Photographie du logo du journal Libération (il a été collé sur une vitre) prise en mars 2014 à l'entrée du journal.

Libération compte désormais quelque 40.000 abonnés numériques, selon Laurent Joffrin, son directeur de la publication.

© Crédits photo : Kenzo Tribouillard / AFP

Transfert de Libération : « Le fonds de dotation ne garantit pas l'indépendance en soi »

D’ici quelques mois, le journal Libération devrait quitter le giron d’Altice, groupe de télécoms dirigé par Patrick Drahi et qui a racheté le journal en 2014, pour être transféré vers un « fonds de dotation pour une presse indépendante ». Analyse et explications avec Julia Cagé, économiste des médias.

Temps de lecture : 6 min
Julia Cagé est économiste des médias (Sciences Po Paris) et autrice de plusieurs livres, dont Sauver les médias.

Que pensez-vous de l'annonce du transfert de Libération à un fonds de dotation ?

Julia Cagé : Cela fait des années que je défends l'idée de sociétés de média à but non lucratif. Je pense en effet que les médias doivent être détenus par des associations ou des fondations, c’est-à-dire sortir du modèle à but lucratif, et qu’il faut sortir également de modèles actionnariaux où des médias sont détenus par des actionnaires qui tirent l'essentiel de leurs ressources de secteurs extérieurs à celui des médias. L’information est un bien public, elle ne peut être laissée entre les mains du marché.

En 2014, lorsqu'il y a eu la crise à Libération autour de cette idée « Nous sommes un journal », j'avais pris la parole avec plusieurs intervenants en disant, précisément, que l'avenir pour Libération était d’être une société de média à but non-lucratif — mais on peut l’appeler de différentes manières. Donc lorsque j’ai vu la dépêche de l’AFP [annonçant cette information], ma première réaction a été positive.

« Impliquer les salariés et les journalistes est la condition sine qua non à l’indépendance »

Cela dit, il faut être extrêmement vigilant, notamment sur un point : le fonds de dotation ne garantit pas l'indépendance en soi. Ce qui garantit l'indépendance, c'est un fonds de dotation avec une gouvernance démocratique, qui implique notamment les salariés et les journalistes de Libération. Dans mon modèle idéal, elle devrait aussi impliquer les lecteurs, mais impliquer les salariés et les journalistes est la condition sine qua non. Si, demain, la gouvernance du fonds de dotation est entièrement décidée par Patrick Drahi qui verrouille le conseil d'administration — ce qui peut se faire facilement en nommant un certain nombre de proches qui l’auto-renouvellent —, ce serait une catastrophe : il n'y aurait aucun gain d'indépendance pour les journalistes. Certes le journal ne pourrait plus être racheté ou vendu, mais il serait encore contrôlé de fait par Patrick Drahi.

Dans un deuxième temps, je me suis rendu compte que les journalistes n'avaient pas été mis au courant ni consultés au préalable, ce qui est une véritable différence avec Le Monde. C'est une façon de faire qui ne présage pas forcément du meilleur. (L’an passé, les salariés du groupe Le Monde ont obtenu de leurs deux coactionnaires, Xavier Niel et Matthieu Pigasse, la signature d’un droit d’agrément et le projet de création d’une fondation, « sanctuarisant l’indépendance » des rédactions, NDLR.)

Vous évoquez le cas du quotidien Le Monde, mais il y a un autre média dont nous pourrions parler ici : Mediapart, qui s’est aussi doté d’un fonds de dotation il y a quelques mois. Quelles sont les principales différences entre ce qui a été annoncé pour Libération et ces deux autres titres ?

Julia Cagé : En ce qui concerne Le Monde, je tiens à préciser, pour être tout à fait transparente, que je suis présidente de la société des lecteurs. Je suis indirectement impliquée dans les réflexions en cours.

La différence avec Le Monde, c'est qu’en septembre 2019, deux des actionnaires ont annoncé qu'ils allaient entamer une réflexion pour verser leur capital à un fonds de dotation. Le Monde est aujourd’hui structuré d’une telle manière qu’il y a un pôle d'indépendance, relativement fort, qui implique les salariés, les rédacteurs, les lecteurs, et qui est garant de l'indépendance des titres du groupe. Ce changement en fonds de dotation ne se fera pas sans décision prise au préalable avec le pôle d'indépendance. C'est donc très différent. La modification n’a pas encore eu lieu, mais si elle doit se faire, la question sera exactement la même que pour Libération : « Comment fait-on en sorte pour que la gouvernance de ce fond de dotation soit démocratique ? »

La différence avec Mediapart est que le site avait un actif positif. Lorsqu'il y a eu le changement de mains vers un fonds de dotation, quelques actionnaires ont apporté leurs actifs à titre gracieux, mais la plupart ont vendu leurs actions au fonds de dotation. Il y a donc eu un transfert financier, ce qui est une vraie différence avec Libération, car on ne sait pas encore exactement si les dettes du quotidien vont être épongées. Dans le cas de Mediapart, nous avons un média rentable qui s’est endetté avec la volonté affichée de le faire uniquement pour l'indépendance du site. 

« Patrick Drahi donne le sentiment qu'il veut se débarrasser de Libération, déficitaire, tout en se donnant le beau rôle »

Dans le cas de Libération et de Patrick Drahi, la question n’est pas tant le fonds de dotation en lui-même que sa mise en œuvre. C’est au moment de la mise en pratique que tout va se jouer, et c'est là que ça peut se terminer en véritable catastrophe. Patrick Drahi donne le sentiment qu'il veut faire un coup, je dirais presque qu'il a envie de doubler Xavier Niel sur cette question et de se débarrasser de Libération, déficitaire, tout en se donnant le beau rôle. Il est également possible que la manœuvre cache une tentative d’optimisation fiscale qui lui permette de défiscaliser le paiement d’une partie des dettes du titre ! Si c'est vraiment l’idée, ce n’est pas une bonne nouvelle.

Il n’y a effectivement pas de certitudes sur les intentions de Patrick Drahi…

Julia Cagé : Nous ne pouvons pas deviner ses intentions, il est cependant possible d’observer ce qu'il a fait jusqu'à présent. À L'Express, ça a été une catastrophe : les journalistes de L'Express font un très bon travail, mais regardez le nombre de salariés, notamment de rédacteurs, dont il s'est débarrassé. Lors du plan de départs volontaires, une énorme partie de la rédaction est partie. Pour ce qui est de Libération, il a énormément coupé dans les effectifs.

 Cela n'a pas été le cas au Monde. Certes, les actionnaires sont imparfaits — et je ne vais pas être leur avocate —, mais ils au moins eu le mérite de préserver la rédaction afin d’avoir un  journal qui produit de l'information de qualité. Patrick Drahi a plutôt réduit les moyens donnés aux journalistes, ce qui n’est vraiment pas la même chose !

Ce que l’on peut retenir de votre analyse, c’est que d’un côté le journal n'appartiendrait plus à un milliardaire — ce qui serait une bonne chose —, mais que les conditions et le flou qui entourent cette décision font que rien n’est acquis…

Julia Cagé : Libération ne sera débarrassée du milliardaire qu'à condition que la gouvernance du fonds soit démocratique. Je vais évoquer un exemple que je reprends souvent, notamment dans mon livre Sauver les médias, celui du Washington Post avec Jeff Bezos (le fondateur et patron d’Amazon, NDLR) : il a racheté le journal en son nom propre et le possède comme actionnaire. Certes, il n'est pas tous les jours en salle de rédaction, et, a priori, laisse les journalistes faire leur travail, mais cela fait peser des risques sur le journal, au moins en ce qui concerne l’autocensure et le traitement d'un certain nombre de sujets, sans compter que cela donne à Jeff Bezos un pouvoir politique surdimensionné.

Cela pose aussi des questions : quelle est la différence concrète entre ce qu’il s'est passé aux États-Unis avec Jeff Bezos, et une situation dans laquelle il aurait créé une « fondation Bezos pour les médias » qui serait devenue seule actionnaire du Washington Post, en nommant lui-même tous les membres du conseil d'administration ? Il n’y a pas de différence. Certes, Jeff Bezos ne pourrait plus vendre le Washington Post dans ce cas-là, mais au niveau de l’indépendance il n'y a aucun gain, c'est le contraire de l’idée de « société de média à but non lucratif » que je défends. C’est donc vraiment là qu’il faut être très attentif.

On ignore par ailleurs combien de temps prendra ce processus.

Julia Cagé : Il faut déjà que Libération obtienne un rescrit fiscal (interprétation, par l’administration, des textes fiscaux à une situation particulière, en réponse à une sollicitation, NDLR), puisque le droit français est fait de telle manière que vous n'avez pas le droit de faire un fonds de dotation pour les médias. C’est aussi ce qu’avait dû faire Mediapart. Je pense qu'il faudrait changer le droit français sur ce point. J’ignore si le gouvernement souhaite avancer en ce sens, mais ce serait très positif.

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