Photo d'illustration représenant une partie d'échecs.

© Crédits photo : Steve Buissinne / Pixabay.

Le Monde : « Une inventivité que l'on ne retrouve pas dans la presse écrite »

Alors que la mobilisation des salariés du groupe Le Monde s’est conclue par la signature d’un droit d’agrément et le projet de création d’une fondation, Claire Blandin, historienne des médias, analyse comment les conflits entre actionnaires et journalistes ont permis de protéger davantage la profession.

Temps de lecture : 5 min

Les événements qui ont eu lieu au sein du groupe Le Monde ont-ils un caractère exceptionnel pour une entreprise de presse ? 

Claire Blandin : Ce conflit s'inscrit dans des luttes qui se développent depuis le début du XXe siècle, en particulier depuis la période de la Libération. Ce sont des luttes de concurrence, de pouvoir et d'influence entre les rédactions et les propriétaires de journaux. La question centrale est de savoir quelle est la responsabilité des uns et des autres dans le contenu éditorial des journaux.

Y-a-t-il déjà eu des conflits d’ampleur similaire, avec, à terme, des décisions d’une telle importance pour une rédaction ?

Claire Blandin : L'histoire de la presse est jalonnée par ce type de conflit et par des décisions d'une grande importance. Il faut d’abord revenir à la loi sur la carte de presse en 1935, qui instaure la clause de conscience. C'est la première fois qu'il y a une véritable reconnaissance de la responsabilité des journalistes dans le contenu éditorial. La loi estime que le journaliste vend sa plume mais n’abandonne pas son libre-arbitre : il est responsable de ce qu'il écrit. S’il est en désaccord avec la ligne éditoriale du média, il est dans son devoir de le quitter. C'est très important, car c'est ce qui positionne les médias dans l'espace public comme acteurs de la démocratie. C’est aussi ce qui fonde la responsabilité collective des journalistes, qui est de représenter la diversité du paysage politique, et ce, afin d’informer les citoyens et leur permettre de faire un choix à chaque moment de la vie démocratique.

« L'État reconnaît que la responsabilité morale des journaux revient aux journalistes »

Il y a ensuite eu la refondation du paysage médiatique à la Libération, encore plus stricte et ferme. Tous les journaux encore imprimés sous contrôle allemand sont interdits de reparution, et des autorisations de paraître sont données aux nouveaux titres de presse ; c’est ce qui a construit notre paysage médiatique actuel. Mais ces autorisations de paraître ne sont pas accordées aux propriétaires de titres de presse, elles sont accordées aux équipes de journalistes. L'État reconnaît ainsi que la responsabilité morale des journaux revient aux journalistes.

Par exemple, Le Figaro est dirigé pendant et après l’Occupation par Pierre Brisson. C’est donc lui qui obtient, avec son équipe de journalistes (dont François Mauriac et Louis-Gabriel Robinet), l'autorisation de reparaître. Celle-ci ne revient pas à la propriétaire du journal, qui voulait intervenir dans le contenu éditorial. Après une série de conflits, une loi, dite « loi Brisson », est votée en 1948. Elle  reconnaît cette distinction entre la responsabilité financière du propriétaire et la responsabilité éditoriale de l'équipe de journalistes. Le Monde, créé à la Libération, doit aussi se positionner par rapport à cette loi. C'est dans ce contexte qu’une société des rédacteurs est créée en 1951. Une série de conflits a donc mis ces luttes de concurrence, des journalistes vis-à-vis de leurs actionnaires, en évidence. Au Figaro, le plus gros conflit a eu lieu en 1969. Pierre Brisson est mort en 1965, et l'actionnaire principal, Jean Prouvost, souhaitait directement intervenir dans le contenu du journal. Les journalistes n’étaient pas d’accord, ils ont fait un mois de grève pour revendiquer cette « loi Brisson ».

La mobilisation des lecteurs et de 500 personnalités a aussi permis la signature du droit d’agrément. A-t-on déjà vu une aussi forte mobilisation du public lors d’un conflit opposant journalistes et actionnaires ?

Claire Blandin : Ce n'est pas exceptionnel, même si les mobilisations de lecteurs sont rares. Le soutien est plus diffus pour les autres journaux. Il y a eu une mobilisation des lecteurs pour certains groupes de presse, comme pour le journal Paris Normandie dans les années 1970, lors de la prise de contrôle par Philippe Hersant. C’était aussi le cas en 1969 pour Le Figaro. Mais le soutien est toujours plus important pour Le Monde.

« Il y a une relation très spécifique entre Le Monde et ses lecteurs »

Il y a une relation très spécifique entre le journal et ses lecteurs, qui sont plutôt parisiens, très éduqués. Les lecteurs ont déjà sauvé une fois le quotidien, en 1985. S’en est suivie la création de la Société des lecteurs, qui a une véritable place, importante, au sein du journal. Ils apportent un soutien politique et financier. Le Monde est un cas particulier. Pour la crise actuelle, les lecteurs étaient nombreux à se mobiliser, car les conflits tournaient autour de l’indépendance des rédactions. C’était comme revenir sur la loi de 1935, à l'essence même de ce que sont le journalisme et la place de la presse dans notre démocratie.

Les crises sont-elles un moyen nécessaire dans l’obtention d’outils de protection des journalistes contre les actionnaires ? 

Claire Blandin : Il n'est pas nécessaire qu'il y ait des crises, mais elles sont souvent révélatrices de dysfonctionnement. Les changements viennent souvent après des conflits. C'est ce qu’il s’est passé pour la « loi Brisson », et le conflit très politique avec la propriétaire du Figaro en 1948. Cette dernière souhaitait faire un journal qui ne correspondait pas du tout à la vision de Brisson. C'est à la suite de cette crise que la loi et l’organisation des rédactions ont changé. Les conséquences d’un conflit au sein d’un groupe de presse amènent souvent à faire évoluer la loi pour renforcer la protection à chaque fois qu’une dérive est observée, généralement une manipulation négative des journalistes.

Quand Robert Hersant, dans les années 1980, désire construire un empire médiatique, les lois sur la concentration de la presse régionale sont renforcées. Au départ, c’est-à-dire après la Libération, la création des sociétés de rédacteurs relevait plutôt de l'organisation du journalisme comme profession et de l'inventivité utilisée pour essayer de trouver les voies qui la protège le mieux.

Depuis les années 2010, les entreprises de presse font face à de multiples mouvements actionnariaux. Les décisions prises à la fin de la crise au Monde marquent-elles un tournant pour ce modèle d’entreprise que nous connaissons ?  

Claire Blandin : C'est plutôt une confirmation de ce qu'est Le Monde, qui se réinvente en tant que journal. Je ne pense pas que ces décisions puissent s'étendre à l'ensemble du système médiatique, c'est un cas particulier. Il est vrai qu’aujourd’hui, la concentration des entreprises médiatiques pose de gros problèmes d’indépendance. La presse magazine est, en France, entre les mains de deux ou trois groupes de presse, mais ce n'est pas un enjeu dans le débat public.

 « Le Monde est une spécificité »

Le groupe Le Monde est une spécificité, mais c’est l’arbre qui cache la forêt. Le nouveau modèle de fondation est astucieux, intelligent, et ce qu’il vient de se passer est très important. Cela montre que l’invention d’un nouveau modèle est possible. C’est une inventivité qui se retrouve beaucoup dans la presse alternative et dans les nouveaux médias, mais on ne la retrouve pas dans le reste de la presse écrite.

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