Des salariés du Monde lors d'un bouclage.

Des salariés du journal Le Monde en 2014.

© Crédits photo : Lionel Bonaventure/AFP.

Le Monde : le pari de lecteurs pour peser sur l'avenir du journal

L’association « Un Bout du Monde », créée en juillet, lance une levée de fonds destinée à renforcer la place des lecteurs et citoyens au capital du journal pour renforcer son indépendance. En France, d’autres médias, de moindre ampleur, ont déjà tenté l’expérience.

Temps de lecture : 6 min

« Entrez dans Le Monde » : c’est le mot d’ordre de la campagne de crowdfunding lancée par l’association « Un Bout du Monde » ce jeudi, en partenariat avec la plateforme KissKissBankBank et qui durera quarante-cinq jours. L’objectif est de lever au moins 500 000 euros pour que cette association à but non lucratif entre au capital du journal via une recapitalisation. « Si l’association collecte suffisamment d’argent et d’adhérents, nous proposerons au groupe Le Monde d’apporter du capital, dans une démarche de démocratisation des médias », explique Julia Cagé, présidente de la Société des lecteurs de Monde et à l’origine du projet. « Aujourd’hui, les deux principaux actionnaires du groupe disent être dans une démarche de protection de l’indépendance du journalisme. Donc ils ne devraient a priori pas refuser à l’association d’entrer au capital en investissant l’argent récolté. Plus nous lèverons des fonds, plus nous pourrons peser dans le groupe », poursuit celle qui est aussi économiste des médias. Il y a un an, Xavier Niel et Matthieu Pigasse ont en effet annoncé être disposés à ce que le groupe Le Monde, actuellement société par actions, soit transformé en une fondation ou un fonds de dotation, afin d’assurer plus d’indépendance aux titres du groupe. Le projet de transformation des statuts du groupe et celui de faire rentrer « Un Bout du Monde » au capital sont distincts mais s’inscrivent dans une même logique de recherche d’indépendance.

L’association « Un Bout du Monde » a été créée en juillet par la Société des lecteurs du Monde (née en 1985 et dirigée par Julia Cagé depuis janvier), associée au Pôle d’indépendance du Monde (voir infographie ci-dessous). Tout le monde peut y adhérer, à partir d’un euro : potentiellement, il pourrait donc y avoir des dizaines ou centaines de milliers d’adhérents. Un don de cinq euros permet de devenir « membre sympathisant ». Un don de 15 euros : « membre actif », avec la possibilité de se présenter au conseil d’administration de l’association. Quel que soit le montant du don, « un adhérent égale une voix, c’est un principe clef de l’association ! », affirme Julia Cagé qui ne s’attend pas à des dons d’un montant très élevé. « Comme nous sommes dans un engagement de transparence, la liste des plus gros donateurs sera en ligne », précise-t-elle.


Des « sociétés des Amis » pour les lecteurs de Mediacités et Marsactu

En France, d’autres médias ont déjà fait le pari d’intégrer leurs lecteurs et lectrices au capital, pour plus d’indépendance face aux actionnaires traditionnels. C’est par exemple le cas de Mediacités, média d’investigation local indépendant présent à Lille, Lyon, Toulouse et Nantes, créé en 2016 par des anciens de L’Express. En mai 2018 puis en février 2020, le journal en ligne a lancé deux levées de fonds par entrée au capital : plus de 600 000 euros avaient, au total, été collectés. La quasi intégralité a été apportée par « 40 particuliers aisés », qui ont ainsi acquis 37% du capital du journal. Le reste, environ 60 000 euros, a été apporté par 74 lecteurs ou citoyens souhaitant soutenir le journal, constitués en Société des amis de Mediacités.

« Nous travaillons pour nos lecteurs et souhaitions les associer à notre fonctionnement, y compris financier », explique Jacques Trentesaux, cofondateur et directeur de la rédaction. Pour intégrer la Société des amis, le ticket d’entrée est de 200 euros minimum : « Sans cela, nous aurions eu énormément d’actionnaires et n’aurions pas été aptes à le supporter. » La plus grande contribution s’élève aujourd’hui à 5 000 euros et la moyenne à 900 euros.

Concrètement, le poids de chaque « ami » est proportionnel à son apport. Ils élisent un des leurs pour les représenter au conseil d’administration de Mediacités. Chaque semaine, un « ami » peut également assister à la conférence de rédaction du journal en tant qu’observateur.


Pour préserver l’indépendance du journal tout en ouvrant le capital, Mediacités a établi trois verrous principaux. D’abord, les huit fondateurs restent majoritaires (ils possèdent actuellement 56 % des parts). Ensuite, aucun actionnaire extérieur ne doit être dominant. Enfin, tous les actionnaires signent un « Pacte d’association », garde-fou pour le devenir des investissements.

« Nous prêtons une grande attention aux recommandations du conseil stratégique »
Julien Vinzent, président de Marsactu

À Marseille, le journal d’investigation locale Marsactu, créé en 2010, a également choisi d’intégrer citoyens et lecteurs à son capital. Après deux levées de fonds par entrée au capital en 2017 et 2018, 63 personnes, surnommées les« Amis de Marsactu », possèdent 22 % des parts et se divisent en deux catégories. Les neuf d’entre elles ayant apporté plus de 5 000 euros font directement partie du conseil stratégique. Les autres, ayant apporté entre 500 euros (le minimum) et 5 000 euros, élisent une personne pour les représenter au conseil stratégique. Ce dernier se compose donc de dix personnes et est intégré aux discussions sur le fonctionnement du journal et ses principaux projets éditoriaux. « Son rôle est principalement consultatif, mais nous prêtons une grande attention à ses recommandations », souligne Julien Vinzent, président de Marsactu. Récemment, la direction songeait à embaucher quelqu’un pour renforcer le marketing, « mais le conseil stratégique, composé de personnes de la société civile dont certaines fortes d’expériences en RH ou en gestion des entreprises, nous a recommandé d’attendre un peu… Et nous avons suivi leur conseil ! », se souvient-t-il.


Là aussi, des garde-fous ont été posés : le premier objectif des actionnaires n’est pas de toucher des dividendes et les actions ne peuvent être revendues plus chères que leur prix d’achat. Aujourd’hui, l’opération est « bouclée » : « Nous avons ouvert un tiers du capital à des actionnaires extérieurs mais ne souhaitons pas aller plus loin pour l’instant », confie Julien Vinzent.

Alternatives Économiques : une société coopérative qui appartient à ses salariés

Pour ne pas avoir affaire à de grands actionnaires pouvant peser sur l’indépendance du journal, le magazine mensuel Alternatives Économiques s’est, depuis 1984, constitué en société coopérative de production (Scop). Ses salariés, 47 personnes, sont donc majoritaires à 66 % et détiennent chacun une voix : le principe d’une Scop est qu’un associé détient une voix, indépendamment du montant de son apport. Les anciens salariés du journal qui ont souhaité conserver leur part (21 personnes) sont également présents au capital à hauteur de 7 % et chacun possède également une voix au conseil d’administration du journal.

La Société civile des lecteurs d’Alternatives Économiques (SCL) se compose quant à elle de 152 personnes et possède 18 % du capital. Pourtant, elle ne pèse qu’une seule voix dans le conseil d’administration : cela s’explique par le fonctionnement de la Scop, qui protège le poids de ses salariés. « Les lecteurs et citoyens engagés dans la SCL n’ont que très peu de poids dans les décisions du journal. Leur rôle principal est de soutenir financièrement Alternatives Économiques », confirme Marc Mousli, vice-président de la SCL. Les rares fois où la Société civile des lecteurs a touché des dividendes, l’argent a servi à abonner des étudiants ou des prisonniers disposant de faibles ressources, assure-t-il. Actuellement, la SCL n’est pas ouverte à de nouveaux apports.


Enfin, l’Association des lecteurs d’Alternatives Économiques se compose de 566 personnes, représente 1 % du capital et compte pour une voix au conseil d’administration du journal. Ses adhérents sont en revanche plus investis que les associés de la SCL et organisent régulièrement des débats et des évènements autour de la vie du journal.

« Il y a un problème d’actionnaires, pas un problème d’argent »

Si certains médias ont décidé de s’affranchir des actionnaires traditionnels pour garantir davantage leur indépendance en s’appuyant sur des citoyens engagés, sur leurs lecteurs ou leurs salariés, aucun modèle ne ressemble pour autant tout à fait à l’initiative portée par l’association « Un Bout du Monde ». Déjà parce que tous les modèles évoqués précédemment ont laissé entrer citoyens et lecteurs dans leur capital lors d’une levée de fonds nécessaire à leur lancement ou à leur survie. Si Mediacités, Marsactu et Alternatives Économiques affirment que ce choix-là s’inscrit également dans leur « A.D.N. », leur volonté d’indépendance et de donner du poids à leurs lecteurs, il s’agit tout de même d’une différence de taille. Dans le cas du groupe Le Monde, « il y a un problème d’actionnariat, pas un problème d’argent », explique Julia Cagé.

Et, contrairement aux cas précédemment cités, il ne s’agit pas d’une démarche initiée par un média lui-même, mais bien par une association extérieure. « L’association veut entamer un mouvement vers une reconquête démocratique et citoyenne de l’actionnariat et de la gouvernance des médias d’information », poursuit-elle.

Enfin, le projet de l’association « Un Bout du Monde » est atypique car celle-ci voit plus loin que le groupe Le Monde. « L’association a pour objectif premier d’entrer au capital du Monde mais pour objet second d’entrer au capital d’autres médias d’information », dévoile Julia Cagé, sans pour autant préciser quels pourraient être ces autres médias. « J’imagine que cela dépendra des différentes urgences. Ces décisions seront prises par l’association de manière démocratique et lors des assemblées générales », poursuit-elle. L’idée n’est donc pas d’avoir uniquement des adhérents attachés au Monde, mais à la presse en général. « C’est presque [un acte] politique de croire en une démarche citoyenne des médias qui passe par la reconquête du capital et la reconquête de la gouvernance ».

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