Portrait de Josiane Jouët dans son domicile

© Crédits photo : Didier Allard / INA.

« Les pratiques numériques ne peuvent pas se réduire à l’utilisation des outils »

Du Minitel français à l'Internet mondial, retour sur 30 ans de constitution d’un champ de recherche sur les usages des nouvelles technologies de l’information et de la communication en articulation avec les évolutions technologiques et sociétales au sein de ce qu’on a appelé la société de l’information, puis numérique. Entretien avec Josiane Jouët, pionnière de la construction de la sociologie des usages.

Temps de lecture : 19 min

Comment en êtes-vous venue à la sociologie des usages des technologies de l’information et de la communication (TIC), dont vous êtes une des pionnières en France ?

Josiane Jouët : Cela s’est concrétisé au Centre national d'études des télécommunications (Cnet) où j’ai été chercheuse de 1984 à 1994, précisément dans le département des usages sociaux des télécommunications (UST), fondé en 1982, par Patrice Flichy. Nous avions déjà travaillé ensemble auparavant au département de la Recherche prospective de l'INA (Institut national de l’audiovisuel)(1).

Mais pour arriver là, il faut revenir sur mon parcours. J’ai fait mes études à Sciences Po : j’aurais pu être politologue, mais comme j’éprouvais déjà un grand intérêt pour la sociologie, j'ai ensuite présenté une thèse sur la sociologie du journalisme, La Fonction de journaliste, en 1972, sous la direction de Jean Cazeneuve à l’université Paris-Descartes. Je m’intéressais beaucoup aux médias mais, à l'époque, les sciences de l'information et de la communication n'existaient pas encore en France et ne sont devenues une discipline universitaire qu’en 1975. La France était très en retard dans l'étude des médias en général, contrairement aux pays anglo-saxons. Les médias audiovisuels, en particulier, étaient considérés comme un champ non légitime, à l’inverse du cinéma. En sociologie, il existait très peu de travaux sur les médias car la sémiologie dominait : les sémiologues français, dans la lignée du courant de Roland Barthes, avaient pignon sur rue (Christian Metz, etc.) et leur renommée était internationale.

En sociologie, il existait très peu de travaux sur les médias car la sémiologie dominait.

Après ma thèse, je suis partie aux États-Unis et j'ai suivi l'école de journalisme de l’Université de Columbia à New York. J’ai longtemps hésité entre une carrière dans le journalisme ou dans la recherche. De fait, ce qui m'intéresse concerne la société et la place des médias dans le changement social. J’ai donc finalement opté pour la recherche. Après mon séjour aux États-Unis, j’ai ainsi travaillé pendant deux ans en Côte d’Ivoire dans le programme d’éducation extra-scolaire, qui m’a permis de réaliser des vidéos éducatives à destination des populations rurales et de faire des études sur leur réception dans les villages. J’ai conservé, par la suite, ce même fil conducteur personnel, le lien entre les médias, la communication et le changement social.

Quand je suis revenue en France, en 1977, ce ne fut pas évident de trouver du travail car j’avais un profil jugé, à l’époque, trop international. J’ai d'abord travaillé à Radio-France, dans la cellule d’études animée par François Billetdoux. Il y avait beaucoup de liens avec l'INA, ce qui m'a conduite à intégrer, en 1978, le département de la Recherche prospective de l'Institut, à Bry-sur-Marne, où j’ai étudié des projets de communication publique. J'en garde un très bon souvenir. Il convient de mentionner que des travaux précurseurs étaient alors engagés à l’INA sur l'usage des médias, et il faut citer ceux des chercheurs comme Régine Chaniac, Pierre Corset, Gisèle Bertrand, Michel Souchon.

Dans les années 1980, les universitaires et chercheurs français ne s'intéressaient quasiment pas aux médias.

Après l'INA, je suis partie au Kenya pendant quatre ans comme enseignante à l’école de journalisme de l'université de Nairobi, que j’ai dirigée pendant deux ans. Quand je suis revenue en France en 1984, Patrice Flichy m'a accueillie dans son département UST au Cnet. Le Cnet avait développé la technologie française du Vidéotex, il était donc important de connaître comment cette innovation, qui reposait sur une alliance des télécommunications et de l’informatique, allait être adoptée par le grand public. J'ai ainsi participé dès le début à la sociologie des usages de ce qu'on appelait, à l’époque, les NTIC (nouvelles technologies de l'information et de la communication). Cela a été l’occasion de questionner l’usage social des réseaux de communication. J’ai été au Cnet pendant dix ans puis, en 1994, j’ai rejoint le département Infocom de l’université de Rennes 2 et quatre ans plus tard, en 1998, l’Institut français de presse de l’université Paris 2, où j’ai poursuivi la même ligne de recherche en sociologie des usages des TIC. À l’origine, dans les années 1980, les universitaires et chercheurs français ne s'intéressaient quasiment pas aux médias et encore moins aux NTIC, ce qui n’est désormais plus du tout le cas.

Pourquoi ce désintérêt initial des chercheurs français vis-à-vis des nouvelles technologies de communication ?

Josiane Jouët : Au Cnet, le département UST était un petit laboratoire de recherche en sciences sociales et nous étions très peu nombreux ; il y avait donc besoin de la collaboration de chercheurs extérieurs pour mener tous les travaux. Le Cnet proposait des contrats à des universitaires pour réaliser des enquêtes, mais très peu de chercheurs ont été intéressés : les nouvelles technologies étaient considérées comme relevant des télécommunications et non de la communication, l'autre raison du blocage résidait dans le fait qu’il s’agissait d’une recherche sur contrat. Cette dernière était alors considérée comme vénale et très dévalorisée, tandis qu’aujourd’hui, les universitaires se démènent pour obtenir des contrats afin de financer leurs enquêtes de terrain et pouvoir rémunérer des jeunes chercheurs. Le monde de la recherche n’est plus du tout le même !

Le Cnet proposait des contrats à des universitaires pour réaliser des enquêtes, mais très peu de chercheurs ont été intéressés.

Beaucoup de travaux financés par le Cnet portaient alors sur les politiques publiques et sur l'économie politique. Je pense, par exemple, aux recherches sur le plan câble de Thierry Vedel, qui était déjà à Sciences Po, de Pierre Chambat qui était à l’université Paris Dauphine. Il y avait un grand intérêt pour les stratégies d'acteurs politiques et économiques dans notre département. La télématique municipale était aussi un objet d’étude ; le projet Claire de la ville de Grenoble a ainsi été étudié par Bernard Miège, Brigitte Guyot et Isabelle Paillart du Groupe de recherche sur les enjeux de la communication (Gresec) de l'université de Grenoble. De même, des recherches sur contrat ont été engagées pour étudier les usages.

Dans l’ensemble, pour la télématique comme pour la télévision par câble, une minorité de chercheurs se sont intéressés à ce nouveau phénomène technique. Mais d’être peu nombreux a été aussi une chance, car on se connaissait tous, on avait des rencontres régulières entre chercheurs du Cnet et chercheurs extérieurs et on a pu constituer une sorte de vivier, qui a été renforcé par le lancement de la revue Réseaux en 1983. Cette revue soutenue par le Cnet a permis la publication de ces travaux, mais elle s’est aussi ouverte à d’autres recherches, devenant progressivement un pôle de référence scientifique.

Réseaux, volume 1, n°1, 1983. Le jeu. Crédits : Persée.

Pour situer les choses, France Télécom n'existait pas encore dans les années 1980. Le Cnet appartenait à la direction générale des Télécommunications (DGT) du grand ministère des Télécommunications. Mais la période de l’abrogation des monopoles d’État était amorcée avec, dès 1982, la loi sur la communication audiovisuelle qui autorisa la création de chaînes de radio et télévision privées. La déréglementation des télécommunications fut plus lente et se fit en plusieurs étapes avec la création de France Télécom en 1991 et l’ouverture progressive de ce secteur à la concurrence d’opérateurs privés. Des changements institutionnels que j’ai vécus en interne.

Ces recherches sur les usages se mettent donc en place au moment où se produisent de grands changements sociétaux et technologiques, notamment avec le grand plan télématique dans les années 1980 ?

Josiane Jouët : Les études sur les usages du Minitel ont été lancées suite au plan télématique de 1981, mis en place lors de l’arrivée de la gauche au pouvoir. Mais tout avait été préparé avant, ce n'est pas venu d'un coup de baguette magique. Le rapport fondateur sur l'informatisation de la société est le fameux rapport Simon Nora-Alain Minc de 1978. Quand on le lit aujourd'hui, il est d'une étonnante actualité. La France était visionnaire, elle a vraiment perçu que ce qui allait bouleverser nos sociétés c'était l'informatique connectée, c’est-à-dire les nouveaux réseaux, la télématique à l'époque. Il est très important de resituer un courant de recherche dans son environnement économique, social et politique. La dimension historique du Minitel est fondamentale. Les années 1980 sont les années de fondation de notre société actuelle.

Les années 1980 sont les années de fondation de notre société actuelle.

Ce sont des grands commis de l'État qui ont piloté ces projets dans le cadre d’un État stratège à l'époque, à tout le moins ayant pensé et lancé ces plans. De grandes politiques publiques sont menées (plan télématique, plan câble) qui vont porter sur les infrastructures techniques des réseaux. Il s’agit aussi d’intéresser des acteurs privés pour qu’ils y développent des services appelés à être utilisés par la population. À partir de ce moment, on a commencé à parler de « société de l'information ». D’ailleurs, tout au long des années 1980, on en parle tout le temps dans les médias et beaucoup d’articles de presse évoquent « la révolution » des nouvelles technologies.

De fait, la société néo-libérale se met alors en marche, commence à se déployer, ce sont ses premiers fondements. Nous y sommes complètement plongés aujourd'hui. Il s’agit donc d’une période tout à fait intéressante à observer.

Pourquoi et comment nos gouvernants ont-ils promu la télématique ?

Josiane Jouët : La télématique a été, entre autres, conçue pour relancer le secteur des télécommunications qui venait d’achever l’équipement du territoire en téléphonie. N’oublions pas que, dans les années 1960, obtenir une ligne de téléphone était quasiment impossible. La France avait un grand retard qui a été comblé grâce au plan de rattrapage lancé sous la présidence de Valéry Giscard d'Estaing. À cette fin, dans les années 1970, on avait embauché un très grand nombre de techniciens et d'ingénieurs qui, de plus, étaient statutaires. Qu’allaient-ils faire, après ? Le maintien de l’emploi fut l’une des raisons pour développer la télématique avec la construction du réseau informatique français Télétel et avec la fabrication de diverses séries du terminal Minitel. Tout cela faisait partie d’une politique publique.

Le Minitel était offert aux usagers. Il avait été conçu essentiellement pour transmettre de l’information, comme l’annuaire électronique dont l’objectif était, à terme, de supprimer le bottin. C’est le premier service qui a été testé, mais on oublie qu’il existait beaucoup d’autres services d’information et de transaction dans le domaine des transports, de la banque par exemple. Cela n’avait rien à voir avec les services que vous avez aujourd’hui sur Internet, ce n’était pas aussi développé, mais c’en était les prémices.

Minitel (image d'illustration). Crédits : Nicolas Nova via Flickr. CC License BY 2.0.

Les acteurs du développement de la télématique étaient dans une perspective de déterminisme technique : vous donnez des technologies aux gens, ils suivront les usages prescrits. Cette période est aussi marquée par l’arrivée de l’ordinateur personnel dans les foyers, mais seulement 7 % en sont équipés en 1988.

En 1988, 10 % des foyers étaient équipés en Minitel.

Toutefois, le plan télématique lancé en 1981 ne devient vraiment grand public qu’au milieu des années 1980. On ne construit pas un réseau technique en trois mois. Peu à peu, cela fait boule de neige. En 1988, 10 % des foyers étaient équipés en Minitel, deux ans plus tard, 18 %. Ce n’est pas beaucoup alors que le Minitel était gratuit, mais la tarification des services facturés à la durée était très élevée. Comme cela coûtait extrêmement cher, beaucoup utilisaient le Minitel sur leur lieu de travail, pour leur usage professionnel mais aussi personnel. Parallèlement, arrivent, aussi, dans les entreprises, les micro-ordinateurs, beaucoup plus gros qu’aujourd’hui. On oublie que les nouvelles technologies représentaient alors un coût élevé et ont mis du temps à se diffuser dans la population. Néanmoins, il y avait une attente pour l’informatique communicante car le Minitel était extrêmement rudimentaire, et on ne pouvait pas travailler avec ce terminal comme faire du traitement de texte ou envoyer des documents.

La politique des télécommunications visait à préserver le service télématique français qui rapportait de l’argent. Le raccordement de la France à Internet a donc été retardé.

La France ne s’est raccordée à l’Internet qu’en 1995. La politique des télécommunications visait à préserver le service télématique français qui rapportait de l’argent à la DGT, aux fournisseurs de services et aux sociétés d’ingénierie informatique, on a donc retardé ce raccordement. On ne tue pas la poule aux œufs d’or! Il faut attendre le début des années 1990 avec le World Wide Web inventé au Cern (Organisation européenne pour la recherche nucléaire), à Genève, pour que le développement de l’Internet grand public devienne fulgurant aux États-Unis et dans le reste de l’Europe. La France est donc, à partir de ce moment-là, en retard alors que les services télématiques français avaient eu jusque-là une avance considérable sur les services internet. C’était sans comparaison !

Vous disiez que la télématique a été l’occasion d’engager des questionnements sur les usages des réseaux. Quel rôle joue en particulier le Cnet au début ?

Josiane Jouët : Le département Usages sociaux des télécommunications du Cnet, dépendait de la DGT (direction générale des Télécommunications) qui souhaitait des études pour savoir comment les individus équipés utilisaient le Minitel afin de développer de nouveaux services. Le DGT voulait connaître l’acceptabilité et les modes d’utilisation dans une perspective de déterminisme technique, soit une approche du changement sociétal impulsée par le haut, c’est-à-dire par les gouvernants. Le petit groupe de sociologues dont je vous parlais, qui travaillaient en interne ou en externe au Cnet, n’a pas adopté cette perspective déterministe, mais a posé un autre regard.

La sociologie des usages s’est construite par le bas : nous sommes partis de l’observation des pratiques sociales et non de la technique.

La sociologie des usages s’est construite par le bas : nous sommes partis de l’observation des pratiques sociales et non de la technique, influencés par les travaux de Michel de Certeau, sur l'inventivité des pratiques ordinaires. En effet, les individus équipés ont développé leurs propres modes d’appropriation du Minitel et de l’ordinateur personnel, qui ne correspondaient pas nécessairement aux modes d’emploi prescrits. Il était évident pour nous que nous étions entrés dans la société de l’information, qu’elle était déjà là en train de se faire et qu’elle allait s’accélérer. Les années 1980 constituent un carrefour et un tournant majeur dans les bouleversements des modes de vie, qui intègrent peu à peu le recours aux TIC pour s’informer, accéder à des services pratiques et échanger.

Quels sont les sociologues qui travaillent, alors, sur les usages au début des années 1980 ? Et dans quels lieux, en dehors du Cnet ?

Josiane Jouët : Le Cnet a été moteur dans le lancement des études sur les TIC et, entre autres, sur leurs usages. Pour le Minitel, outre Michel de Fornel et moi-même qui étions chercheurs dans le département UST, les travaux ont été réalisés par des chercheurs extérieurs dans le cadre de contrats de recherche entre le Cnet et leurs laboratoires universitaires. Parmi ces derniers, le groupe le plus dynamique était celui de l’Iris (Institut de recherche et d’information socio-économique) de l’université Paris-Dauphine dans lequel travaillaient Pierre Chambat, que j’ai déjà mentionné pour ses travaux sur les politiques publiques, et, pour les usages, Yves Toussaint , Pierre-Alain Mercier et Alain Ehrenberg. Les autres chercheurs contractuels étaient isolés, comme Dominique Boullier qui était alors jeune chercheur au laboratoire de recherche économique et sociale (Lares) de l’université Rennes 2 et qui a été aussi l’un des premiers à s’intéresser à la télématique. De même, l’expérimentation de la visiophonie en Aquitaine a été observée par Francis Jauréguiberry de l’Université de Pau. Je n’oublie pas Philippe Mallein qui a travaillé avec Yves Toussaint sur la première expérimentation de la télématique à Vélizy, puis sur les usages de la télématique en milieu rural. En effet, les agriculteurs ont été incités à utiliser le Minitel parce que, tous les matins, ils pouvaient consulter les cours du blé, etc. La télématique en milieu rural a été très développée.

La sociologie des usages s’est vraiment constituée dans l’interdisciplinarité.

Nous étions donc très peu nombreux et provenant de divers horizons (sociologie de la famille, de l’urbain, des modes de vie..) et non pas du champ de l’information et de la communication qui était encore en voie de constitution, à l’exception de moi-même et des chercheurs du Gresec que j’ai évoqués pour l’étude de la télématique municipale de Grenoble. On voit donc que la sociologie des usages s’est vraiment constituée dans l’interdisciplinarité, ce qu’elle doit, à mon avis, rester. C’est comme cela qu’elle est fertile.

Qu’observez-vous, chercheurs sociologues, avec le développement des nouvelles technologies ?

Josiane Jouët : Le profil des usagers du Minitel et du micro-ordinateur personnel était révélateur des transformations sociales en cours. Ces individus pionniers avaient une forte attente envers les TIC, une appétence pour la dimension technique de ces objets, et développaient des usages correspondant à des projets professionnels ou personnels. Les usagers étaient dans une appropriation individualiste des TIC, tandis qu’en même temps ils étaient en quête de reconnaissance sociale et de nouvelles formes de lien social en réseau. Il faut rappeler que, dans les années 1980, nous sommes dans une période de grandes mutations économiques et sociales. Il y a une explosion du secteur tertiaire qui est, de fait, conforme à l’objectif de la « société de l’information ».

Par ailleurs, avec l’arrivée de la gauche au pouvoir, il se produit une grande désillusion politique car le grand soir n’eut pas lieu ! L’on assiste à un repli sur la sphère privée et à l’importance donnée à l’épanouissement dans la vie personnelle. Ce n’est pas par hasard si deux livres sortent à cette période, celui de Gilles Lipovetsky, L’Ère du vide, un essai sur l’individualisme contemporain en 1983, et celui d’Yves Barrel, La Société du vide en 1984. C’est une période où l'accent est mis sur « l'émancipation » de l'individu. On entend parler « d’autonomisation » sur le lieu de travail et dans les foyers. Dans les médias, on valorise l’image de l’entreprise, de l’entrepreneur, de l’effort personnel. Les nouvelles valeurs de l’individualisme contemporain se diffusent dans le corps social. En 1991, Alain Ehrenberg publie Le Culte de la performance, dans lequel il analyse cette injonction à devenir « l’entrepreneur de soi ». C’est une période où l’on parle beaucoup de développement personnel, de psychologie, de psychanalyse, à la radio, puis à la télévision, et on va bientôt voir arriver le début de la téléréalité.

Les messageries conviviales, dites messageries roses, sont sans doute les plus révélatrices de ces changements sociétaux.

Pour ma part, j’ai travaillé sur les messageries conviviales, dites messageries roses, qui sont sans doute les plus révélatrices de ces changements sociétaux. Il est toujours ironique de rappeler qu’elles n'avaient pas été prévues initialement par la direction générale des Télécommunications ! Par conséquent, la télématique, qui était de l’ordre de l’information et de la transaction, est aussi devenue une technologie de communication, changeant, en quelque sorte, de statut et d’image.

3617 ANNU, 3615 ULLA (image d'illustration). Crédits : Nicolas Vigier / Flickr. Public domain.

J’ai observé des grandes messageries mais je me suis penchée plus en profondeur en 1987 sur une petite messagerie, « Axe », d’environ 300 personnes, qui m’a permis d’approfondir la compréhension de cette communauté en ligne qui organisait aussi des rencontres dans des lieux publics. En travaillant sur les messageries conviviales, j’ai été confrontée à l’expérience stimulante de construire des protocoles inédits d’observation en ligne, qui ont été l’occasion d’un entretien dans l’ouvrage « En quête d’archives », publié par l’INA en 2018.

Les messageries conviviales ont été au mitan des années 1980 un phénomène social largement commenté dans les médias. L'échange à distance entre inconnus était rendu possible de façon anonyme, pratique qui était alors plutôt dénigrée sur un plan moral. Elles sont, de fait, les prémices des sites de rencontre et des communautés sur Internet qui, tout en étant beaucoup plus élaborées sur le plan technique, présentent de fortes similarités avec leur ancêtre du Minitel. Ces messageries ont connu un développement fulgurant à partir de 1984 quand le quotidien Les Dernières Nouvelles d'Alsace a créé son premier « site », puis Le Nouvel Observateur, Libération et d’autres organes de presse. Ces derniers qui avaient tant décrié la télématique parce qu’ils pensaient qu’elle allait tuer les quotidiens et les magazines, ont dès lors lancé des services de messageries conviviales qui leur rapportaient beaucoup d'argent. Comme il s’agissait majoritairement d’espaces de drague en ligne entre inconnus, elles étaient parfois perçues comme un outil de subversion sociale. L’anonymat y favorisait l’expression des fantasmes et des désirs amoureux et Marc Guillaume, à l’époque, a parlé de Contagion des passions (1989).

Nous sommes depuis presque quatre décennies dans une période de transformations structurelles de la société.

Ce fut une chance pour moi d’analyser, sur le long terme, la façon dont les premières technologies de communication jusqu’à l’Internet ont pénétré peu à peu le corps social. J’ai toujours poursuivi deux axes majeurs qui s’entrecroisent. L'axe de la relation à la machine et l'autre concernant la façon dont les usages des TIC agissent sur le lien social, dans des configurations étroites, comme la famille, ou des configurations beaucoup plus larges (communautés ou plateformes de débat en ligne). En fait, ce qui m’intéresse, depuis les années 1980 jusqu’à aujourd’hui, est de décrypter l'interrelation qui se joue entre l'innovation technique — les évolutions sont permanentes — et l'innovation sociale, puisque nous sommes depuis presque quatre décennies maintenant dans une période de transformations structurelles de la société qui s’accompagnent de l’émergence de nouvelles pratiques sociales et de nouvelles valeurs.

Existe-t-il une spécificité française en matière de sociologie des usages ?

Josiane Jouët : Il s’est constitué une sorte d’école française de la sociologie des usages si on la compare aux travaux de l'école anglo-saxonne, dont les études portaient alors sur les mass media. En 1990, il y a eu un grand congrès de l'Association internationale des recherches sur l'information (International Association for Mass Communication Research) à Bled, en Slovénie. La France a organisé une session sur le Vidéotex et les chercheurs anglophones nous ont dit « On n'a jamais entendu parler de ça », car, eux travaillaient majoritairement sur la télévision.

Si le courant de sociologie des usages est, à l’origine, typiquement français, et a essaimé, notre influence aux États-Unis a été très faible.

Ceci étant, au Cnet, au milieu des années 1980, on a accueilli des chercheurs anglais, originaires du courant des Cultural Studies, comme Roger Silverstone ou David Morley. Ces chercheurs se sont intéressés à nos travaux et ont, par la suite, développé en Angleterre la théorie de la domestication des technologies de communication qui était, en quelque sorte, la traduction de ce que nous appelions l'appropriation. Cette théorie est toujours valable aujourd'hui. Nous avons aussi reçu dans les années 1990 William Dutton qui a fondé ensuite, en 2002, l'Internet Oxford Institute. Tous ces chercheurs parlaient et écrivaient le français. De même, Serge Proulx, professeur à l’université du Québec à Montréal, a effectué plusieurs séjours de recherche au Cnet, et publié de nombreux travaux sur les usages sociaux des TIC, puis de l’Internet au Canada. Si le courant de sociologie des usages est, à l’origine, typiquement français, et a essaimé, notre influence aux États-Unis a été très faible. Leurs chercheurs ont développé, à partir des années 1990, des travaux sur les usages de l’Internet mais pas dans le même type d'approche : il s’agit très majoritairement d’enquêtes quantitatives. Ils sont restés dans une problématique très fonctionnaliste, assez déterministe en se centrant sur les utilisations des outils sans les resituer dans le contexte social et les modes de vie.

La sociologie des usages peut-elle se décliner en plusieurs phases?

Josiane Jouët : On peut situer, en France, une première période d’études en sociologie des usages comme allant grosso modo de 1982 à 1990 et qui recouvre les travaux sur la télématique et sur l’informatique personnelle. Dans la décennie suivante de nombreux travaux porteront sur le téléphone mobile — en plein essor —, qui s’intéressent à la façon dont le recours à cet outil s’intègre progressivement dans la quotidienneté et modifie peu à peu la relation entre les individus tant au niveau professionnel que personnel. Je n’ai pas participé à ces travaux ni non plus à ceux qui ont porté sur les usages des logiciels et des outils de communication en entreprise, comme les intranets.

De fait, le grand tournant dans la recherche date du début des années 2000 avec la forte diffusion de l’Internet. À partir de 1995, les services du Minitel ont en effet muté progressivement vers l’Internet. De façon concomitante, les médias audiovisuels opèrent la bascule vers le numérique pour être accessibles sur le Web. Le passage du signal analogique au signal numérique fut un bouleversement colossal. Toutes les chaînes de télévision et les stations de radio opèrent cette mutation technologique. La numérisation du son et des images a changé le statut de l’ordinateur — considéré comme un objet technique — car il devient désormais un objet de communication et un média multiforme et polyvalent.

Ce bouleversement lié à l’Internet a eu des répercussions considérables sur la recherche. Les travaux sur les usages vont se multiplier, d’autant qu’à la même période de nombreux départements de sciences de l’information et de la communication ont été créés dans les universités sur tout le territoire. Ce tournant est parfois dénommé « user turn » car il inaugure un regain d’intérêt pour les usages grand public que l’on observe, d’ailleurs, dans tous les pays où les travaux sur l’Internet prolifèrent.

Ce passage au numérique est donc une étape essentielle. Comment le percevez-vous à ce moment-là ?

Josiane Jouët : Vous posez une très bonne question et je n'arrive plus, aujourd’hui, à me souvenir précisément de la façon dont j’ai appréhendé cette transformation, mais je la pressentais depuis longtemps car je considérais que la télématique française était devenue obsolète, et que l’avenir était la connexion de tous les réseaux tant au niveau national qu’international. Un des penseurs qui va analyser et penser en amont ce bouleversement induit par le numérique, c'est le philosophe Bernard Stiegler.

J’ai eu très vite conscience, comme beaucoup d’autres, que ce qu’il se passait était tout aussi important que l’arrivée de l’imprimerie, ce qui est devenu un lieu commun. L'accès à l'information du monde entier, aux bibliothèques, à n'importe quel type de contenu, c’était prodigieux. En outre, de façon plus triviale, avec cet outil vous pouviez faire des achats, des démarches administratives, ou communiquer par courrier électronique avec votre famille, vos amis, être dans des collectifs. C’est un vrai bouleversement de société. On entre de plain-pied dans la société de l'information qu'on appelle, dès lors, la société numérique.

À partir de là, la sociologie des usages s’oriente vers de nouveaux objets de recherche. Elle s’intéresse en particulier à l’apparition de l'auto-publication, d’abord aux pages personnelles sur des sites web puis aux blogs. Tout internaute peut, en effet, devenir producteur de contenus divers. C’est aussi l’époque de la première vague de collectifs de partage de fichiers de pair à pair comme Napster qui a été étudié par Jean-Samuel Beuscart alors à Orange Labs. Ensuite, à partir du mitan des années 2000, surgissent les réseaux sociaux : Facebook en 2004, puis, en 2005, YouTube et Twitter, qui ouvrent quantité de terrains d’observation dont vont s’emparer les chercheurs en sciences de l’information et de la communication qui, avec la croissance de cette discipline, étaient devenus nombreux.

Image d'illustration. Crédits : Mykyta Dolmatov / iStock.

Ces travaux sont d’autant plus pertinents que la société numérique est devenue un phénomène de masse. La diffusion de l’Internet va très vite. En 2002, 22 % des foyers y étaient connectés; en 2008, 58 % des Français avaient une connexion à Internet à domicile et ils sont 78 % aujourd’hui. Vous voyez l'accélération qui correspond, certes, à l’offre par les fournisseurs d’accès d’abonnements à des prix modiques, mais aussi à l’arrivée des réseaux sociaux ! Donc, cette massification est considérable. Aujourd’hui, l’accès à l’Internet et aux réseaux sociaux s’effectue de plus en plus via smartphone. D'après le Baromètre du numérique de l’Arcep, en 2018, 93 % des hommes et 95 % des femmes ont un téléphone mobile, et 75 % des Français de plus de 12 ans ont un smartphone. Nous sommes donc passés à une nouvelle phase des usages. Cette accélération à partir des années 2000, et surtout de 2005, est fulgurante, et ce, dans le monde entier. C'est fascinant. Je reviens du Mexique et partout, j’ai vu des gens, y compris très modestes, consultant leur téléphone portable, et beaucoup ont un smartphone.

Quel type de pratiques génère cette massification de l’équipement numérique ?

Josiane Jouët : Un des phénomènes les plus marquants se situe dans les modes de vie. Les individus sont en communication permanente, par la voix, par SMS ou par l’envoi de photos, de selfies, de vidéos, etc. Un autre changement important réside dans la démocratisation de la publication car tout un chacun peut être un producteur de contenu. Cela a constitué de nouveaux terrains d’enquêtes. Je pense, par exemple, aux études sur les pratiques amateurs qu’a étudié, entre autres, Patrice Flichy. Les internautes se rejoignent aussi dans des collectifs. Ainsi, Madeleine Akrich et Cécile Méadel ont étudié les usages des patients des forums de santé sur Internet.

Plusieurs travaux ont porté sur l'identité numérique : que change le fait d'afficher sur les réseaux sociaux une présentation de soi, un profil personnel ? Fabien Granjon et Julie Denouël se sont ainsi penchés sur la construction d’une identité narrative, sur la mise en scène de soi avec des petites vidéos, des montages, etc. On assiste à une appropriation par les individus de la culture audiovisuelle. Ils font des photos, des vidéos, des montages, et diffusent leurs productions sur Internet. Donc, la culture numérique se développe énormément, et cela est très bien étudié. On peut lire des travaux autour des pratiques des jeunes, des adolescents, des lycéens comme ceux réalisés par Céline Metton ou sur les sites de rencontres analysés comme marché par Johann Chaulet.

Le numérique est d’abord un objet de recherche : on l'étudie, mais on s’en sert aussi comme outil de recherche.

Un autre axe de recherche porte sur l’espace public numérique. La sphère politique donne lieu à des recherches sur l’évolution des partis politiques en ligne, comme celles conduites par Fabienne Greffet ou sur les nouvelles formes de démocratie participative par Clément Mabi. On voit aussi se développer des études sur les usages du numérique dans les mouvements sociaux. Je travaille ainsi sur le féminisme en ligne avec des collègues de mon laboratoire, le Centre d’analyse et de recherche interdisciplinaire sur les médias (Carism), de l’université Paris 2.

Les bouleversements des médias et du journalisme sont, de même, un domaine de recherche fertile. J’ai, ainsi, coordonné un gros projet de l'Agence nationale de la recherche sur l'évolution des pratiques d'information auquel ont été associés plusieurs jeunes chercheurs et qui a donné lieu, en 2013, à l’ouvrage S'informer à l'ère numérique. Le numérique est d’abord un objet de recherche : on l'étudie, mais on s’en sert aussi comme outil de recherche. On peut pratiquer de l'observation ethnographique en ligne sur différents sites, ce qui est passionnant. On peut faire des captures d'écran, analyser les images, étudier les interactions en ligne sur les réseaux sociaux. J'ai réalisé, ainsi, une étude avec mon collègue Rémy Rieffel sur les usages de Twitter par les journalistes.

Le développement des logiciels de capture de données est un tournant méthodologique. 

Comme tout individu laisse des traces lors de ses connexions, le numérique va produire de grands changements dans les méthodes d’enquête. C’est la première fois dans l’histoire de l’humanité que les chercheurs ont accès à une telle quantité de données visibles et accessibles qui peuvent être aspirées et analysées. On a donc connu, depuis le mitan des années 2000, une sorte d’euphorie, car ces méthodes permettaient d’atteindre une objectivation dans la manière de conduire nos enquêtes : on allait, enfin, sortir du biais de la relation enquêteur-enquêté pouvant influer sur les réponses. Le développement des logiciels de capture de données est un tournant méthodologique qui permet, par exemple, d’établir des cartographies de flux et de faire des traitements d’analyses textuelles et statistiques. C’est prodigieux !

De gros travaux ayant recours à l’aspiration de traces ont été réalisés par des équipes comme celle de l’Observatoire du webjournalisme du Centre de recherche sur les médiations (CREM) de l’université de Lorraine à Metz et, en particulier, par Arnaud Mercier et Nathalie Pignard-Cheynel, sur les commentaires et partages d’actualité sur Twitter et Facebook. Je pense aussi à la grande recherche menée, entre autres chercheurs, par Dominique Cardon et Irène Bastard, sur Facebook : Facebook, pour quoi faire ? Configuration d’activité et structure relationnelle. Ils ont étudié 15 145 comptes. Vous vous rendez compte de ce que cela veut dire ! Ce sont des millions de données qui sont collectées. L’anonymat des individus a été protégé, bien évidemment. Il est en ressorti que Facebook est d’abord utilisé pour les échanges personnels avec sa famille ou son cercle d’amis. Par contre, le partage d’information journalistique n’est pas courant. Seul un petit nombre en partage beaucoup mais la majorité très peu. Un autre résultat de recherche est le constat de l’utilisation fréquente de Facebook par les ouvriers, les employés et les chômeurs. Cela prouve que le numérique touche désormais toutes les catégories sociales et est un outil de démocratisation.

Des études sont en train de se faire sur l’usage des réseaux sociaux par les « gilets jaunes ». Une recherche collective réalisée, entre autres, par Brigitte Sebbah, Natacha Souillard et Nikos Smyrnaios, au sein de l’Observatoire des pratiques socio-numériques du Lerass (Laboratoire d’études et de recherches appliquées en sciences sociales de l’université de Toulouse), étudie la page Facebook « La France en colère ». Ces chercheurs ont aspiré, avec l’aide d’informaticiens, 48 heures de pages Facebook et des premiers résultats sont disponibles en ligne. Étant donné que cette page était très active, cela représente des milliers de données, ensuite traitées par des logiciels d’analyse textuelle et statistique. C’est intéressant, on ne part pas de l’usager mais du dispositif et l’on étudie les interactions qui se déroulent sur ces pages.

Image d'illustration. Crédits : La Revue des médias. Illustration : Margot de Balasy.

Pour les chercheurs, cette masse de données ne pose-t-elle pas aussi des problèmes ?

Josiane Jouët : Oui, car ces données, comme le dit Dominique Cardon, sont « sales » : il faut les analyser et les traiter, car elles comportent de nombreux bugs informatiques, etc. De plus, les algorithmes ne sont pas neutres. Dominique Cardon a écrit en 2015 sur ce thème ce livre merveilleux : À quoi rêvent les algorithmes. Nos vies à l’heure des big data. Il existe aussi le risque, pour les chercheurs en sociologie ou en infocom, de dépendre des analystes de données, des informaticiens.

La tendance qui pointe aujourd’hui est de réduire les usagers, les individus et les collectifs, à la production de traces. 

Dans les humanités numériques, qui sont en pleine croissance, les data scientists sont supposés travailler avec les chercheurs en sciences humaines et sociales. Mais pour faire du bon travail, il faut aussi que ces derniers mettent les mains dans le cambouis. Ils ne vont pas devenir informaticiens, ce ne sont pas eux qui vont créer des algorithmes, mais il leur faut comprendre comment ces données sont fabriquées, comment elles sont traitées. La tendance qui pointe aujourd’hui — pas seulement en France, je le vois dans la littérature étrangère également — est de réduire les usagers, les individus et les collectifs à la production de traces. Or, même avec le big data, on ne peut prélever qu’une petite partie des données. Ce qui se produit aujourd’hui, c’est une profusion de contenus, il y a une saturation totale. On est nécessairement contraint à faire des prélèvements.

Échantillonner est-il réducteur ?

Josiane Jouët : Oui et non, tout dépend de la manière dont on opère ces prélèvements de données. En tout état de cause, tous les types d’enquête en sciences sociales reposent sur des échantillons, c’est impossible autrement. Je ne suis pas trop inquiète pour la France de cette montée des travaux sur les traces qui, d’ailleurs, nous livrent de très bons cadrages quantitatifs. Il existe dans notre pays une tradition critique qui fait que même si certains chercheurs utilisent ce type d’approche, ils confrontent le plus souvent ces résultats avec des travaux qualitatifs à partir d’entretiens.

Vous voulez dire que la sociologie des usages est à un nouveau tournant ?

Josiane Jouët : Oui, il y a un nouveau tournant avec l’émergence des humanités numériques et l’étude des traces, mais cette nouvelle approche est surtout méthodologique. Je précise qu’il s’agit d’une petite minorité des travaux car les laboratoires doivent disposer de moyens conséquents tant sur le plan financier qu’en ingénierie informatique. La plupart des travaux sur les usages du numérique utilisent toujours les méthodes de recueil de données classiques.

La recherche, cependant, se transforme et on ne parle d’ailleurs plus de sociologie des usages en tant que telle, mais de recherche sur les réseaux sociaux, les collectifs, etc. Néanmoins, les chercheurs, y compris d’infocom, se ressourcent beaucoup aux approches sociologiques. Le champ des études sur les usages sociaux des technologies de communication est devenu prolifique et j’ai analysé son évolution sur 30 ans (1980-2010) dans mon article de synthèse « De la télématique aux Internet Studies ». Il est aussi significatif que trois ouvrages faisant le point sur ce domaine aient été publiés, par des sociologues, la même année 2016 : Sociologie d’Internet , L’ordinaire d’Internet , Sociologie du numérique.

Il ne faut pas non plus oublier qu’il existe toujours beaucoup d’enquêtes par entretien. Prenons un livre dont on a parlé récemment, sorti à l’automne 2018, de la sociologue Dominique Pasquier : L’Internet des familles modestes, Enquête dans la France rurale. Elle est allée voir des familles et a posé des questions sur leur usage d’Internet. C’était avant les « gilets jaunes ». On se rend compte que ces familles modestes de milieu rural utilisent beaucoup l’Internet, et surtout Facebook, pour des raisons familiales et pratiques. Il s'agit d’une analyse très fine qui resitue les pratiques numériques dans le monde social de ces individus, et qui nous informe sur une population modeste qui n’intéressait personne auparavant parce qu’elle ne rapporte pas forcément d’argent. Mais, vu le contexte social et le soulèvement des « gilets jaunes » depuis octobre 2018, Dominique Pasquier a été interviewée dans les médias alors qu’ils considèrent le plus souvent que l’univers du numérique concerne les jeunes branchés. Par conséquent, on s’est intéressé à cette population rurale...

Cela rappelle ce que vous dites des ruraux qui se sont beaucoup intéressés au Minitel et à la télématique.

Josiane Jouët : Oui, mais à l’époque il s’agissait de politiques publiques. Alors que d’aucuns s'imaginaient que les agriculteurs étaient des bouseux, des arriérés, des actions de promotion et de formation ont été organisées auprès d’eux et ils se sont approprié la télématique.

La connexion aux outils numériques fait partie des modes de vie de toutes les catégories sociales.

Aujourd’hui, la connexion aux outils numériques fait partie des modes de vie de toutes les catégories sociales. Les études sont nombreuses, on connaît grosso modo les applications que les individus utilisent pour s’informer, communiquer, se distraire mais pour autant il existe beaucoup d’angles morts. J’ai envie de paraphraser Michel de Certeau qui dans son ouvrage, Les Arts de faire, paru en 1980, lorsqu'il aborde la télévision, qui était beaucoup regardée à l’époque (et dont il a peu parlé), nous dit : « On ne sait pas bien ce que les gens fabriquent avec la télévision, avec ces images. » On peut se poser la même question sur les usages du numérique : que fabriquent-ils avec tout ça ? En quoi cela change-t-il leur représentation du monde, leur appartenance à la société ? Quelle est l’intentionnalité de certains internautes quand ils participent à la diffusion de rumeurs ou de fausses nouvelles ? Ceci n’implique pas forcément qu’ils y croient. C’est extrêmement complexe.

On appelait déjà ça les rumeurs...

Josiane Jouët : C’est vieux comme le monde, comme les sociétés, comme l’être humain. Aujourd’hui, on entend beaucoup parler des fake news qui sont aussi un terrain d’études. Ce qui est nouveau, c’est leur circulation à grande échelle permise par les réseaux sociaux. Pour moi, il s’agit d’un des revers de la démocratisation inhérente à ces outils qui fait que tout un chacun peut être émetteur et diffuseur de contenus. On assiste d’ailleurs aujourd’hui à une nouvelle vision du numérique, beaucoup plus critique qu’il y a ne serait-ce que dix ans — Romain Badouard évoque même un désenchantement de l’Internet.

Il existe un déficit d’attention par l’excès de sollicitations en ligne ; cela fait partie des retombées négatives de l’hyperconnexion.

Par contre, même si on trouve sur l’Internet le pire et le meilleur, je voudrais souligner que, pour moi, c’est le signe que le numérique est tout simplement en voie de banalisation. D’ailleurs, quand on voit la production chaque jour de milliards de données, c’est hallucinant !

Sans oublier le temps que les individus y passent...

Josiane Jouët : Oui, le temps passé devant les écrans numériques est extrêmement important. À partir de ce moment, ce temps n’est plus dédié à autre chose, comme, à la campagne ou en ville, aller voir les amis, la famille, avoir une activité sociale ou culturelle, mais il faut faire attention à ces poncifs car ces outils permettent aussi d’être reliés en continu à ses proches. La sociabilité est très forte sur les réseaux. De plus, on s’informe, on découvre, on apprend, on débat à distance.

Des usagers du métro regardent leur smartphone à Shibuya, au Japon. Crédits : Hugh Han / Unsplash

On voit que l’une des premières choses que font les dictatures est de bloquer ces circuits-là, jugés trop dangereux. Certes, il existe aussi un déficit d’attention par l’excès de sollicitations en ligne, et cela on peut le regretter ; cela fait partie des retombées négatives de l’hyperconnexion. Les chercheurs sont eux-mêmes fascinés, mais aussi parfois terrifiés, devant ce monstre numérique protéiforme qu’ils doivent analyser et qui nous submerge tous !

On peut dire que dans les domaines où vous avez travaillé, il y a, aujourd’hui, une transmission et une recherche féconde.

Josiane Jouët : La recherche est en effet devenue très prolifique, ce qui est formidable. Je suis surtout contente de la montée d’une génération de jeunes chercheurs, natifs du numérique, c’est leur monde. En même temps, ils sont très sensibles à la transmission.

La transformation que l’on observe dans la recherche, pas seulement en sciences de l’information et de la communication, mais en général et je trouve cela très bien, c’est le développement de la recherche collective. Cela remonte à une quinzaine d’années. L’Agence nationale de la recherche, qui finance des recherches et fait des appels d’offres, l'encourage tout comme les appels d’offres financés par l’Union européenne. Il y a beaucoup de travaux collectifs et c’est très fécond.

J’aimerais souligner combien je crois à l’interdisciplinarité pour comprendre les usages sociaux du numérique. Selon les objets de recherche, il est important de croiser les sciences de l’information et de la communication, la sociologie, les sciences politiques, l’économie etc. Bref, toutes les disciplines des sciences sociales. Les pratiques numériques ne peuvent pas se réduire à l’utilisation des outils, c’est beaucoup plus complexe que cela et il faut prendre en compte les mutations de la société globale pour en comprendre le sens.

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