Photographie d'un attroupement de personnes pro-démocratie tenant à la main leur smartphone pour protester contre les décisions de la Chine contre Hong Kong, à Hong Kong le 19 novembre 2019.

Attroupement de personnes pro-démocratie tenant à la main leur smartphone pour protester contre les décisions de la Chine contre Hong Kong, à Hong Kong le 19 novembre 2019.

© Crédits photo : YE AUNG THU / AFP.

Les réseaux sociaux, outils de révolte à double tranchant

Depuis les « printemps arabes », de nombreux soulèvements populaires ont fait irruption de par le monde, s’appuyant notamment sur les réseaux socio-numériques. La chercheuse Zeynep Tufekci analyse, dans son livre Twitter et les gaz lacrymogènes, les forces et fragilités de cette contestation connectée.

Temps de lecture : 6 min

Les soulèvements contre les régimes dictatoriaux arabes au début de la décennie ont été rapidement baptisés « révolutions Facebook » par la presse, tant l’usage politique des réseaux socio-numériques apparaissait comme une nouveauté. Huit ans après, le monde s’embrase à nouveau : du Chili au Liban, de l’Iraq à Hong Kong, des activistes pour le climat aux « gilets jaunes », une multitude de révoltes populaires et de protestations de masse, se répand sur tous les continents.

L'anthropologue Alain Bertho les qualifie de « soulèvement du vivant ». Si ces mouvements ne sont pas identiques, leurs similitudes sont nombreuses : ils émergent sans préparation et sans leader à partir d’un déclencheur très concret (une augmentation de prix, une nouvelle taxe, une loi liberticide, etc.) ; ce sont des soulèvements populaires qui mettent en jeu des corps face à une répression violente pour signaler l’urgence de la situation ; ils ne portent aucune idéologie unificatrice, pas de projet politique concret ni de stratégie révolutionnaire ; en revanche, ils partagent une exigence de démocratie, justice, moralité et égalité.

Les technologies numériques jouent également un rôle central dans toutes ces révoltes, pour alerter et informer l’opinion, dénoncer les violences policières, coordonner les actions et formuler les revendications. Mais l’idée de nommer ces mouvements par les services et les outils de communication qu’ils utilisent n’est venue à personne. Le qualificatif « révolution WhatsApp » n’est pas à l’ordre du jour, tant désormais les mouvements sociaux sont indissociables de leurs adjuvants numériques.

Le livre de Zeynep Tufekci, Twitter et les gaz lacrymogènes(1), tout juste traduit en français (C&F, 2019), se révèle important pour faire le point sur la question. La chercheuse turco-américaine et professeure à l’université de Caroline du Nord est en effet très bien placée pour retracer le processus par lequel nous en sommes arrivés là. D’abord programmeuse en informatique, elle a ensuite bifurqué vers les sciences sociales et s’est spécialisée dans les rapports entre technologie et politique. Des Zapatistas à Occupy Wall Street en passant par les « indignés » européens, la place Tahrir du Caire ou le parc Gezi à Istanbul, la sociologue a arpenté le monde sur les traces des mouvements sociaux de la décennie.

Imprévisible émergence

Le titre du livre illustre l’objectif que s’est fixée l’auteure : comprendre les particularités des mouvements sociaux à l’ère de l’internet et, surtout, repérer leurs forces et leurs faiblesses. La première caractéristique de ces « mouvements en réseaux » décrite par Zeynep Tufekci est leur capacité d’amplifier les logiques d’homophilie politique, c’est-à-dire des dynamiques sociales qui voient le rapprochement des personnes sur la base d’idées partagées. En effet, l’internet permet à des personnes qui ne font pas nécessairement partie d’une organisation (politique, syndicale, associative, etc.) de trouver en ligne ceux et celles avec qui elles partagent une affinité, une opinion, une représentation sociale ou un avis sur une situation, et d’échanger avec.

Dans l’ère pré-Internet, de telles manifestations constituaient le point d’orgue, pas leur point de départ

Ce processus de socialisation politique en ligne peut rapidement aboutir à une action décidée et mise en œuvre par des individus connectés sans aucune forme d’organisation ou de coordination préalable. L’occupation des ronds-points par des « gilets jaunes » en est un exemple emblématique. Selon Zeynep Tufekci, cette facilitation de l’agrégation par les outils numériques d’une multitude d’individus sur la base de demandes ou de colères partagées explique l’irruption soudaine des mouvements rassemblant des dizaines, voir des centaines de milliers de personnes en un temps record. S’appuyant sur l’exemple du mouvement pour les droits civiques aux États-Unis dans les années 1960, l’auteure rappelle que, dans l’ère pré-Internet, les mouvements sociaux mettaient des années pour aboutir à de telles manifestations, qui constituaient en quelque sorte leur point d’orgue et non pas leur point de départ.

Autre différence notable des mouvements sociaux « connectés », que la chercheuse appelle le principe d’adhocratie : la division du travail, la répartition des rôles, mais aussi la prise des décisions ne sont pas faites sur la base d’un organigramme hiérarchique, avec des procédures préétablies et des leaders élus. Elles se fondent sur une logique ad hoc, à partir de la disponibilité ponctuelle des membres du mouvement et leur volonté exprimée et coordonnée en temps réel par le biais des réseaux socio-numériques. Là aussi, les « gilets jaunes » avec leur refus de représentation, leur horizontalisme assumé et leurs procédures de décision par des votes sur Facebook constituent un exemple typique de ce genre de mouvement.

Possibilités limitées et dépendance aux géants du web

Ce qui fait la force de ces mouvements (spontanéité, horizontalité rhizomatique, imprévisibilité) constitue en même temps leur faiblesse, souligne Zeynep Tufekci. En effet, pouvoir enclencher rapidement des manifestations massives permet à ces mouvements de contourner les difficultés organisationnelles afférentes, mais dans le même temps, les prive de la longue expérience nécessaire à la mise en place de processus de décision robustes et de la capacité à répondre à la répression par des changements tactiques.

Ce que Zeynep Tufekci appelle le « gel tactique » est l’impasse dans laquelle s’enferment des mouvements qui ne savent faire qu’une chose : manifester leur colère dans la rue sans pouvoir ni modifier leurs modes d’action, ni traduire cette mobilisation en demandes concrètes et en pression politique susceptible de pousser le pouvoir à changer de méthode ou de politique, voire de le remplacer par un autre. Par ailleurs, le manque de structures pouvant produire des représentants légitimes aboutit à une représentation de facto par les personnes les plus visibles et les plus populaires sur les réseaux socio-numériques. On pense là aussi à des personnalités du mouvement des « gilets jaunes » comme Éric Drouet, Maxime Nicolle ou Priscillia Ludosky, qui se sont notamment fait connaître par leur activité d’administration de pages Facebook à grande audience.

L’autre faiblesse des mouvements sociaux dits « connectés » est leur dépendance aux plateformes numériques propriétaires pour attirer l’attention du public sur les causes qu’ils défendent. Cette situation les rend vulnérables face aux tentatives de déstabilisation via la désinformation et la confusion, notamment de la part du pouvoir politique.

La dépendance aux plateformes numériques propriétaires oblige les mouvements à se conformer aux « affordances » des plateformes

S’appuyer sur l’internet pour informer l’opinion et coordonner ses actions s’avère une tactique efficace, tant que les logiques internes (technologiques et économiques) des puissants acteurs de l’internet favorisent de telles actions. Mais cette dépendance oblige les mouvements à se conformer aux « affordances » des plateformes (ce qui est possible techniquement de faire en leur sein et les méthodes qu’il faut adopter pour accroître son bénéfice). Par exemple, le récent changement de l’algorithme de Facebook a pu inciter les « gilets jaunes » à multiplier les vidéos live pour diffuser avec le plus d’impact possible des images alternatives à celles diffusées par les médias — contribuant d’ailleurs ainsi, par leur travail gratuit, à augmenter la fortune de Mark Zuckerberg(2). D’autre part, la dépendance des mouvements sociaux envers les acteurs monopolistiques de l’internet les expose au risque d’une censure pure et simple. Ainsi, ces derniers mois, nous avons vu Facebook censurer sans explication des nombreuses pages militantes, comme l’a démontré Mediacités.

Enfin, les rapports entre les mouvements sociaux et les pouvoirs auxquels ils s’opposent est caractérisée par une asymétrie fondamentale. D’un côté, les mouvements tentent de mobiliser les citoyens pour entrer dans l’action afin d’opérer un changement ; de l’autre, le pouvoir politique en place a comme objectif principal de démobiliser l’opinion afin de maintenir l’ordre établi. Pour Zeynep Tufekci, il suffit donc à l’État, pour parvenir à ses fins, de créer de la confusion autour de la véritable nature et des réels objectifs d’un mouvement social pour le décrédibiliser aux yeux de l’opinion publique. On se rappelle ici toutes les allégations autour du caractère complotiste et même antisémite du mouvement des « gilets jaunes », supposément instrumentalisé par l’extrême droite voire par le pouvoir russe.

L’ouvrage de Zeynep Tufekci propose donc une vision intéressante de ce nouvel espace public numérique dans lequel émergent les mouvements sociaux « connectés » : un domaine complexe et fragmenté, sujet à des multiples influences, vulnérable aux manipulations en tout genre, mais aussi plus ouvert à l’irruption de l’inattendu, ce qui renforce son potentiel émancipateur.

(1)

TUFEKSI, Zeynep. Twitter and Tear Gas. The power and Fragility of Networked Protest. Yale University Press, 2017.

(2)

CASILI, Antonio A. En attendant les robots. Enquête sur le travail du clic. Seuil, 2019.

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