Illustration représentant la France et l'Allemagne avec des micros et des intervenants politiques

© Crédits photo : La Revue des médias. Illustration : Alexis Grasset.

« Les gens s'intéressent assez au journalisme pour le critiquer, c’est positif »

Les journalistes sont souvent l’objet de vifs reproches, notamment quant à la façon dont ils relaient les informations. Une situation qui n’est pas spécifique à la France, même si les critiques sont propres à chaque pays, explique Nadia Pantel, correspondante en France pour le quotidien allemand Süddeutsche Zeitung.

Temps de lecture : 9 min
Cet entretien a été réalisé à Couthures, lors du festival international de journalisme.

La haine des journalistes à l'étranger, sujet sur lequel vous avez débattu au cours d’une table ronde, est un thème souvent abordé en France. Cela vous étonne-t-il ?

Nadia Pantel : C’est un exemple particulier, mais je suis allée dans plein de manifestations « gilets jaunes » : je n'avais pas l'impression d’être la cible d’une haine, et je n'ai jamais été agressée. En disant « Bonjour je ne suis pas française, pourriez-vous m'expliquer ce qu'il se passe dans votre pays ? », les gens ne se sont pas sentis agressés, ne m’ont pas placée dans une case — ce qui arrive quand un journaliste vient de BFM. Ils ne savent pas qui je suis. Je demande poliment, et ils me disent que les médias français sont horribles, mais ne me placent pas parmi eux.

« Il y a une image du journaliste vu comme un parasite de la société, indiscret, trop curieux. »

Cela dit, je n'étais pas si surprise par cette haine, ce mépris envers les journalistes, parce que cela existe aussi en Allemagne, et ce n’est pas un phénomène tellement nouveau. Il y a une image du journaliste vu comme un parasite de la société, indiscret, trop curieux. Les journalistes n'ont jamais été extrêmement aimés. « Haine » est un mot très fort, que je trouve exagéré dans beaucoup de cas où il est utilisé afin de décrire ce que les gens ressentent envers les journalistes. Mais, quand on dit haine, on parle aussi d'amour et de fascination. Les gens qui critiquent très fortement les journalistes les ont peut-être pris auparavant très au sérieux, et ont une attente très forte. Ça ne me fait pas plaisir qu’il y ait cette haine, mais, d’une certaine manière, je suis quand même contente que les gens s'intéressent suffisamment au journalisme pour le critiquer : c'est un signe positif, ils ne sont pas indifférents. 

Quelles différences voyez-vous entre la France et l'Allemagne sur ce sujet ? 

Nadia Pantel : Il y a beaucoup de ressemblances : les gens en colère lorsqu’ils ont l'impression que leurs revendications et leurs positions ne se retrouvent pas dans les médias, ceux qui veulent que les médias disent ce que eux pensent... Cela implique que l’on est régulièrement, et fortement, critiqués par les gens aux convictions extrémistes, de gauche et de droite.

En Allemagne, la critique des médias est devenue beaucoup plus forte avec l’émergence de Pegida(1) . Ils reprochent aux médias publics de ne pas être neutres, mais plutôt de gauche. Personnellement, je travaille pour un journal privé classé plutôt à gauche, que les gens ont le droit d'acheter ou non.

En Allemagne, cette haine se manifeste notamment par des pancartes où il est inscrit Lügenpresse, « presse mensongère ». J'ai l'impression qu'en France, les gens pensent que les violences contre la presse dans l’Hexagone sont exceptionnelles. En Allemagne aussi, des journalistes se sont fait agresser dans des manifestations. La différence, en France, est que cette haine, ce rejet, vient aussi de la gauche, de la France insoumise notamment, ce qui ne se passe pas trop en Allemagne, où c'est plutôt un phénomène venu de la droite.

« Les gens m'écrivent des lettres très agressives, insultantes, lorsque j'écris sur l'islam, sur l'égalité femme homme, sur les migrants. »

Je vais me répéter, je ne me suis jamais faite agresser en tant que journaliste, mais les gens m'écrivent des lettres très agressives, insultantes, lorsque j'écris sur l'islam, sur l'égalité femme homme, sur les migrants. Ce sont des sujets qui touchent au racisme et au sexisme, et c’est ce qui arrive lorsque l’on entre en contact avec la haine, mais je ne pense pas que les gens aient un problème avec le journalisme per se.

Les journalistes seraient attaqués parce qu'ils s’intéressent à certains sujets en particulier et d’une certaine manière ?

Nadia Pantel : Oui, je dirais cela. En Allemagne, un groupe important de personnes très critiques du journalisme s’est tourné vers le Neue Zürcher Zeitung(2), qui a du analyser le marché de la presse en Allemagne en se disant qu'il y avait là un manque pour un quotidien de droite. Ils ont pris cette place, et les gens ne sont pas du tout critiques de ce qu’ils y lisent. Cela veut dire qu'ils n’ont pas de problème avec le journalisme en général, mais qu'ils cherchent des opinions particulières.

« Peut-être jouons-nous notre propre rôle dans la cristalisation [des opinions]. »

Cela nous amène au sujet de Facebook et Twitter : on sait que les algorithmes favorisent les opinions radicales. Quand j'écris un article qui a une position très forte, les gens vont plus fortement le partager. Chacun sait que c’est ce qu’il se vend le mieux. Peut-être jouons-nous notre propre rôle dans la cristalisation [des opinions].

D’une certaine manière, il y aurait une responsabilité des médias ?

Nadia Pantel : Il y a beaucoup de responsabilité du côté des journalistes. Mais il faut aussi se demander de quelle manière nous sommes en train de nourrir une machine fonctionnant selon des règles que nous n’avons pas participé à définir.

« En Allemagne, il n’y a pas vraiment de chaînes d’information en continu comme en France »

En Allemagne, il n’y a pas vraiment de chaînes d’information en continu comme en France. Elles sont souvent à l’origine proche de leur public. Au moment des « gilets jaunes », il y a eu une déception encore plus forte quand ils ont été le sujet des reportages , du fait des angles choisis. On n’observe pas encore cette dynamique en Allemagne. Trouver une bonne distance avec ses sujets et ses protagonistes est un grand sujet pour moi, il faut essayer de ne pas être trop distancié ni trop proche d’eux, au risque de créer des attentes que je ne peux pas satisfaire.

« En tant que journalistes, nous devons toujours nous demander si nous respectons suffisamment les gens avec lesquels nous parlons. » 

Lorsque l’on parle d'une haine de la presse, je pense que quelques personnes ont vraiment vécu des moments très négatifs avec la presse, surtout dans les manifestations, où l'on fait l’erreur de prendre comme protagonistes des gens qui viennent de vivre des choses violentes, qui peuvent être déstabilisés, trop agités pour parler dans la télévision nationale. En tant que journalistes, nous devons toujours nous demander si nous respectons suffisamment nos sujets, les gens avec lesquels nous parlons. D’après ce que j’ai vu, ces tensions arrivent toujours dans des situations de conflit social. Avec les « gilets jaunes », il y a aussi un conflit de classe, et les manifestants ont eu l'impression que les journalistes présents faisaient partie d'une certaine élite. Ce qui est vrai : beaucoup d'entre nous ont fait des études, et nous n’avons peut-être pas toujours assez respecté les gens avec lesquels nous parlions.

Certaines personnalités politiques françaises sont très virulentes à l’égard des journalistes. Est-ce aussi le cas en Allemagne ? 

Nadia Pantel : J'ai l'impression que les politiciens allemands démissionnent plus facilement que les politiciens français, et qu’ils ne passent peut-être pas aussi vite que leurs homologues français à la contre-attaque. Les attaques contre la presse venant des partis politiques me semblent plus fortes en France qu'en Allemagne.

Vous pensez à certaines affaires en particulier ?

Il a été révélé que Nathalie Loiseau, alors étudiante en science politique — un sujet où l’on devrait comprendre les règles du jeu politique — avait fait partie d’une liste avec des personnes de l’extrême droite. Confronteée par des journalistes, elle a d’abord nié les faits, avant de déclarer qu’elle n’avait pas compris que ces personnes étaient d’extrême droite, tout en attaquant les journalistes à l’origine de ces révélations. Cela s’est plutôt bien passé pour elle en plus, et j’ai été étonnée qu'elle puisse garder son poste et sa candidature... J'avais du mal à m'imaginer que cela puisse se passer ainsi en Allemagne.

Je trouve le ton des politiciens envers les journalistes assez dur en France, mais peut-être que les journalistes sont aussi plus critiques ? Ou alors que la position du président est tellement forte que les journalistes sont aussi plus forts dans ce qu’ils disent ? Quand Emmanuel Macron dit « Qu'ils viennent me chercher », que devons-nous comprendre ? De nombreux journalistes ont envie de faire un entretien avec lui, mais ne l’auront jamais, parce qu'il est vraiment bien enfermé dans sa bulle.

Avez-vous l’impression de travailler différement de vos homologues français ?

Nadia Pantel : Pas vraiment… Peut-être que la manière d'écrire sur la politique en France est encore un peu plus concentrée sur les personnages. J'ai un peu l'impression que chacun a son équivalent en Allemagne et en France, en dehors des émissions de télévision. Il y a bien plus de débats en France, et ils sont bien plus agités, polarisés, qu'en Allemagne.

Les débats sont toujours assez polis dans les émissions de TV allemandes, non ?

Nadia Pantel : Les Allemands ne trouvent pas ces débats polis, mais en comparaison oui, je suis d'accord, c'est plus poli. Il y a cette tendance d'inviter les gens qui font du bruit, mais pas autant qu'en France. On l’a vu avec Alain Finkielkraut et le Mondial de foot féminin : la faute de la télévision française est de toujours chercher à interroger une personnalité qui ne connaît pas le sujet, mais a une opinion forte.

Le sexisme contre les journalistes femmes a également été abordé au cours de la table ronde à laquelle vous avez participé. Vivre de l’autre côté du Rhin ne doit pas changer grand-chose sur ce plan…

Nadia Pantel : Cela ne s'arrête aux frontières de la France, oui. Ce sont les hommes qui dominent les médias et le discours public, et, lorsque vous prenez la parole en tant que femme, vous sortez de la norme, et vous êtes plus critiquée. C'est un fait, c'est encore plus vrai lorsque vous êtes une femme qui fait partie d'une minorité religieuse ou ethnique, et ça ne s'arrête pas aux relations lecteurs/journalistes, cela joue dans le journalisme aussi.

Ce qui est intéressant avec la « ligue du lol », est que cela s’est passé dans un milieu de gauche un peu alternative, et c'est la même chose en Allemagne avec des médias plutôt de gauche, dont on a tendance à penser qu'ils sont extrêment critiques de tout, qu'ils voient tout, mais qui ne se remettent pas tellement en question eux-mêmes. Cela ouvre un espace pour un grand sexisme interne.

Mais il y a tout de même des divergences sur la formation-même des journalistes entre les deux pays…

Nadia Pantel : J'ai l'impression que l'une des différences— et c'est le cas dans beaucoup de champs, dont le journalisme —, est que les chemins pour accéder à un bon poste sont plus fermés en France. Il est possible de passer par une école de journalisme, et tout le monde se connaît un peu. À la base, nous avons le même problème en Allemagne qu’en France et partout : beaucoup de journalistes qui écrivent sur les politiciens se rapprochent trop de la politique sur un plan personnel. Mais en France, le problème semble encore un peu plus accentué du fait que les journalistes politiques les plus importants à Paris constituent un tout petit cercle. Cela n'aide pas.

 « En France, les journalistes politiques les plus importants à Paris constituent un tout petit cercle. »

En Allemagne et en France, il y a le même problème de diversité : trop peu de journalistes viennent des milieux défavorisés ou issus de l'immigration. Avec les femmes, cela commence à changer, mais il n’y en a pas assez à des postes de responsabilité. Ce qui est par contre vraiment différent, c'est qu'en France il y a enormément d'élitisme, que l’on ne retrouve pas en Allemagne. Moi-même je n’ai pas fait d’études de journalisme, j’ai étudié l’histoire, et j’ai commencé ma carrière de journaliste à 30 ans. Mais avoir le poste que j’ai, avec mon CV, je pense que ce serait infaisable en France.

Cela reste une profession élitiste en Allemagne. Élitiste n’est peut-être pas le bon mot, mais ce n’est pas très divers, surtout dans la presse écrite. Et il est vrai qu’il n’y a que deux ou trois écoles de journalisme, et les faire garantit un travail, mais il y a plein d'autres manières de se retrouver dans le journalisme.

(1)

Patriotische Europäer gegen die Islamisierung des Abendlandes, soit en français Les Européens patriotes contre l'islamisation de l'Occident.

(2)

Quotidien suisse-allemand distribué dans le sud de l’Allemagne.

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