rien rater de l’analyse des médias par nos experts,
abonnez-vous gratuitement aux alertes La Revue des médias.

Retrouvez-nous sur vos réseaux sociaux favoris

À lire également

Nymphomaniac censuré. Vraiment ?

La décision du Tribunal administratif de relever le niveau de classification des deux parties du dernier film de Lars Von Trier fait polémique. Censure ? Non. Démonstration en 6 points.