Luc Le Vaillant dirige la page Portrait de Libé depuis près de trente ans.

© Illustration : Benjamin Tejero

Luc Le Vaillant : portrait du portraitiste

Depuis trois décennies, Luc Le Vaillant signe dans Libération d'inimitables portraits. Il était temps de lui proposer de jouer l'arroseur arrosé. Chiche ? Chiche.

Temps de lecture : 10 min

Après avoir transpercé la moquette mauve, les pieds de sa chaise commençaient à attaquer le sol en pente douce de l'ancien parking où Libération avait pris ses quartiers. On était au début des années 2000, Luc Le Vaillant était le chatoyant responsable de la rubrique Portrait et, régulièrement, ses collègues l'avertissaient : « Attention, Luc, tu vas finir scellé dans le béton. » Les déménagements successifs du journal — trois à ce jour — l'ont préservé de ce sort. Au gré des plans de départ, ses camarades se sont dispersés. Luc Le Vaillant, lui, règne toujours sur la « Der » — charge qu'il cumule, depuis dix ans, avec une chronique hebdomadaire au titre programmatique : « Ré/jouissances ». Il a 64 ans, et pas la moindre velléité de tirer sa révérence. Droit dans les yeux, il lance : « Libération est à moi. N'oublie jamais ça. On ne me le prendra pas. » Puis, de la main gauche, il se caresse le front.

Libertaire, « anarcho-désirant », défenseur des plaisirs, il s'imagine dernier des Mohicans d'un journal qui, certains jours, virerait au « tabloïd moralisateur ». Ses choix éditoriaux dessinent une lutte au service de la préservation de l'idée qu'il se fait de ce média : un lieu où tout peut se dire — surtout, peut-être, si ça fait râler les copains. Il assume : « Je suis contestataire de tous les pouvoirs et des lieux dans lesquels je suis. C'est une névrose adolescente. C'est pathologique. Mais c'est nécessaire. » Sa collègue Sabrina Champenois le dépeint en précieux aiguillon : « Ça m'intéresse quand ce qu'il écrit me dérange. Ce serait triste qu'on soit univoques. »

Le jour de notre rencontre, Luc Le Vaillant a rendez-vous avec le fils d'Annie Ernaux. Il songe qu'il aimerait bien « faire » Sofiane Bennacer, la tête d'affiche des Amandiers triplement mise en examen pour viols et violences sur conjoint. Il suppose que « ça ferait un drame », comme quand il a « fait » Emmanuelle Seigner : « J'ai eu droit à un tribunal populaire pour avoir osé manger avec la femme du diable !

— Mais tu en as joui, non ?

— Euh… Au bout d'un moment, c'est fatiguant.

— Tu l'as pourtant choisie sciemment.

— Oui.

— Donc tu fais de la provocation.

— Ah non. Je fais mon métier. Je rééquilibre. »

Pour traduire la complexité de la société, dit-il, il faut parler de tout le monde. Il « regrette » que le directeur de la rédaction ait bloqué un portrait de Jean-Marie Le Pen, un autre d'Ibrahim Maalouf. Lui qui a toujours snobé Michel Sardou promet, en quête de cohérence, d'y réfléchir à nouveau. La « Der » n'est pas une Légion d'honneur réservée aux gens validés par la critique et la morale ; Luc Le Vaillant veut y voir des crapules, des méchants, des ambigus — plutôt crever que de céder à la « cancel culture ». « Annuler quelqu'un ? Et après, on le supprime ? »

Ceinture de chasteté

Le mardi 8 décembre 2015, il a vu un puissant désir d'annulation rouler vers lui. Dans sa chronique du jour, il mettait en scène une rencontre fictive, dans le métro, avec une femme vêtue d'une abaya, réceptacle des « paranoïas ambiantes » dans un climat post-attentats. Il l'imaginait porteuse d'une « ceinture de chasteté explosive ». Son texte était raté : personne n'a compris qu'il se moquait des angoisses pétries de préjugés qui le traversaient. Au contraire : le hashtag #LibéRacisme s'est envolé et Luc Le Vaillant a été publiquement désavoué par la Société des journalistes. Son collègue Willy Le Devin le revoit « en torche » et « hurlant au lynchage » : « Luc ne nous reprochait pas de trouver son papier dégueulasse mais d'avoir manqué de solidarité vis-à-vis de l'extérieur. »

L'époque lui apparaît « touchy », obsessionnellement identitaire et « normative », ses collègues « moins ouverts à la différence », et la gauche « plus du tout à gauche ». À lui, menhir breton, la stabilité du cap et la fermeté des convictions ? Il voit des rigidités partout, mais nomme les siennes fidélités. Son anticléricalisme est en granit. « J'ai chié sur les cathos pendant des années, je chierai autant sur les musulmans s'ils sont réacs », annonce-t-il. Il s'interroge un peu plus sur sa vision des rapports hommes-femmes. Il a trouvé une devise ambiguë : « Les hommes comme les femmes ont le droit au féminin et au masculin à leur guise. » Il dit qu'il n'avait « pas l'impression d'être un homme avant #MeToo », que ce n'était pas le sujet — et c'est d'autant plus saisissant que l'on peut lire ses portraits comme une interminable méditation sur le masculin, le féminin et la circulation du désir.

Il n'est pas le créateur de la page Portrait, dont la maternité revient à Marie Guichoux, en 1994, au moment de la conception de Libé 3, cet éphémère « journal total ». Libérée, par les progrès techniques, de la nécessité d'y imprimer les informations de dernière heure, la « Der » accueille désormais en majesté un individu — connu ou inconnu — rencontré en face à face. « C'était quelque chose de neuf dans la presse quotidienne française », rappelle Alain Dreyfus, qui éditait cette rubrique. L'époque est « pipolisante et psychologisante », et Marie Guichoux recrute deux coqs pour l'épauler : Philippe Lançon et Luc Le Vaillant, qui se sentent importants de croquer des importants. « Il y avait entre ces deux mâles alpha une énorme rivalité », se souvient Pascale Nivelle. C'était à qui produirait l'article le plus brillant. L'érudition et l'impitoyable minutie de Philippe Lançon sont légendaires, tout comme le goût pour les paillettes et le panache dilettante de Luc Le Vaillant.

Style « barocco-chantilly »

Ce dernier y déploie des phrases riches, volontiers libidineuses, éjaculats d'adjectifs, d'images et de métaphores filées. Nourri de la lecture de Nietzsche et de Sade, des textes érotiques d'André Hardellet et de la poésie bretonne de Xavier Grall, son style « barocco-chantilly » est d'abord un modèle économique : pigiste dans les années 1980, payé à la ligne, Luc Le Vaillant tresse des comparaisons en cascade pour « allonger la sauce ».

Lorsqu'en l'an 2000, lesté d'un prix Albert-Londres (« une arnaque majeure »), il se voit confier la direction de la « Der », sa conception du portrait devient le cahier des charges officiel. Elle tient de l'étude de mœurs et du grand reportage dans la psyché des portraiturés. On doit y humer le parfum d'une rencontre. Tâter de la chair et des affects. La vie, l'amour, la mort. Dans sa bouche : « Le sang, le sperme, les cendres. » Et l'argent. Et le bulletin de vote. (Propriétaire d'un appartement de 100 mètres carrés à Issy-les-Moulineaux, il gagne 4300 euros net par mois, a voté Mélenchon en 2017, Hidalgo en 2022.)

Puisque rien n'est honteux, tout mérite d'être dit. Seuls le secret médical et les bâtardises clandestines font s'évanouir son désir de transparence. Libertaire empêtré, il entonne cependant la rhétorique de ceux que la libération de la parole — pardon, les « dénonciations sexuelles » — révulsent. Il agite l'amulette de la présomption d'innocence et le spectre du tribunal médiatique. Il tient à ce que « le doute continue à profiter à l'accusé ». Quand deux paroles s'affrontent, il considère que « les médias n'ont pas forcément les moyens d'investigation suffisants pour trancher ». Et d'ajouter : « Les flicards trotsk dont Mediapart est un succédané m’ont toujours fait chier. »

Les confrères obsédés par « le contradictoire » et le fact-checking l'ennuient. Exercent-ils seulement le même métier ? Le portrait que Luc Le Vaillant pratique est un genre journalistique insolite, qui s'exonère de la vérification des faits. Sur les réseaux sociaux, il assortit son identité professionnelle d'un point d'interrogation. Il n'a pas « un amour immodéré » pour la « corporation » à laquelle il appartient. Le journalisme lui semble peuplé de personnalités « empathiques, angoissées, dispersées, peu fiables ». Il n'en a pas rêvé : « Je voulais être Moitessier, Cohn-Bendit ou Sartre. Pas Albert Londres. »

Rêveries

Il se réjouit qu'un portraituré puisse mentir et se réinventer. Sa page, dédramatise-t-il, « c'est un peu du Paris Match ». Une distraction. Une rêverie. Un fantasme. En particulier les récits longtemps très suggestifs de ses rencontres avec des actrices éternellement jeunes. « C'était un sketch », plaide-t-il aujourd'hui, « une comédie romantique » dans laquelle cet amateur de physiques androgynes se faisait « le porteur d'un désir populaire ». Les lecteurs étaient condamnés à tenir la chandelle. Dans le regard de certains hommes, il croyait lire de l'envie, une complicité, un « alors ? » muet. Sa compagne — prof d'anglais — en riait. Ce n'était pas le cas de tous ses collègues, soupirant à la lecture de ces sempiternels « papiers hormonaux ».

À l'aube de la décennie 2010, las de se les voir reprocher, Luc Le Vaillant s'est juré d'en finir avec ce registre. Il a tenu une année. Personne ne semble l'avoir remarqué : « Chacun me parlait encore et toujours de ces portraits de comédiennes et de mannequins que je n'écrivais plus… » Autant coller à sa caricature : il a replongé, laissant l'écriture éponger sa libido. Don Juan de papier, il n'a jamais couché grâce à un portrait. Son existence, suggèrent ses amis, est bien plus conventionnelle que ses écrits jouisseurs. Héraut du naturisme, de la légalisation du cannabis et de la prostitution, ce père de deux enfants se baigne rarement cul nu, consomme une drogue légale (l'alcool), ne s'adonne pas au sexe tarifé.

Principale fantaisie : aux lendemains de l'attentat contre Charlie Hebdo, Luc Le Vaillant s'est teint les cheveux. La pulsion de vie ne surgit pas toujours où on l'attend. « Repeint », il a fait un selfie et l'a envoyé à son ami Philippe Lançon « sur son lit d'hôpital ». Il y pensait depuis longtemps, à cette coloration (« C'est mon côté Jacques Julliard »), mais il a fallu cette tragédie pour qu'il s'offre ce rab de jeunesse. Ses copines n'ont pas toutes applaudi. Mais il en fait une question d'égalité : « Il n'y a pas que les femmes qui ont le droit de se teindre les cheveux. » Sur les liftings, il est de l'école Jeanne Moreau : à partir d'un certain âge, cela relève de la politesse. À vrai dire, il se serait déjà soumis au bistouri s'il avait moins « la trouille de la médecine ». Précisons ici que son père était médecin. Sa mère, avant d'élever ses six enfants à Plougasnou (Finistère), enseigna le français et l'italien.

Luc Le Vaillant a « appris à lire » dans Le Nouvel Observateur, où sévissait l'oncle Yvon. Apprenti révolutionnaire, lanceur de grèves dans les établissements religieux où il suivait sa scolarité, le jeune homme excellait en mer. Barreur, il a brillé à Hyères (« le Roland-Garros de la voile ») comme à Kiel (« le Wimbledon de la voile »), et préparé les Jeux olympiques de Los Angeles. Son partenaire au sein de l'Équipe de France, Daniel Souben, se remémore un marin pourvu d'un « très bon feeling ».

« J'ai perdu »

Les sens restent sa vérité première. Lors d'une rencontre, il est le spectateur de ses propres émotions, qu'il essaye ensuite de restituer dans ses papiers. « Ses portraits gagneraient parfois à parler un peu plus des portraiturés et un peu moins de lui-même », suggère Sabrina Champenois. Mais à entendre son vieux copain Thierry Demaizière, qui pratiqua longtemps le même exercice pour RTL puis dans Sept à Huit, c'est peine perdue : « Nos questions sont nos névroses. Nos portraits sont toujours un peu des autoportraits. »

Luc Le Vaillant n'a pas été choisi pour représenter la France aux JO mais le lobby voileux l'a fait glisser sous le vent : tour à tour pigiste au magazine Voiles et Voiliers, directeur du Comité français pour la Coupe de l'America, plume d'un ministre breton (Louis Le Pensec), voici qu'il rencontre, à un pot de sa copine Florence Arthaud, le chef du service des sports de Libération. Les années 1980 s'achèvent dans la nostalgie de la marine en bois et Patrick Le Roux l'envoie couvrir un rassemblement de vieux gréements à Douarnenez. Quelques piges plus tard, Luc Le Vaillant est embauché. Jubilation : « On faisait écrire les sportifs, on était dans une phase de réhabilitation de l'intérêt du sport. » Un fond de mépris doit subsister : avant de s'amarrer à la page Portrait, Luc Le Vaillant est refoulé de l'édito politique où il aurait aimé ferrailler.

Chef très peu chef, il a donné leur chance à des dizaines de débutants et a permis à des styles corsetés dans le news de se délier dans sa rubrique. « La Der de Libé » reste un rite de passage et une institution médiatique. Elle n'est cependant plus ce qu'elle était. Le genre du portrait s'est banalisé et, sur les réseaux sociaux, les portraiturés ont désormais le dernier mot. La page demeure plébiscitée par les lecteurs mais n'est pas le premier levier de recrutement de nouveaux abonnés : « Ce qui marche, c'est les dénonciations sexuelles. J'ai perdu. » Peu adepte des examens de conscience, le portraitiste se dit parfois qu'il aurait dû partir depuis longtemps, écrire ce grand livre que ses amis attendent depuis trente ans. « Il avait un côté Houellebecq avant l'heure », glisse Thierry Demaizière. Pourquoi perturber son petit confort ? Ce livre-là ne viendra pas. Luc Le Vaillant préfère songer au prochain portrait, à ceux qu'il voudrait refaire, commençant sans tout à fait l'assumer une tournée des adieux.

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