Le journal « El Tiempo » aux mains du plus grand banquier colombien

Le journal « El Tiempo » aux mains du plus grand banquier colombien

Le journal le plus important de Colombie appartient à l’homme le plus riche du pays. Une équation basique qui est pourtant le résultat de nombreuses étapes qui ont jalonné l’histoire du quotidien depuis plus de 100 ans.

Temps de lecture : 14 min
Le journal le plus important de la Colombie, El Tiempo, a été acheté fin mars 2012 par l’homme le plus riche du pays, le millionnaire Luis Carlos Sarmiento. En rachetant les parts de marché détenues par le groupe espagnol Planeta (55 %), le groupe Sarmiento détient aujourd’hui 88 % des parts de la Casa Editorial El Tiempo. Historiquement, le journal a été proche du pouvoir, ayant appartenu entre 1911 et 2007 à la famille Santos, dont font partie le président actuel de la Colombie, Juan Manuel Santos, petit-fils du fondateur du journal,  ainsi que Francisco Santos, vice-président entre 2006 et 2010. Le rachat par Sarmiento représente donc le dernier d’une série de bouleversements vécus pendant les dernières années par un journal qui, paradoxalement, se porte plutôt bien. Avec plus de 220 000 exemplaires vendus en moyenne par jour en semaine et plus de 400 000 le dimanche, sur l’ensemble du territoire, le journal centenaire reste la référence majeure sur l’actualité colombienne.
 

Un journal centenaire et d’orientation libérale

Le journal El Tiempo est fondé le 30 janvier 1911 à Bogota par le journaliste et intellectuel colombien Alfonso Villegas Restrepo (photo ci-contre). Deux ans et demi après, il est racheté par Eduardo Santos, qui marquera dorénavant la trajectoire du plus important journal de la Colombie. Si aujourd’hui El Tiempo se définit plutôt comme un journal généraliste, il est historiquement associé au Parti Libéral, un des deux partis traditionnels colombiens (l’autre étant le Parti Conservateur). Dès sa création, l’orientation idéologique et l’objectif du journal sont clairement affichés : il s’agit de défendre les idées du Parti, et de servir de tribune à ses principaux représentants, souvent engagés dans des luttes intenses avec leurs adversaires conservateurs. Les deux partis se disputent âprement le pouvoir pendant plusieurs décennies, donnant lieu à des épisodes de violence dans le pays, jusqu’à arriver finalement à un accord en 1957 dans ce qui est connu comme le Frente Nacional (à partir de 1957 et jusqu’en 1974), l’alliance réalisée par les deux partis leur assure une alternance au pouvoir). La parution du journal est ainsi quasiment ininterrompue depuis 1911, si l’on excepte trois épisodes isolés et associés à des moments de violence politique ou de censure : l’assassinat de Jorge Eliécer Gaitan en 1948, l’incendie des locaux des institutions libérales en 1952, puis la censure du dirigeant autoritaire Général Rojas Pinilla entre 1955 et 1957.

Eduardo Santos représente ainsi une des figures incontournables du Parti Libéral. Fervent éditorialiste, Santos consacre sa vie au journal, à partir duquel il construit sa solide carrière de politique, de journaliste et d’entrepreneur(1). Parmi les postes politiques qu’il a occupés, on compte celui de gouverneur du département de Santander, de Ministre des Affaires Etrangères et finalement celui de Président de la République entre 1938 et 1942. Pendant son mandat, il passe la main à German Arciniegas (essayiste, historien et politique colombien) pour la direction du journal. Mais une fois sa présidence achevée, il revient à El Tiempo en tant que « Directeur propriétaire », position qu’il occupe jusqu’à sa mort en 1974(2) . Les actions du journal sont alors réparties parmi ses frères, sa famille et ses amis.

Le fief de la puissante famille Santos

Dans un ouvrage sur le journalisme politique en Colombie, il est affirmé qu’El Tiempo « a fait des présidents, des ministres, des ambassadeurs, des gouverneurs et des maires… »(3), soulignant ainsi le lien étroit qui existe entre le journalisme papier et la politique dans le pays(4). Plusieurs générations de Santos se sont succédé à la tête de El Tiempo jusqu’en 2007, année à partir de laquelle les membres de la famille commencent progressivement à se retirer du journal. Cette puissante famille a produit quatre présidents (José Joaquin Camacho en 1814, Climaco Calderon en 1882, Eduardo Santos et Juan Manuel Santos), un vice-président (Francisco Santos) et un symbole de la nation (Maria Antonia Santos, héroïne de l’indépendance, fusillée en 1819).

Ce sont notamment les petits-fils de Enrique Santos Montejo, frère du fondateur d’El Tiempo Eduardo Santos, qui vont occuper le devant de la scène médiatique et politique. Voici une partie de l’arbre généalogique des Santos et de leurs liens avec El Tiempo :
 


Extrait de l'arbre généalogique de la famille Santos
En 2010, lors de l’élection à la présidence de la République de Juan Manuel Santos Calderon, la famille Santos ne dispose plus que d’une participation minoritaire dans le journal et dans la Casa Editorial El Tiempo(5), Luis Fernando Santos se retirant de la présidence peu après l’annonce des résultats. Pour sa part, Francisco Santos arrête de travailler dans la direction du journal en 2007. En 2010, les Santos ne détiennent que peu d’actions d’El Tiempo, même si des liens existent encore entre la direction du journal et la famille : Juanita Santos, chargée du graphisme, est la femme de Roberto Pombo, directeur du journal depuis 2009. Son frère Rafael Santos est en charge de la responsabilité sociale d’El Tiempo. Ainsi, en 2011, au moins 14 membres de la famille Santos ont occupé des charges de direction dans le journal depuis sa création.

Organisation de la Casa Editorial El Tiempo

C’est également la famille Santos qui crée en 1957 la Casa Editorial El Tiempo (la Maison Editoriale El Tiempo), organisation qui gère le journal ainsi qu’un important groupe de médias. Parmi ceux-ci, on compte tout d’abord différents journaux, tels que Portafolio, principale publication d’économie et de finances en Colombie, ou encore ADN, premier journal gratuit du pays (inspiré d’un format existant en Espagne jusqu’en 2011). ADN est lancé en 2009 en ciblant les villes de Bogota, Cali, Medellin et Barranquilla. D’autres titres de journaux sont 7 Dias (presse régionale existant depuis plus de 17 ans, et diffusée dans plus de 176 municipalités) ou Mio (journal populaire à Bogota). En ce qui concerne les magazines, la Casa Editorial El Tiempo se spécialise dans la presse féminine (ABC del Bebé, Carrusel, Elenco, Alo), mais aussi, avec beaucoup de succès, dans la presse masculine : Motor (automobile), et surtout Don Juan, magazine de porno soft.
 
El Tiempo commence à s’intéresser à la télévision dès 1999, date à laquelle est lancée la chaîne locale bogotaine CityTv, en s’inspirant de la chaîne canadienne éponyme. Après avoir été longtemps critiquée car source de pertes financières au début, CityTv rencontre aujourd’hui un certain succès en raison de son style innovant, notamment dans le cadre des journaux télévisés. Une grande partie de sa programmation est produite en direct. En 2010 est lancée une autre chaîne de télévision, payante cette fois,consacrée uniquement à l’information, Canal El Tiempo ET.

Par la suite, la maison éditoriale lance une série de sites Internet consacrés essentiellement à la recherche d’emploi  (elempleo.com, metatrabajo.com), aux études (guiaacademica.com), aux achats immobiliers (metrocuadrado.com) ou de voitures (carroya.com), ainsi que des portails de divertissement (vive.in, futbolred.com). Le groupe possède également des actions dans un centre commercial de Bogota (Atlantis), ainsi qu’une chaîne de cinémas (Cinemark Colombia, la plus importante du pays). La Casa Editorial El Tiempo se concentre donc essentiellement sur les métiers des médias et du divertissement, le journal El Tiempo demeurant sa marque phare.

Un actionnariat qui redevient colombien en 2012

En 2007, suite à l’entrée des grands groupes espagnols de médias en Colombie, et au désir des entrepreneurs colombiens de créer des alliances avec des entreprises étrangères, 55 % des actions de la Casa Editorial El Tiempo sont rachetées de manière inattendue par le groupe El Planeta . En effet, il avait été pendant longtemps question d’un rapprochement plutôt avec le groupe Prisa, principal actionnaire du prestigieux journal El Pais, et déjà propriétaire de Caracol Radio. El Planeta, référence en matière d’édition littéraire, mais ne disposant que de peu d’expérience dans le domaine de la presse, ne semble pas être un adversaire de taille face à Prisa. Mais les propriétaires de El Tiempo font monter les enchères, et c’est le groupe El Planeta qui finit par l’emporter, tout d’abord grâce à une offre financière plus alléchante : 338 millions de dollars, soit 28 millions de plus que celle du  groupe Prisa. D’autre part, l’offre d’El Planeta est plus intéressante pour les Colombiens en termes de direction d’entreprise : la création d’un conseil de Fondateurs est proposée pour assurer le journal. Ce conseil de Fondateurs, composé par neuf personnes, est découpée de la manière suivante : trois représentants de la famille Santos, trois représentants du groupe El Planeta, et trois personnes externes (proposées elles-mêmes par la famille Santos au groupe El Planeta qui opère une sélection finale). Ainsi, si le groupe appartient officiellement majoritairement aux Espagnols, il reste sous le contrôle de ses actionnaires traditionnels en termes de ligne éditoriale et de contenus, ce qui lui permet d’assurer sa continuité. Au final, la Casa Editorial El Tiempo est rachetée au double du prix initialement prévu, dans ce qui a été interprété comme un coup de maître de la part de ses propriétaires, et notamment du négociateur de l’affaire, Luis Fernando Santos.
 
Mais le groupe espagnol Planeta ne compte pas s’arrêter à la presse et cherche à élargir ses propriétés médiatiques en Colombie. En 2009, il est un des principaux intéressés par l’appel d’offres d’une troisième chaîne de télévision privée en Colombie (le pays ne dispose en effet que de deux chaînes nationales privées, Caracol et RCN). Trois groupes sont en lice pour l’appel d’offres au départ : Prisa (Espagne), Cisneros (Venezuela), et Planeta. Mais après moult péripéties et en raison de la lourdeur et de l’opacité des procédures, les deux premiers groupes se retirent de la course. La Commission Nationale de Télévision, censée gérer l’appel d’offres, se retrouve ainsi au cœur de nombreuses polémiques lorsque le nombre de candidats pour la chaîne se retrouve réduit à un seul groupe, dont les liens avec le nouveau président élu en 2010 sont étroits. Le Conseil d’État colombien finit par annuler l’intégralité de la procédure d’attribution d’une troisième chaîne de télévision, en raison de l’absence de concurrents. Le groupe Planeta se retrouve donc freiné dans ses ambitions d’expansion internationale.

Suite à cet échec cuisant (en termes d’investissement et d’ambitions), ainsi qu’aux importantes difficultés subies financières subies par les groupes médiatiques en Espagne après la crise économique de 2008, le groupe Planeta choisit de revendre ses parts de la Casa Editorial El Tiempo. Le groupe espagnol s’oriente également vers d’autres destinations dans la région : suite à la fusion d’une de ses chaînes (Antena 3) avec la Sexta (espagnole mais dont une partie du capital appartient au groupe mexicain Televisa), le président de Planeta souhaite avoir plus de fonds pour racheter la part de l’entreprise mexicaine.

En mars 2012, c’est l’Organizacion Luis Carlos Sarmiento Angulo (OCSAL), appartenant au plus riche entrepreneur colombien, qui rachète les parts de Planeta (55 %). Si le montant de la transaction n’est pas encore connu, il est estimé à plus de 250 millions de dollars. Comme l’OCSAL disposait déjà d’un certain nombre d’actions rachetées auparavant aux membres de la famille Santos ou à des actionnaires minoritaires (33,37 %), elle devient la principale actionnaire du groupe, avec 88,37 % des actions. Le reste des actions (12 %) est détenu par Juana, Adriana, Rafael et Camilo Santos, et par la famille Abdon Espinosa. El Tiempo redevient ainsi une entreprise essentiellement colombienne, mais avec un changement majeur : ce n’est plus la famille Santos qui est à sa tête.
 

Luis Carlos Sarmiento (photo ci-contre) est un entrepreneur majeur en Colombie. Il a investi à travers deux grandes holdings (Aval et Corficolombiana) dans de nombreux secteurs : banque et finances, agro-industrie, énergie, gaz et mines, infrastructures, hôtellerie, industrie et immobilier. El Tiempo représente la première incursion dans le monde des médias d’un homme plutôt connu comme « le banquier », ce qui suscite de nombreuses controverses : quelle sera l’indépendance d’un journal dont le propriétaire possède quelques-unes des principales banques colombiennes et de nombreuses entreprises stratégiques ? Parmi les raisons évoquées par la presse pour expliquer cet investissement risqué (compte tenu du défi affronté par la presse papier face à Internet), en plus du patriotisme de l’entrepreneur qui souhaitait que El Tiempo « revienne à des mains colombiennes », la volonté de celui-ci de faire du journal une partie d’un ensemble multimédia. Sarmiento espère en effet qu’un nouvel appel d’offres pour une troisième chaîne de télévision soit relancé dans un avenir proche.

D’autre part, son achat correspond à la tendance générale à la concentration dans le secteur des médias, observable en Colombie. La plupart des médias importants du pays ont en effet été rachetés par de grands conglomérats économiques : la famille Santo Domingo a acquis Caracol Television et le journal El Espectador, Carlos Ardila Lülle détient les groupes de télévision et de radio RCN et des magazines importants.

Succès du principal journal du pays, référence en matière d’actualité

Avec une moyenne de 1 137 483 de lecteurs par jour en semaine pendant les premiers mois de l’année 2012 (selon une étude réalisée par l’entreprise Estudio General de Medios), El Tiempo est indiscutablement le journal le plus lu du pays, loin devant El Espectador, son plus proche concurrent, dont le nombre de lecteurs n’est que de 250 254 par jour. L’édition du dimanche de El Tiempo est lue par 1 921 571 personnes, contre 472 224 pour El Espectador. Avec ce dernier, El Tiempo est le seul journal qui peut revendiquer une couverture nationale journalière. Entre 2001 et 2008, suite à une crise financière traversée par El Espectador, qui oblige le journal à réduire sa diffusion à une seule parution hebdomadaire pendant le week-end, El Tiempo n’a ainsi aucun concurrent. En effet, malgré l’existence de journaux régionaux importants (El Colombiano à Antioquia, Vanguardia Liberal à Santander), aucun autre journal ne peut prétendre être diffusé sur l’ensemble du territoire.

De plus, et de manière peut-être paradoxale compte tenu des situations difficiles vécues par la presse nationale dans d’autres pays, le nombre de lecteurs de El Tiempo se retrouve en augmentation par rapport à 2011, où il s’élevait à 1 137 483 par jour, soit une augmentation de 5,6 %. Cet accroissement de l’audience se produit notamment dans les principales villes du pays, à Medellin (43 %) et à Bogota (10 %). Le nombre de lecteurs du journal a ainsi augmenté de manière assez continue depuis sa création (3500 exemplaires étaient diffusés par jour en 1913), battant même des records internationaux à certaines dates précises, comme le 18 février 2001 (672 300 exemplaires), date à laquelle El Tiempo devient le deuxième tirage du dimanche le plus important de l’Amérique latine derrière le journal argentin El Clarin. Les 700 000 exemplaires le dimanche sont atteints en 2002.

De plus, El Tiempo représente une des marques colombiennes ayant le plus de notoriété, selon une étude réalisée en août 2011 par RADDAR Consumer Knowledge Group et Wharton. Le titre étant le cinquième le plus cité du pays, derrière une marque de bière, de bonbons, de gâteaux et de boissons gazeuses.

Au cours de son histoire, El Tiempo a reçu de nombreux prix nationaux (Premio Nacional de Periodismo Simon Bolivar, Premio Nacional de Periodismo del Circulo de Periodistas de Bogota) ou internationaux (Premio Internacional de Periodismo Rey de Espana, Premio Principe de Asturias, de la Sociedad Interamericana de Prensa, Premio Maria Moors Cabot). En 1983, à l’occasion de sa 25 000ème édition, une « capsule de temps » est enterrée dans les jardins du siège de El Tiempo. Elle contient 1 408 objets et messages « représentatifs de l’époque. Elle sera ouverte en juin 2052, lorsque le journal atteigne ses 50 000 éditions. En 2011, pour fêter ses 100 ans, le journal propose une nouvelle formule, avec une nouvelle maquette, des modifications du logo, et surtout des nouveautés sur le site Internet. De nombreuses festivités sont organisées à cette occasion.

Les autres journaux de la Casa Editorial El Tiempo se portent bien aussi : le journal Portafolio est leader dans la niche des journaux économiques (84 805 lecteurs par jour), contre seulement 39 993 lecteurs par jour pour son concurrent direct, La Republica. Le gratuit ADN est lu par 1 194 078 personnes par jour à Bogota, Medellin, Cali et Barranquilla fin 2011, et reste aussi leader du secteur. Pour sa part, le journal MIO a un public de 285 452 lecteurs début 2012 à Bogota, Medellin et Cali. En ce qui concerne les suppléments diffusés avec le journal, trois sont parmi les dix les plus lus du pays en 2012: Motor (1 376 906 lecteurs), Carrusel (802 972) et Elenco (550 338).

Dans le secteur de la télévision, la chaîne locale CityTv est la troisième chaîne la plus regardée à Bogota après les deux chaînes nationales RCN et Caracol. CityTv compte ainsi environ 1 705 448 téléspectateurs par jour.

Finalement, mais non moins important, en ce qui concerne les statistiques Internet, El Tiempo remporte aussi la palme du journal le plus consulté par les Colombiens. Selon la même étude EGM citée plus haut, 1 446 161 personnes affirmaient avoir consulté le site au moins une fois pendant la dernière semaine lorsque le sondage a été réalisé début 2012. Sur le site consacré aux annonceurs en ligne, la Casa Editorial El Tiempo affirme avoir eu en 2009 plus de 8 millions de visiteurs uniques sur l’ensemble de ses portails, soit 200 millions de pages vues par mois. Plus de 1,5 millions d’usagers seraient inscrits aux différents sites tenus par le groupe, où serait diffusée la publicité de plus de 750 annonceurs différents. Ceci ferait de la Casa Editorial El Tiempo le principal fournisseur de services d’informations du pays, avec plus de 50 % de taux de pénétration dans la catégorie « Nouvelles et Information », selon une étude réalisée par Comscore Media Metrix en mars 2009. En novembre 2011, suite à la mort du leader guérillero Alfonso Cano, le portail d’El Tiempo reçoit 3 515 377 visites, et devient la référence mondiale sur le sujet.

Une convergence numérique réussie : clé du succès ou perte de qualité ?

El Tiempo semble être en train de s’adapter plutôt bien aux défis de la convergence numérique : site multimédia actualisé et dynamique, applications iPad… Une impressionnante base de données recense les archives du journal depuis 1911, et peut être consultée gratuitement en ligne. Depuis une dizaine d’années, avant même l’arrivée de l’actionnaire espagnol, un profond processus de transformation organisationnelle et journalistique aurait été entrepris par le journal, afin, justement, de pouvoir affronter la convergence numérique et la crise de la presse papier. Ce processus de transformation aurait conduit le quotidien à passer » « d’une entreprise familiale avec des liens avec le parti Libéral et la politique, à une entreprise moderne d’entertainment orientée principalement vers les affaires. Ce changement serait par exemple perceptible dans les salles de rédaction, où les articles, une fois écrits et classés par thèmes, sont placés dans des « bourses de contenus » communes, où les « éditeurs de produits » (papier, site Internet, magazine ou télévision) viennent piocher les sujets les plus intéressants en fonction de leur média. Les articles sont écrits en intégrant dès le départ des composantes multimédia. Un même sujet permet ainsi d’alimenter différents médias, ce qui permet de créer des économies d’échelle et d’augmenter la productivité par journaliste.
 
D’autres changements ont aussi concerné la maquette et les rubriques de El Tiempo. Réalisés par Mario Garcia, un Cubain qui a aussi travaillé sur d’autres journaux tels que The Wall Street Journal et Die Zeit, l’objectif est de s’adapter aux nouveaux modes de consommation d’information. Les sujets ne sont plus classés prioritairement par thèmes (national, international, politique, économie…), mais selon la priorité du sujet : la rubrique À Savoir (Debes Saber), réunit rapidement les informations clés de la journée, À Lire (Debes Leer) regroupe les informations que l’on peut lire plus tard en profondeur, et À Faire (Debes Hacer) oriente le lecteur vers des informations pratiques et des activités sur la santé, l’éducation, l’entertainment.

Le processus de transformation organisationnel et journalistique de El Tiempo fait cependant l’objet de débats. Les rédactions et les journalistes se plaignent de la perte de contrôle sur la ligne éditoriale de leurs sujets, de la tyrannie du design et l’importance accordée aux images sur le texte, et du manque de profondeur et d’analyse dans la plupart des sujets. Certains journalistes soulignent ainsi que El Tiempo publie de moins en moins de scoops, au profit d’autres publications telles que le magazine Semana ou du journal El Espectador. El Tiempo obtiendrait de moins en moins de prix pour la qualité de son journalisme, et serait progressivement soumis à une sorte d’« aseptisation critique ».

Indépendance et conflits d’intérêts : « El Tiempo » au cœur de la tourmente

D’autres polémiques ont émaillé l’histoire récente du journal, comme par exemple la disparition du magazine Cambio ou le licenciement de la journaliste Claudia Lopez. En 2009, cette journaliste et éditorialiste très connue en Colombie est licenciée suite à un article critiquant la couverture réalisée par El Tiempo d’un scandale de corruption impliquant plusieurs membres du gouvernement, et dénonçant le conflit d’intérêts entre le journal et ce dernier. El Tiempo, trop proche du pouvoir en raison de la présence de Juan Manuel Santos au ministère de l’Intérieur et trop intéressé par la possibilité de gagner l’appel d’offres de la troisième chaîne de télévision, aurait fait une couverture biaisée et trop légère du scandale concernant le détournement subventions agricoles pour paysans défavorisés à destination  des familles les plus aisées d’une région du pays (dans ce qui est connu comme l’affaire Agro Ingreso Seguro).

La publication de cet article est immédiatement suivie, dans l’édition papier, d’une note de la rédaction réfutant les accusations formulées par la journaliste. La note se poursuit, en expliquant que son article est considéré comme une lettre de démission, et que cette démission est immédiatement acceptée par le journal. Claudia Lopez affirme par la suite ne pas avoir été mise au courant de son licenciement jusqu’à la publication de la note, ce qui est à l’origine d’un tollé dans le pays. Le journal est ainsi accusé par la Fondation pour la Liberté de Presse (FLIP), qui promeut la liberté de presse en Colombie, de porter atteinte à la liberté d’expression. 

En 2010, c'est la disparition du magazine d’information Cambio, diffusé depuis 1994, et appartenant aussi à la Casa Editorial El Tiempo, qui est au cœur d’une polémique. En effet, une semaine après avoir annoncé que le journal ne serait plus hebdomadaire, traiterait de contenus plus légers et que ses directeurs seraient changés, la Casa Editorial décide de fermer le journal. Le licenciement du directeur de la revue, Rodrigo Pardo, et de la rédactrice Maria Elvira Samper, déclenchent les critiques. Cambio ayant été un média critique envers le gouvernement d’Alvaro Uribe, et un des médias qui ont dévoilé le scandale Agro Ingreso Seguro, la Casa Editorial est accusée de censure. Elle se justifie en invoquant des raisons économiques, la revue n’étant que peu rentable depuis un certain temps, et n’attirant que peu de lecteurs. 
Si « critiquer El Tiempo est un sport national », comme le déclare son directeur Roberto Pombo, le journal sort affaibli de ces scandales sa crédibilité et sa neutralité étant constamment remises en question, notamment pendant toute la durée du mandat du président Alvaro Uribe (2002-2010). Dans un article d’opinion, le journaliste José Rodrigo Moreno fait une liste exhaustive de l’« héritage de El Tiempo ». L’auteur souligne à quel point il est paradoxal que ce soit justement lorsque l’opinion croyait que El Tiempo  allait récupérer un espace perdu face à d’autres médias nationaux - en raison de la présence de Juan Manuel Santos à la présidence du pays - que le journal change de mains et devienne la propriété d’un grand entrepreneur des finances. Au conflit d’intérêts entre journalisme et politique, succède maintenant la peur d’une collusion d’intérêts entre journalisme et business, une partie de l’opinion colombienne craignant finalement que le départ de la famille historique du journal représente la fin de « l’héritage libéral » d’Eduardo Santos.

Chiffres clés

- Création du journal : 1911
- Actionnariat : Organizacion Luis Carlos Sarmiento (88 %), actionnaires minoritaires (12 %)
- Tirage : 220 000 exemplaires / jour en moyenne
- Nombre de lecteurs : 1 137 483 / jour en moyenne
- Ebitda en 2012 (projeté) : 97 000 millions de pesos
- Ebitda en 2011 : 85 000 millions de pesos
- Revenus opérationnels en 2011 : $ 519 904 millions (+ 7,03 %).

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Crédits photos :
- Image principale : immeuble de CityTv et El Tiempo à Bogota - Flickr / Rutlo
- Portrait d'Alfonso Villegas Restrepo - Flickr / Cultura Banco de la Republica
- Extrait de l'arbre généalogique de la famille Santos par Erica Guevara
- Immeuble El Tiempo - Flickr / Chi-chu
- Enseigne Grupo Planeta - Flickr / Rahego
- Portrait Luis Carlos Sarmiento - Flickr / Analitico Colombia
- Une El Tiempo - Flickr / Wordyeti
- Capture d'écran du site eltiempo.com




(1)

Jaimes Espinosa, José Manuel, Historia del Periodismo politico en Colombia, Ediciones Italgraf, Bogota, 1989, p. 35.




(2)

Idem, p 81-82. 




(3)

Idem, p 35.




(4)

Idem, p. 15.




(5)

Voir partie "Organisation de la casa Editorial El Tiempo".

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