Montage candidats RN épinglés

Parmi les candidats du RN épinglés : Jean Cyril Montier, Isabelle Dupré, Jean-François Périer, Gregoire Laloux, Floriane Jeandenand, Jérôme Carbriand, Marie-Claude Voinçon, Paule Veyre de Soras, Grégoire De Fournas, Michèle Alozy, Grégoire Granger (de gauche à droite).

© Crédits photo : Montage La Revue des médias

À l’origine des révélations sur la centaine de « brebis galeuses » du RN

Des méthodes d'investigation rodées et une mobilisation citoyenne inédite ont mis à mal le discours de normalisation du RN pendant la campagne législative. Enquête.

Temps de lecture : 8 min

Une dizaine de journalistes ont-ils fait basculer les élections ? Depuis l’annonce des résultats du second tour des législatives, le travail des quelques rédactions ayant enquêté sur les candidats investis par le Rassemblement national (RN) apparaît comme l’un des ingrédients expliquant l’issue surprenante du scrutin. Au point que de nombreux observateurs attribuent en partie aux révélations conjointes de ces médias – ils ont montré que plus d’une centaine des candidats RN agissent ou parlent de façon raciste, homophobe, antisémite, pro-Poutine, conspirationniste... – les résultats plus faibles qu’attendus du Rassemblement national au second tour. Le constat est visiblement partagé au sein du RN : son directeur général, missionné après la dissolution pour fournir 577 candidatures ripolinées ou au-dessus de tout soupçon, a annoncé ce lundi 8 juillet sa démission. Un départ jusque-là « jamais évoqué avec la presse ni communiqué aux cadres du parti », précise Le Monde.

Au même moment, à Libération, à Streetpress ou à Mediapart, les journalistes spécialistes de l’extrême droite et leurs rédactions en chef ont arrêté de compter les mails, les tweets et les courriers de remerciements. Ils ont la reconnaissance d’une partie de la profession : on a par exemple interrogé Nicolas Berrod, journaliste au Parisien, auteur dimanche soir d’un thread listant les résultats obtenus par les candidats et candidates visés par les révélations de ses confrères et consoeurs. Après s’être plongé dans leur travail, il se dit « admiratif » devant le temps et les moyens consacrés à cette enquête et bien sûr devant les résultats obtenus. 

Impact

Ces journalistes et leurs rédactions ont aussi reçu des démonstrations d'affection d’une ampleur inattendue voire inédite de la part de leur lectorat et d’une partie de la France qui refuse le RN. « C’est extrêmement rare, une vague de soutien aussi énorme », assure Mathieu Molard, rédacteur en chef de Streetpress, qui se félicite aussi du « pic de dons » reçus depuis quelques jours. Il a mesuré l’impact de ses contenus, tous diffusés sans abonnement : « On est à plus de 6 millions de comptes touchés sur Instagram depuis la dissolution ». Même tsunami de mercis et même surprise pour Pierre Plottu, spécialiste de l’extrême droite à Libération, qui nous rappelle une évidence : « Tu crois que ça arrive souvent qu’on te dise merci, quand tu bosses sur l’extrême droite ?»

Avec son collègue et binôme Maxime Macé, Pierre Plottu a fait de ces enquêtes un réflexe : « Notre idée, c’est d'aller au-delà de la communication des têtes d'affiches du RN et de ceux qui mettent en place leur stratégie de normalisation. On cherche à informer sur les troupes, les cadres, les vrais candidats, les gens du parti que le public connaît moins et qui souhaitent se retrouver en responsabilité ». En février 2024, le duo faisait de premières révélations sur le « musée des horreurs des cadres locaux du RN » Le 31 mai, ils dévoilaient le racisme et les amitiés radicales des candidats RN aux européennes. Le 10 juin, au lendemain de la dissolution surprise annoncée par Emmanuel Macron, le duo se met au travail sans se poser de question : « Le lundi matin, on arrive à la rédac et on sait tous les deux qu’on va avoir à enquêter sur des centaines de candidats aux législatives. » 

« Faire quelque chose »

Une montagne ? Oui. Mais ils ne sont pas seuls à tenter de la gravir. Si Libé est le premier à dégainer dès le lundi 17 juin de premières révélations sur une dizaine de candidats racistes, antisémites ou violents, d’autres rédactions habituées aux révélations sur l’extrême droite suivent très vite, à commencer par Streetpress le 20 juin, Mediapart qui sort une liste de 45 noms le 21 juin ou encore L’Express le 22. Combien de journalistes sont alors au boulot sur ce sujet ? Une dizaine grand maximum selon Mathieu Molard : « Les rédactions ont bien souvent des journalistes généralistes. Peu ont des spécialistes de l'extrême droite, et une partie de ces spécialistes suivent uniquement les grands noms du parti. Au final, je pense qu’on était moins d’une dizaine à bosser dessus. »  

Ces journalistes se connaissent et échangent parfois, mais ceux que nous avons interrogés admettent qu’il est difficile de se coordonner : leurs journaux sont tout de même concurrents. Si des discussions ont eu lieu, personne ne s’est réparti le travail, chacun a peu dormi. Tout le monde s’est retrouvé seul face aux presque 600 candidats. Enfin, seul, pas vraiment. Car, en dehors des rédactions, de très nombreuses personnes rêvent de pouvoir « faire quelque chose » dans la campagne et contre l’extrême droite. Comme par exemple partager avec des journalistes des infos ou des pistes concernant des candidats problématiques : « À Libé, on a reçu des renseignements de beaucoup de gens avant le premier tour. Au fur et à mesure des articles, on en avait de plus en plus. On a vraiment senti un effet boule de neige. Au bout d’un moment, nos boîtes mails, nos téléphones ont commencé à être inondés. Il faut saluer la mobilisation de la société civile sur beaucoup de points et en particulier sur celui-là »

« Dingueries »

Certains citoyens et citoyennes, comme Louise, ont même décidé de mener une partie des enquêtes eux-mêmes. Mère de trois enfants et salariée de l’Éducation nationale, celle-ci a mobilisé autour d’elle des personnes dont elle connaît le talent d’enquête et la capacité à « fouiller les traces numériques ». Dès le 16 juin, elle écrit à un ami membre du collectif de lutte contre les dérives du complotisme et des thérapies alternatives L’Extracteur, habitué aux enquêtes et révélations sur des personnalités aux idéologies radicales ou aux propos condamnables. Et s’ils exerçaient leur talent sur une nouvelle cible, à savoir les candidats RN ? 

En quelques jours, Louise et cinq amis s’organisent. Ils choisissent un nom : L’Extincteur – « on voulait éteindre l'incendie et la flamme du RN ». Un groupe discord est créé, un tableau est partagé pour y lister les « dingueries » selon trois niveaux de gravité : vert, jaune, rouge. Chaque soir, ils se connectent en chat et bossent ensemble jusqu’à une partie avancée de la nuit. Comme les journalistes interrogés pour cet article, ils refusent de révéler leurs méthodes et moyens d’enquêtes. Ce serait se tirer une balle dans le pied, alors que le Rassemblement national met à chaque élection des moyens pour masquer et effacer les traces les plus gênantes. Une chose est sûre, ce travail est long. Une soirée permet à une personne de « faire » cinq ou six candidats chacun environ. Mais ce travail, à mi-chemin entre le moine copiste et le stalker monomaniaque, va payer. Le collectif est à l’origine d’informations de première main sur une vingtaine de candidats RN. Lui aussi a reçu énormément de remerciements depuis dimanche soir.  

Contradictoire

La collaboration pose des questions, notamment sur les frontières entre les journalistes et ces enquêteurs et enquêtrices amateurs. « On ne fait pas la même chose. Eux sont bénévoles et militants, moi je suis payé pour informer sur l’extrême droite », rappelle Pierre Plottu. « Sans minimiser le travail de ces personnes, au contraire, pour moi ça reste des gens qui veulent attirer l'attention des journalistes. On a donc avec eux une relation classique avec une source. Une grande partie des révélations n'auraient pas été possible sans eux, c’est essentiel, mais on garde notre ligne de journalisme extrêmement rigoureux, on vérifie, on procède au contradictoire », décrit Mathieu Molard. Un exemple ? Louise raconte avoir été alertée assez tôt des accusations d’agressions sexuelles et de violences contre le candidat Marc Wolff. Mais elle n’a pas souhaité traiter ni communiquer sur l’affaire : « Pour nous, c’était évident que ce n’était pas notre rôle. On a refilé le bébé à Libé ».  

L’enthousiasme suscité par ces enquêtes détonne dans une période de crise de confiance envers la presse. Son impact sur le scrutin reste cependant difficile à évaluer, d’autant plus que les débats télévisés n’en ont tenu compte que très tardivement. Le 3 juillet, à quatre jours du second tour, Jordan Bardella pouvait par exemple affirmer sur France 2 qu’il n’y aurait que deux ou trois « brebis galeuses » dans ses rangs. Anne-Sophie Lapix lui a répondu qu’elle en connaissait plutôt cinq ou six. La veille, Mediapart avait listé 106 candidats problématiques. 

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