Photo d'un enfant assis dans le noir devant un écran TV diffusant un dessin animé

© Crédits photo : jovan_epn / iStock by Getty Images.

Les JT pour enfants, un désamour français ?

France TV vient de stopper son journal télévisé dédié aux enfants, Mon fil info, diffusé sur YouTube. Un rapide regard en arrière permet de voir que la France entretient une relation compliquée avec ces programmes, alors qu’ils perdurent de longue date ailleurs en Europe. Alors, d’où vient ce blocage ?

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À la télévision française, l’information est un rendez-vous important. Pour preuve, le journal de 20h, institutionnalisé par l’ORTF, est devenu une sorte de grand-messe qui accompagne encore de nombreux Français durant leur repas du soir. Le rendez-vous de TF1 est même le plus regardé d’Europe (même si les audiences sont bien plus basses qu’il n’y a dix ans), et chaque chaîne ou presque propose son rendez-vous d’information. Originalité supplémentaire : la France compte cinq chaînes d’informations en continu — cas rare en Europe. L’info partout, donc, mais pour tous, aussi bien adultes qu’enfants ? Si, en ouverture du JT, l’on peut entendre « mesdames et messieurs », qui a déjà entendu « petits et grands » ?

Si, en ouverture du JT, l’on peut entendre « mesdames et messieurs », qui a déjà entendu « petits et grands » ?

De fait, la particularité de la réception de l’information par les enfants est prise très au sérieux et un texte y veille : la Convention internationale des droits de l’enfant, adoptée le 20 novembre 1989 par l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations unies. Son article 17 stipule que « les États parties reconnaissent l'importance de la fonction remplie par les médias et veillent à ce que l'enfant ait accès à une information et à des matériels provenant de sources nationales et internationales diverses, notamment ceux qui visent à promouvoir son bien-être social, spirituel et moral ainsi que sa santé physique et mentale ». À cette fin, ces États doivent favoriser « l’élaboration de principes directeurs appropriés destinés à protéger l'enfant contre l'information et les matériels qui nuisent à son bien-être […] ». Au cours d’un journal télévisé, il est ainsi parfois explicitement dit que « certaines images peuvent choquer », avec une référence particulière aux « plus jeunes spectateurs ». « La plupart des journaux télévisés pour enfants en Europe ont été créés avec l’article 17 en tête, explique Anne Grosser Kornmann de l'Union Européenne de Radio-Télévision (UER). Il y a une volonté pour que l'information ne soit pas seulement réservée aux adultes mais que quelque chose soit fait spécifiquement pour un public d'enfants. »

Une offre rare

Diffusé notamment en France, Arte journal junior, rendez-vous d’information de la chaîne franco-allemande dédié aux enfants, a vu le jour en février 2014. Le présentateur, ou la présentatrice, évolue sur un plateau, avec des écrans derrière lui ou elle : les décors sont colorés et accueillants, le ton détendu et pédagogue. « Les enfants sont de plus en plus confrontés aux images, explique Marco Nassivera, responsable de l’information d’Arte, on sait par exemple qu'ils sont régulièrement devant les JT le soir, au moment des repas, avec les parents. Or les images ne s'adressent pas à eux, et les parents ont souvent autre chose à faire, n’ont pas le temps, l'envie, ou même ne pensent pas à leur expliquer ce qu’ils voient. »


Gif tiré du Journal Junior du 27 mars - présentation : Dorothé Haffner
(via YouTube)

Initialement hebdomadaire, l’émission est devenue quotidienne en septembre 2015, et une nouvelle émission, Junior le Mag, a été ajoutée à la grille des programmes, une fois par semaine. « Avec les attentats de 2015, nous nous sommes rendu compte qu'il y avait un vrai besoin d'explication, de montrer ce qu’il se passait, mais en décryptant, et en expliquant les mots, raconte Marco Nassivera. Forts de notre expérience hebdomadaire, nous avons décidé de passer en quotidien, de faire un véritable journal. » Le chef de l’info explique avoir été rattrapé par l’actualité et les besoins. « Tout le monde se disait : ‘‘Comment peut-on expliquer au jeune public ce qu’il se passe, pour qu'il ne s'informe pas uniquement via les réseaux sociaux ?’’ Nous étions déjà en train de travailler sur le format quotidien, mais les attaques terroristes nous ont poussés à aller plus vite. »

« Avec les attentats de 2015, nous nous sommes rendu compte qu'il y avait un vrai besoin d'explication, de montrer ce qu’il se passait. »

Les attaques terroristes de 2015, ainsi que la thématique plus globale de l’éducation aux médias, ont ainsi marqué un renouveau de la réflexion autour de ces programmes, notamment au sein de France Télévisions. Francetv éducation, l’offre éducative gratuite du groupe télévisuel, a proposé pendant un an, entre janvier 2018 et décembre 2018, une émission intitulée Mon fil info, disponible uniquement sur YouTube, en plus des actions de terrain menées tout au long de l’année et des séries pour l’éducation à l’info et aux médias développées à destination du jeune public. « Cela fait des années que nous travaillons sur ces sujets, nous expliquait en septembre 2018 Amel Cogard, directrice des contenus éducatifs à France Télévisions. Mais cela s’est renforcé depuis les attentats de 2015. »

28% des 18 – 24 ans adhèrent à cinq théories du complot ou plus, selon une enquête Ifop.

 Le fort niveau d’adhésion aux théories du complot chez les jeunes (28% des 18 – 24 ans adhèrent à cinq théories ou plus, selon une enquête Ifop réalisée pour la Fondation Jean-Jaurès et Conspiracy Watch) et le choix de nombreux élèves de s’informer via les réseaux sociaux, ont persuadé le groupe audiovisuel qu’il y avait quelque chose à faire. « Ces phénomènes contribuent à la désinformation du jeune public, qui reçoit des informations non formulées à son niveau, et qu’il interprète parfois mal. »

Le format de Mon fil info s’inspirait donc des codes sur YouTube : un présentateur ou une présentatrice se présentait face caméra et parle directement à la personne derrière l’écran. Encore une fois, le ton était détendu, très loin du sérieux des plateaux du 20 heures. Les vidéos ne duraient pas plus de trois minutes, comportaient trois sujets et les explications face caméra étaient entrecoupées de courtes animations. Lors d’un premier entretien en septembre 2018, Amel Cogard voyait dans Mon fil info une offre complémentaire au Journal junior d’Arte. « Nous partons du principe que, comme tout comme les grands, les jeunes ont aussi le droit à une diversité de l’information. » Car si Arte propose des reportages et des actualités très axés sur l’Europe et l’international, France Télévisions privilégiait dans Mon fil info des informations en lien avec l’actualité nationale et développe la proximité avec des reportages en région.

« Nous partons du principe que notre public jeune connaît moins de choses qu’un public adulte, même si je suis persuadé que beaucoup d’adultes regardent le journal des enfants. »

Au-delà des spécificités interculturelles propres à l’émission d’Arte, un tel programme présuppose une manière de travailler particulière. « Nous revenons aux fondamentaux de notre métier : phrases courtes, mots simples, détaille Marco Nassivera. Quand il y a un terme complexe, on essaye de l’expliquer, on donne un ordre de grandeurs. Nous partons du principe que notre public jeune connaît moins de choses qu’un public adulte, même si je suis persuadé que beaucoup d’adultes regardent le journal des enfants ». À France Télévisions, si les réflexions autour de Mon fil info ont trouvé leurs origines dans des rencontres avec des élèves et des enseignants, le groupe s’est rapidement tourné vers des experts. « Nous nous sommes demandé avec qui nous allions nous associer, raconte Amel Cogard. Nous sommes France Télévisions, nous avons des images, des reportages, des journalistes dans les chaînes, mais nous avons décidé qu’il fallait nous adresser à un spécialiste de l’info pour le jeune public, Playbac Presse. »

 « On se pose des questions que l’on ne se poserait pas nécessairement dans le cadre d’un sujet pour adulte. » 

L’éditeur de presse spécialisé dans la vulgarisation dédiée à la jeunesse créait pour chaque numéro de Mon fil info des séquences d’animation. Un échange se tenait entre les équipes de France Télévisions et Ugo Emprin, responsable du studio vidéo chez Playbac Presse et rédacteur en chef du programme (il concevait notamment les séquences animées du journal). « On se pose des questions que l’on ne se poserait pas nécessairement dans le cadre d’un sujet pour adulte, souligne Amel Cogard. Les animations nous permettent, par exemple, de décrypter certains mots et d’être pédagogique. »

Une histoire française compliquée

Ces journaux télévisés répondent donc à des besoins précis, identifiés depuis de nombreuses années mais qui sont revenus sur le devant de la scène de façon brutale ces derniers temps. Dans un contexte de méfiance accrue envers les médias, de débats réguliers sur la propagation des infox (ou « fake news ») sur les réseaux sociaux, ces quelques initiatives semblent salutaires.

Si l’on regarde de plus près depuis la date de création des JT pour enfants, un élément saute rapidement aux yeux : ils ne sont pas vieux. 

Cependant, si l’on regarde de plus près depuis la date de création de ces programmes, un élément saute rapidement aux yeux : ils ne sont pas vieux. Arte journal junior existe depuis moins de quatre ans, L’info à suivre, diffusé sur LCI, depuis moins de six mois, tandis que Mon fil info n’aura été produit que pendant un an. Des longévités qui contrastent fortement avec celles d’autres programmes diffusés en Europe. En Allemagne, la chaîne publique ZDF diffuse quotidiennement le journal Logo ! depuis 1988, en Belgique francophone Les Niouzz est vielle de 19 ans, et son équivalent flamand Karrewiet 18 ans. Les Pays-Bas disposent, eux aussi, de leur journal pour enfants, Jeugdjournaal, depuis 1981, et le Royaume-Uni fait figure de doyen avec NewsRound, présent sur les ondes de la BBC depuis 1972. Et ce ne sont là que quelques exemples, bien d’autres émissions de ce genre existent dans d’autres pays européens, aussi bien en Finlande, en Hongrie, qu’en Irlande ou en République Tchèque — la plupart se retrouvent par ailleurs au sein des Youth news exchange de l’UER.

Pourtant, si l’on fait un rapide retour en arrière, les deux émissions actuellement diffusées en France ont bien eu des équivalents. Les émissions 1 jour, 1 question et T’as tout compris (stoppée en juin 2016), toutes deux diffusées sur France 4, ont été lancées dans le but d’informer les plus jeunes, mais en se distanciant des codes du journal télévisé. Sur LCI, un autre programme, antérieur à L’info à suivre, intitulé Le petit JT, a existé durant deux saisons, entre 2015 et 2017. La chaîne, contactée à plusieurs reprises, n’a pas indiqué les raisons qui l’ont conduite à y mettre fin. Le service de presse a cependant précisé que L’info à suivre en assurait la succession.

Le JTJ est souvent présenté, à tort, comme le premier journal télévisé pour enfant en France, mais un autre programme, à la longévité très courte, a vu le jour sur M6 en 1996 : Dis-moi tout

Sur le service public, et plus spécifiquement sur France 3, deux journaux télévisés se sont succédé au tout début des années 2000 avant d’être arrêtés : À toi l’actu@ ! puis Mon Kanar, bien avant que Mon fil info ne connaisse le même sort. Canal J a quant à lui proposé, à la toute fin des années 1990, le JTJ (le journal télévisé des jeunes) pendant deux saisons. Ce dernier est souvent présenté, à tort, comme le premier journal télévisé pour enfant en France. Un autre programme, à la longévité très courte, a en effet vu le jour sur M6 en 1996 : Dis-moi tout, dont il existe assez peu de traces sur Internet. Dans des titres de presse spécialisée de l’époque, l’émission est décrite comme le premier magazine d’information dédié aux plus jeunes. Animée par Caroline Corvaisier, Dis-moi tout a été diffusée entre le 1er novembre 1996 et le 20 décembre de la même année sur M6, le vendredi à 20 h.

À l’époque, le programme est présenté comme suivant la tendance des journaux papier pour enfants. Produit par VM production, la société derrière E=M6, l’idée était la même que les programmes actuels : proposer des sujets d’actualité accessibles aux plus jeunes qui n’ont pas nécessairement toutes les clés en main et le recul nécessaire pour suivre le journal des adultes… mais pas seulement.

« Nous avions discuté avec des éditeurs de la presse jeunesse qui nous expliquaient que de nombreux parents piquaient le journal ou l’hebdo de leurs enfants quand il y avait des dossiers sur des sujets épineux comme le conflit israélo-palestinien », explique Pierre Thivolet, rédacteur en chef du programme à l’époque. Mais l’émission ne dura pas plus de quelques semaines. Selon Télérama (n° 2441 du 23 octobre 1996), M6 avait donné son feu vert sans imposer une audience minimum. « C’est le genre de promesses qui n’engagent que ceux qui les font. Dès le départ, les audiences étaient en dessous de ce que M6 expliquait ne pas attendre », se souvient Pierre Thivolet. Et d’ajouter que le processus de production, particulièrement lourd, n’a pas aidé.

Prime à la fiction

La problématique de l’audience l’a donc souvent emportée sur la nécessité-même de ces programmes. Un parcours illustre bien ce dilemme, celui d’Eve Baron-Charlton, qui a réussi à imposer, pendant plusieurs années et sur deux chaînes, des programmes d’information pour enfants.

Arrivée en 1990 à la tête des programmes de Canal J, elle a contribué à lancer le JTJ quelques années plus tard, en 1998. Pendant deux saisons, ce journal télévisé produit par VM production, à la suite du projet avec M6, est diffusé juste avant celui des parents et présenté, en alternance, par de jeunes Thomas Sotto et Elisabeth Tchoungi. « Lorsque je suis arrivée à Canal J, à la direction des programmes, nous avons souhaité qu’elle soit une chaîne généraliste pour les enfants », explique Eve Baron-Charlton. La programmation comprenait des dessins animés à hauteur de 50 %, le reste étant des documentaires, des fictions et des magazines thématiques. Un projet a été mené sur la chaîne pendant plusieurs années : intitulé Regarde le monde, des enfants y interviewaient eux-mêmes des invités sur des questions d’actualité, ce qui a fait mesurer à Eve Baron-Charlton l’appétence des plus jeunes pour l’information.

« Nous avions recours à beaucoup d’études qualitatives et nous nous sommes rendu compte que les enfants souhaitaient avoir un décryptage de l’actualité plus soutenu. »

« Nous avions recours à beaucoup d’études qualitatives et nous nous sommes rendu compte que les enfants souhaitaient avoir un décryptage de l’actualité plus soutenu. C’est ce qui nous a donné l’envie de créer un journal quotidien, diffusé à 19 h 50. » Le programme avait conquis les plus jeunes téléspectateurs, selon Eve Baron-Charlton, mais fut arrêté à la suite du rachat de Canal J par le groupe Lagardère. La raison de l’annulation ? « Toutes les productions originales ont été supprimées, se remémore l’ancienne directrice des programmes de Canal J. Le JTJ coûtait trop cher et n’était pas rediffusable. »

Eve Baron-Charlton part ensuite sur France 3 où, en septembre 2000, elle lance, en tant que directrice des programmes jeunesses, À toi l’actu@ !, produit par Sorcier Production, la société derrière C’est pas sorcier. Ce journal sera notamment co-présenté par Peggy Olmy en duo avec Thomas Sotto, et remplacé, deux ans plus tard, par Mon Kanar, présenté par François Pécheux. Si À toi l’actu@ ! a joui d’une certaine stabilité, tant dans son format que sa case de diffusion au cours de son existence, Mon Kanar (produit par 2P2L) a plusieurs fois changé de formule et d’horaire, ce qui n’a pas facilité sa survie. Lancé en 2002, il s’est arrêté en décembre 2005, comme le rapportait Le Monde à l’époque. « L’après-midi, c’est juste avant l’access prime time, et sur une chaîne nationale on construit aussi l’audience avec le pré-access, explique Eve Baron-Charlton. Les programmes de jeunesse ont été supprimés. » Ainsi, pendant une période de cinq ans, entre 2000 et 2005, un journal pour enfants a donc été diffusé quotidiennement sur une chaîne nationale française... mais aucun programme n’a réellement pris la suite de Mon Kanar. Comme le souligne Claire Brown, journaliste à France 24, dans sa thèse Le journal télévisé pour enfants en France et au Royaume-Uni : l’enfant téléspectateur, l’information, l’actualité et la citoyenneté, il s’agissait là d’un alignement des planètes exceptionnel, avec les bonnes personnes aux bons postes et au bon moment (Eve Baron-Charlton étant alors soutenue par Marc Teissier, président de France Télévisions entre 1999 et 2005 qui l’avait recrutée à France 3).

Après l’arrivée de Patrick de Carolis à la tête de la chaîne, Eve Baron-Charlton est remplacée par Julien Borde, venu de Disney Channel. Claire Brown écrit ainsi que « la différence d’expérience est notable entre Eve Baron-Charlton, qui se détermine dans la profession par la création de magazines et de JT pour enfants vis-à-vis d’une actualité, et Julien Borde qui vient d’une chaîne privée entièrement consacré à la consommation de dessins animés, et de créations de fiction, pas d’information ». L’intéressée rappelle que « sur une chaîne comme France 3, l’objectif est quand même de faire la plus grande audience possible. Et ce n’est pas avec ce type de programme qu’on fait la plus grande audience, mais bien avec les dessins animés. »

« Le CSA en rappelé pendant plusieurs années la nécessité de l'information sur les chaînes, notamment publiques. »

Pour Ugo Emprin, de Playbac, l'info reste très chère à produire, et, « même s’ils peuvent apprécier une émission qu’on leur propose, il n'y a pas de réelle demande d'information de la part des plus jeunes ». Selon Sophie Jehel, maîtresse de conférences en sciences de l’information et de la communication et responsable du pôle protection du jeune public au CSA entre 1991 et 2006, les programmes d’information jeunesse ont pâti d’une concurrence très forte de la fiction « Il y avait d’un côté une sorte de lobby des dessins animés, naissant, mais il y avait aussi un discours, selon lequel il était possible d’apprendre avec le dessin animé. Ce qui n’est pas faux, cela ne justifie pas non plus le désintérêt pour l'information. Le CSA en a rappelé pendant plusieurs années la nécessité sur les chaînes, notamment publiques. » Marco Nassivera, estime ainsi que s’il est compréhensible « qu’une chaîne privée arrête un programme quel qu’il soit parce qu’il ne marche pas et donc n’attire pas les annonceurs », la question n’a pas lieu d’être dans le service public qui « ne fonctionne pas normalement sur ces fondamentaux ».

D’après des informations données par Arte, en 2018, Arte journal junior et le magazine du dimanche ont rassemblé respectivement 28 000 et 100 000 téléspectateurs en moyenne. En ligne sur le site de la chaîne, les émissions, rendues disponibles la veille de leur passage à la télévision, comptabilisent respectivement en France 1 179 et 4 233 vidéos vues en moyenne par mois. . « Certains professeurs enregistrent aussi l’émission pour la montrer à leur classe. Est-ce que l’on double ou triple notre audience, très honnêtement je n'en sais rien, mais je dirai que ce n'est pas fondamental aujourd'hui. Étant donné notre horaire de diffusion, nous savons que l’idée n’est pas de faire des “cartons” d’audience. Mais cela augmente, doucement. »

« Généralement à la télévision, un programme est attendu au tournant, il faut qu’il marche tout de suite. Cette logique commerciale ne peut pas s’appliquer aux informations pour enfants. »

Si Marco Nassivera rêverait d’un horaire de diffusion au moment du goûter pour toucher plus d’enfants, la façon dont est constituée la grille horaire rend l’exercice complexe. « Ce serait compliqué par rapport à la structure de notre public. Mais ça arrivera peut-être un jour, j’aime bien rêver ». Pour le directeur de l’information d’Arte, il est nécessaire de donner à ces programmes une chance de pouvoir conquérir un public. « Il faut laisser le temps, à ces émissions-là, surtout sur notre chaîne… Cinq ans au minimum. ». Un constat que partage Anne Grosser Kornmann, de l’UER. Selon elle, la constitution d’équipes capables de réfléchir à la construction de programmes d’information adaptés aux enfants peut demander du temps et des ajustements. « Tout ça ne se fait pas d’un claquement de doigt, il faut s’y reprendre plusieurs fois, adapter la formule, explique-t-elle. Généralement à la télévision, un programme est attendu au tournant, il faut qu’il marche tout de suite. Cette logique commerciale ne peut pas s’appliquer aux informations pour enfants ».

À France Télévisions, les équipes qui travaillaient sur Mon fil info ont adapté le programme tout au long de son existence. « Nous étions partis des besoins de notre cible pour construire Mon fil info, nous a expliqué Amel Cogard lors d’un second entretien réalisé courant février. Nous avons co-construit ce programme ensemble durant une année. Au fur et à mesure, nous avons ajusté en fonction du retour des jeunes spectateurs, et nous nous sommes rendu compte qu’ils étaient de plus en plus attirés par des programmes courts sur une information plutôt qu'un trois minutes dans lequel on intègre plusieurs infos comme dans un JT classique. » Cependant, une nouvelle proposition qui prendrait la suite de Mon fil info est à l’étude.

« Arrivés à la fin de l'année 2018, explique Amel Cogard, nous avons essayé de tester des ajustements possibles. Nous nous sommes dit : "Là il va falloir que l'on fasse évoluer ce programme vers quelque chose de différent." Nous sommes actuellement en train de plancher sur un nouveau programme qui va "remplacer" Mon fil info et qui tient compte aussi des retours que nous avons eu jusqu'à présent. » Et si ce programme, qui succédera à Mon fil info, n’a pas encore vu le jour, c’est parce que, toujours selon Amel Cogard, le travail est important. « Il faut travailler sur le contenu, et nous avons envie de faire quelque chose qui soit vraiment ambitieux et pertinent pour notre cible, ce qui demande du temps » La directrice des contenus éducatifs de France Télévisions évoque la possibilité d’une première diffusion à la rentrée prochaine. Il ne s’agit ainsi pas, a priori d’un arrêt sec, sans continuité, comme cela a pu être observé par le passé. Le compte YouTube de Mon fil info comptabilisait, à la finalisation de cet article, 1442 abonnés et 281 vidéos, cumulant en tout et pour tout 349 605 vues.
 

Une presse jeunesse qui occupe l’espace

Autre élément d’explication de la singularité française : la présence dans de puissants éditeurs de presse jeunesse, tels que Bayard et Playbac, qui ont développé des titres d’informations populaires auprès des plus jeunes, comme Mon Quotidien ou le bimensuel Okapi (respectivement 43 500 et 50 401 exemplaires diffusés par numéro en moyenne). « Le succès de la presse écrite pour enfant en France peut expliquer le retard, ou plutôt l’absence de programmes d’informations à destination d’un jeune public », avance Sophie Jehel. Outre-Manche, peu de magazines pratiquent la vulgarisation des sujets d’actualité pour des enfants ou adolescents, en tout cas bien moins qu’en France. Il y a aussi une différence de réception et d’appréciation des médiums papiers et télévisuels.

« La télévision française déprécie l’info pour enfants. Un journaliste qui y travaille est perçu comme “mignon”. »

« Dans l’Hexagone, la télévision n’est pas considérée comme un outil ou un média éducatif dans les classes favorisées, c’est-à-dire celles qui vont abonner leurs enfants à des journaux comme Mon petit quotidien. Je pense qu’il n’y a pas eu de soutien des élites pour une télévision qui fait l’éducation à l’actualité.» Peut-être y-a-t-il aussi une question de rejet, de la part de certains journalistes, à l’idée de travailler sur des programmes du genre. C’est en tout cas ce qu’avance Ugo Emprin : « La télévision française déprécie l’info pour enfants. Un journaliste qui y travaille est perçu comme “mignon”. Il y a une sorte de condescendance pour ces postes et cette mission, qu’il n’y a pas du tout en Angleterre ou dans les pays du nord de l’Europe. »

Mais l’avenir du journal télévisé pour les enfants est-il réellement à la télévision ? Au niveau européen, Anne Grosser Kornmann, de l’UER, évoque les projets de plusieurs chaînes européennes de développer de nouveaux formats sur des plateformes fréquentées par les plus jeunes. « Certaines chaînes ont commencé il y a quelques années à produire des news sur Snapchat, explique-t-elle. Nous avons donc proposé aux membres de notre communauté des News pour Enfants un workshop pour expliquer quelle était la meilleure façon de procéder. En 2018, un workshop sur comment booster leur chaîne d’actualité sur Instagram a été organisé. Et cela pose la question d’une consommation de l’information à plusieurs moments de la journée, pas juste à un moment précis comme avec le journal télévisé. » Il s’agit ainsi de créer un lien avec l’audience tout au long de la journée et de ne plus compter uniquement sur le « sacro-saint journal télé » pour s’informer. « Cependant, précise-t-elle, il est toujours extrêmement important pour certains d’être présent à la télévision, comme Logo ! en Allemagne, diffusé chaque jour 10 minutes avant le JT sur la ZDF. Ceux qui ont une case tiennent à la garder. » Et Ugo Emprin de compléter : « Il faut être là où les enfants et les jeunes sont. C’est-à-dire sur YouTube, Instagram, Snapchat. Si nous avions plus de fonds, je ferais directement une page Instagram avec du contenu dédié. »

« En Angleterre, on essaie de considérer les enfants comme des personnes qui peuvent réfléchir, comprendre et c'est par l'exposition aux problèmes du monde qu'on les prépare à affronter le monde en tant qu'adultes, à le comprendre, à le vivre. »

Outre la nécessité de s’adapter aux modes de consommation des plus jeunes, il est aussi nécessaire pour Claire Brown de regarder de plus près la façon dont ils sont considérés dans les pays en question, nous a-t-elle expliqué au téléphone. « En France, l’enfance appartient plutôt au domaine du rêve, du jeu et de la protection. En Angleterre, c'est plutôt une préparation à la citoyenneté. On essaie de considérer les enfants comme des personnes qui peuvent réfléchir, comprendre et c'est par l'exposition aux problèmes du monde qu'on les prépare à affronter le monde en tant qu'adultes, à le comprendre, à le vivre. »

Plus largement, il y a aussi selon Eve Baron-Charlton la question de la considération même d’un public « enfant » : « Il y a une difficulté à les considérer les enfants comme un public à part, avec des attentes et des besoins spécifiques. Avec le transfert de France 4 vers le Web, il n’y aura plus de chaîne pour enfants sur le service public. » Pour l’ancienne dirigeante, ce manque de considération explique que les chaînes pendant très longtemps n’ont pas estimé nécessaire de créer des programmes d’actualité pour enfants, faisant du 20 heures leur seul rendez-vous d’information auquel ces derniers pouvaient avoir accès... Mais il semble y avoir une prise de conscience chez certains acteurs de l’audiovisuel français, même s’ils sont encore trop peu nombreux.

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