Caricature de la presse, par Honoré de Balzac.

© Crédits photo : Honoré de Balzac (1799-1850), auteur, 1843 / BnF, bibliothèque de l’Arsenal.

Le journaliste, un si vieil ennemi

De Richelieu à Mélenchon, de Balzac à Yann Moix, des nouvellistes de bouche aux gilets jaunes, les journalistes ont, dès l’origine de la presse elle-même, été l’objet de critiques. Retour sur cette « tradition » ancestrale et ses dérives contemporaines.

Temps de lecture : 5 min Voir les chapitres

Le Mercure galant « est immédiatement au-dessous de rien »(1). En formulant ce jugement catégorique dans ses Caractères, La Bruyère refuse d’accorder la moindre valeur à un périodique qui a pourtant bénéficié de la protection du Roi dès son lancement en 1672. Le succès immédiat du grand journal mondain a même fait de Jean Donneau de Visé, son auteur, un homme particulièrement riche et envié. Mais le souverain mépris de La Bruyère illustre déjà ce que sera le statut du journalisme tout au long de son histoire : une activité influente, souvent jalousée, qui suscite l’hostilité d’innombrables détracteurs.

Le statut du journalisme sera tout au long de son histoire une activité influente, souvent jalousée, qui suscite l’hostilité d’innombrables détracteurs.

Cette défiance envers la presse n’est pas spécifique à la France, et son caractère protéiforme rend difficile de l’envisager dans sa globalité. Mais, sans prétendre à l’exhaustivité, on peut rappeler que trois types de détestation du journalisme coexistent depuis le XVIIe siècle : l’une émane des gens de lettres, l’autre des responsables politiques, alors que la dernière — la plus profonde et la plus durable peut-être — provient des lecteurs eux-mêmes.

Le sempiternel procès en illégitimité instruit par le monde des lettres

Une grande partie des périodiques publiés sous l’Ancien Régime ont pour spécificité de se consacrer à la critique des ouvrages nouveaux, et les termes « journal » ou « journaliste » ont même longtemps été réservés à cette activité. Rien d’étonnant, dès lors, à ce que beaucoup d’écrivains aient d’emblée perçu ce pouvoir en pleine expansion comme une menace redoutable en même temps que comme une intolérable concurrence. Contrairement à une idée reçue, la plupart des articles de L’Encyclopédie consacrés à ce sujet se caractérisent ainsi par une grande méfiance, et parfois par une franche hostilité à l’égard de la presse.

Quant à Voltaire, il fait preuve d’une extraordinaire inventivité pour dénigrer les journalistes de critique littéraire. Dans sa correspondance, dans les deux comédies qu’il a consacrées à l’univers du journalisme(2), et plus généralement dans l’ensemble de son œuvre, il se plaît en particulier à les assimiler à des bêtes nuisibles. Il les présente ainsi comme des chiens, mais aussi comme des serpents, des lézards, des araignées, des scorpions, des mouches, des moucherons, des frelons, des guêpes, des chenilles et parfois, de manière plus vague, comme des monstres venimeux ou comme des insectes qui piquent dès qu’ils le peuvent. Il inaugure de la sorte un procédé, celui de la métaphore animale, qui reste très utilisé aujourd’hui par les détracteurs de la presse pour lui dénier toute légitimité.

L’écriture journalistique se voit toujours soupçonnée d’être une imposture, et les critiques littéraires sont périodiquement accusés de n’être que les parasites des écrivains véritables.

Si cette profession en devenir est d’emblée détestée par beaucoup d’écrivains, c’est cependant aussi, et peut-être surtout, parce que les journalistes les plus en vue, et les mieux en Cour, acquièrent très vite à la fois prestige et confort financier. Là encore, l’exemple de Voltaire est sans doute le plus révélateur : il présente comme un pauvre gueux l’un de ses adversaires les plus acharnés, Fréron, qui selon lui « n’a d’autre asile que celui qu’il s’est bâti avec ses feuilles »(3). Or, Voltaire vit en exil au moment où il écrit ces lignes, alors que le succès de son périodique, L’Année littéraire, permet à Fréron de mener une existence luxueuse et mondaine en plein cœur de Paris. Sous l’Ancien Régime, les critiques du milieu littéraire à l’égard de la presse témoignent ainsi d’une prise de conscience qui ne dit pas son nom : à l’image de Voltaire, les hommes de lettres les plus influents assistent, impuissants, à la montée en puissance d’un nouveau mode d’expression, dont l’influence grandissante menace chaque jour davantage leur propre pouvoir.

 

Voltaire lisant L’Année littéraire (huile sur toile de Jacques Augustin Catherine Pajou, 1811. Wikimedia Commons.

Cette concurrence s’intensifie encore au siècle suivant, qui voit la France entrer dans la « civilisation du journal »(4) grâce à des liens toujours plus étroits entre presse et littérature. Mais les écrivains qui vivent du journalisme, et le font vivre, continuent à porter un jugement impitoyable sur cette activité et sur les hommes qui l’exercent. Sous le titre Monographie de la presse parisienne, Balzac publie même en 1843 un pamphlet particulièrement virulent, dans lequel il compare le journalisme à « une maladie chronique [qui] s’est étendue à tout ». L’illustration qui clôt l’ouvrage dit tout de cette inimitié et de cette dépendance réciproque : cette gravure montre Balzac faisant face à une représentation de la presse sous les traits d’une vieille femme en haillons, hideuse et haineuse, coiffée d’un encrier et seulement vêtue de feuilles de journaux.

Quatre siècles après l’apparition des premiers périodiques imprimés, l’écriture journalistique se voit toujours soupçonnée d’être une imposture.

Bien sûr, la rivalité entre journalistes et gens de lettres s’est en partie adoucie par la suite, à mesure que les liens entre ces deux univers se sont quelque peu distendus. Mais quatre siècles après l’apparition des premiers périodiques imprimés, l’écriture journalistique se voit toujours soupçonnée d’être une imposture, et les critiques littéraires sont périodiquement accusés de n’être que les parasites des écrivains véritables. Un journaliste qui ose affronter un auteur renommé court ainsi le risque d’être l’objet des mêmes moqueries que sous l’Ancien Régime. En témoignent par exemple les propos tenus par Yann Moix sur le plateau d’On n’est pas couché, le 29 août 2015, après la parution dans Le Monde d’une série d’articles d’Ariane Chemin consacrés à Michel Houellebecq : « Peu importe après tout qu’elle s’appelle Ariane Chemin. Disons “cette journaliste” : ce n’est pas très grave, c’est un terme générique finalement, car c’est la presse qui mord les mollets des écrivains. » Pour refuser au Monde le droit d’enquêter sur un grand auteur, Yann Moix retrouvait ainsi, sans le savoir sans doute, les mots même que Voltaire utilisait pour dénoncer les attaques de ses ennemis journalistes.

Le monde politique : « media bashing » et tentation journalistique

La relation que les responsables politiques ont nouée avec la presse a d’emblée été caractérisée elle aussi par un mélange de détestation et de séduction réciproque. Ce constat vaut pour la plupart des nations occidentales, mais il s’applique avec une particulière acuité au cas français : sous l’Ancien Régime, les monarques et leurs ministres ont très vite traité les journalistes avec mépris, et parfois avec brutalité, mais ils ont aussi vu dans la presse un outil de communication à nul autre pareil. Aujourd’hui, dans un pays où le pouvoir est resté centralisé et personnalisé, les dirigeants politiques continuent à vouloir réguler les médias tout en se comportant à leur égard de manière verticale, cassante – ou « jupitérienne », pour reprendre un adjectif en vogue depuis l’élection d’Emmanuel Macron. François Mitterrand a par exemple eu recours à son tour à la métaphore canine dans un discours resté célèbre, prononcé le 4 mai 1993 lors des obsèques de Pierre Bérégovoy. Les « chiens » auxquels il a reproché ce jour-là d’avoir bafoué « l’honneur d’un homme » étaient de toute évidence les journalistes qui, à l’image de la rédaction du Canard enchaîné, avaient multiplié les révélations sur l’ancien Premier ministre à la fin de sa vie.

Mais ce vocabulaire dédaigneux cache souvent une authentique fascination, qui peut aller jusqu’au désir de devenir soi-même journaliste. Louis XIII et Richelieu ont parfois cédé eux-mêmes à cette tentation dans la Gazette, premier périodique français ayant disposé de l’appui et de la protection du pouvoir : après avoir accordé à Théophraste Renaudot un monopole de principe sur l’information politique, tous deux ont parfois rédigé eux-mêmes les articles qui les concernaient. Napoléon fit de même sous l’Empire, puisqu’il écrivit une partie du contenu du Moniteur universel et surtout du Bulletin de la Grande Armée, participant donc directement à l’édification de sa propre légende.

Réimpression du 5e Bulletin de la Grande Armée relatant la Bataille d’Iéna (octobre 1806). Bibliothèque nationale de France.

Il arrive encore aujourd’hui que des dirigeants politiques se transforment de la sorte en hommes de presse : on l’oublie souvent en dénonçant les journalistes qui traversent le miroir pour servir le pouvoir politique, mais les passages d’un monde à l’autre existent aussi en sens inverse. La dernière campagne présidentielle et les premiers mois du mandat d’Emmanuel Macron ont de ce point de vue constitué une séquence assez curieuse, mais finalement très révélatrice des rapports ambigus qui unissent les mondes politique et médiatique. Dans le prolongement de l’élection présidentielle américaine de 2016, cette campagne a été marquée en effet par la très grande violence dont beaucoup de responsables politiques ont fait preuve à l’égard de la presse. Ce « media bashing » systématique n’avait rien de surprenant de la part de candidats tels que Jean-Luc Mélenchon ou Marine Le Pen. Mais, de manière beaucoup plus inattendue, des dirigeants appartenant à des partis traditionnellement modérés ont eux-mêmes eu recours à un vocabulaire clivant et agressif envers les journalistes. Ainsi, un homme politique aussi pondéré que Jean-Pierre Raffarin n’a pas hésité, après les révélations par la presse de l’affaire politico-judiciaire visant François Fillon, à provoquer des sifflets contre les journalistes lors d’un meeting à Poitiers, le 10 février 2017.

L’ambiance délétère de cette campagne n’a pas empêché beaucoup de responsables politiques, dans les semaines et les mois qui ont suivi l’élection d’Emmanuel Macron, de se reconvertir en éditorialistes dans la presse écrite ou dans les médias audiovisuels. Jean-Pierre Raffarin a, du reste, lui-même accepté de devenir chroniqueur sur France 2 en septembre 2017 dans une émission de Laurent Delahousse, 19 heures le dimanche. Même si sa participation est finalement restée éphémère, il a donc pris place, sans crainte de la contradiction, au milieu de ces journalistes qu’il avait fait huer à Poitiers quelques mois plus tôt, le temps d’un meeting.

Le lecteur, éternel rival du journaliste

Comme le montrent aujourd’hui toutes les enquêtes d’opinion, notamment la dernière édition du baromètre de la confiance des Français dans les médias réalisé par Kantar pour La Croix, les lecteurs n’ont cependant besoin ni des responsables politiques ni du monde des lettres pour contester le travail des journalistes. Ils reprochent eux-mêmes à ces derniers leur manque d’indépendance autant que leur incapacité à l’autocritique, et privilégient souvent des médias alternatifs pour s’informer. Là encore, cette forme de défiance s’inscrit dans une histoire longue : depuis le XVIIe siècle, le public n’a cessé d’instruire lui-même le procès de la presse d’information.

Quelle que soit l’époque, un certain nombre de lecteurs semblent même se rêver en concurrents ou en rivaux des journalistes.

Quelle que soit l’époque, un certain nombre de lecteurs semblent même se rêver en concurrents ou en rivaux des journalistes. Sous l’Ancien Régime, des passionnés de l’actualité ont ainsi pris très tôt l’habitude de se réunir dans des lieux publics, tels que des cafés ou des jardins, pour lire collectivement des journaux et commenter ensemble leur contenu. Ces « nouvellistes de bouche », comme on les a rapidement appelés, se plaisent à singer l’univers balbutiant du journalisme en adoptant une organisation hiérarchisée et en nommant leurs réunions « bureaux » ou même « bureaux de nouvelles ». Mais ils se méfient ostensiblement des journaux contrôlés par le pouvoir monarchique, et les confrontent volontiers aux périodiques manuscrits qui circulent clandestinement ou aux gazettes venues de l’étranger.

 

Lecture des nouvelles dans un jardin (Anonyme, deuxième moitié du XVIIIe siècle). Bibliothèque nationale de France.

Dans leur volonté de dénoncer les mensonges de la presse officielle, les nouvellistes en viennent ainsi à relayer des rumeurs et parfois à fabriquer eux-mêmes de fausses informations. La population n’est pas dupe, et tourne volontiers en dérision la mythomanie de ces lecteurs compulsifs. Le « nouvelliste de bouche » devient même un type de personnage raillé dans plus d’une vingtaine de pièces et autres opéras-comiques à la fin du XVIIe et tout au long du XVIIIe siècle. Ces commentateurs oisifs sont, en outre, souvent moqués par les auteurs qui veulent représenter la société parisienne, de La Bruyère dans Les Caractères jusqu’à Louis Sébastien Mercier dans son Tableau de Paris, en passant par Montesquieu dans les Lettres persanes. L’expression « arbre de Cracovie » est même inventée pour désigner le grand marronnier sous lequel ils aiment à se réunir dans le jardin du Palais-Royal : selon les contemporains, cette expression ne renvoie pas à la ville de Pologne mais bien aux verbes « craquer », aux substantifs « craque » et « craquerie », autrement dit aux mensonges que les nouvellistes propagent sans relâche lors de leurs assemblées à ciel ouvert.

L’Arbre de Cracovie (estampe anonyme, 1760). Bibliothèque nationale de France.

On aurait tort pourtant de ne considérer ce phénomène que sous l’angle de la dérision. Si le public rit des « nouvellistes de bouche », il sait que lors de leurs réunions sont parfois révélées les vérités que le pouvoir voudrait cacher. Ces lecteurs à la fois suspicieux et naïfs deviennent ainsi, pour le meilleur et le pire, un élément important de la vie sociale et culturelle parisienne. Lorsque le célèbre marronnier du Palais-Royal s’effondre partiellement, en juin 1779, beaucoup de contemporains l’interprètent comme une forme de punition immanente, car il a écrasé dans sa chute plusieurs nouvellistes venus là pour commenter l’actualité. Mais deux ans plus tard, lorsque il est rasé pour de bon, l’émotion de la population est immense : comme l’a raconté Goldoni dans ses Mémoires, toute la ville éprouve une tristesse déjà teintée de nostalgie(5).

Chute de l’arbre de Cracovie (estampe d’E. Lepagelet, 1781). Bibliothèque nationale de France.

Il est tentant, bien sûr, de voir dans les « gilets jaunes » les héritiers lointains des « nouvellistes de bouche » : eux aussi manifestent une défiance systématique à l’égard des médias dominants et cherchent à produire leurs propres informations, au risque d’alimenter les rumeurs les plus invraisemblables et de relayer les pires infox. L’évolution technologique leur donne des outils nouveaux pour le faire, puisqu’un smartphone suffit désormais à chacun d’entre nous pour concurrencer les images et les mots du journalisme. En elle-même, cette volonté de contester les médias institutionnels n’a du reste rien de scandaleux ni de dangereux. Qu’elles viennent du monde des lettres, du pouvoir politique ou des lecteurs eux-mêmes, les critiques dont la presse est périodiquement l’objet l’obligent en effet à l’autocritique, et sont en général synonyme de renouveau pour l’ensemble des médias d’information.

Un smartphone suffit désormais à chacun d’entre nous pour concurrencer les images et les mots du journalisme.

Dans le cas des « gilets jaunes », une étape spectaculaire semble cependant avoir été franchie dans la méfiance à l’égard de la presse. Une partie des manifestants ne se contentent pas de critiquer les journalistes, mais envahissent les rédactions, empêchent la parution de journaux, et tentent parfois de lyncher les reporters venus les interroger. Cette violence ritualisée, qui se répète inlassablement chaque samedi, nous fait ainsi basculer dans une ère nouvelle. Elle constitue une menace pour l’information, pour la liberté de la presse, et finalement pour la démocratie elle-même.

(1)

Jean de LA BRUYÈRE, Les Caractères, « Des ouvrages de l’esprit », n° 46 (1688), éd. Robert Garapon, Paris, Garnier, 1962, p. 83.

(2)

L’Envieux, écrit entre 1736 et 1738, ne fut jamais représenté. L’Écossaise rencontra en revanche un véritable triomphe lors de sa création en 1760.

(3)

Lettre à Marmontel, 13 août 1760.

(4)

Dominique KALIFA, Philippe RÉGNIER, Marie-Ève THÉRENTY, Alain VAILLANT (dir.), La Civilisation du journal. Une histoire de la presse française au XIXe siècle, Paris, Nouveau Monde éditions, 2011.

(5)

Mémoires de M. Goldoni pour servir à l’histoire de sa vie et à celle de son théâtre, Paris, Veuve Duchesne, 1787, t. III, p. 242-243.

Ne passez pas à côté de nos analyses

Pour ne rien rater de l’analyse des médias par nos experts,
abonnez-vous gratuitement aux alertes La Revue des médias.

Retrouvez-nous sur vos réseaux sociaux favoris

À lire également