Capture d'écran du premier journal télévisé des présentateur et présentatrice Michel Reinette en 1984 et Audrey Pulvar en 2004.

Capture d'écran du premier journal télévisé des présentateur et présentatrice Michel Reinette en 1984 et Audrey Pulvar en 2004.

© Crédits photo : INA. Montage : Laszlo Perelstein / la revue des médias.

À la télévision, « la représentation des minorités ne se réduit pas à une question arithmétique »

Malgré une présence accrue à la télévision depuis les années 2000, les minorités visibles restent cantonnées à des rôles très stéréotypés que ce soit dans les fictions ou les reportages. Des représentations qui servent à justifier une certaine domination, estime la sociologue Marie-France Malonga.

Temps de lecture : 10 min
Marie-France Malonga est sociologue des médias, docteure en sciences de l’information et de la communication, spécialiste des représentations sociales et médiatiques des minorités. Elle enseigne à Sorbonne Université et à l’École supérieure de journalisme de Lille. Elle est aussi chercheuse indépendante et autrice de la première étude du CSA sur la représentation des « minorités visibles » à la télévision française, publiée en 2000. Elle est intervenue récemment dans le cadre d’une conférence des Lundis de l’INA intitulée « Minorités ethniques, minorités culturelles ? ».

En quoi la représentation des minorités visibles à la télévision est-elle un sujet important ?

Marie-France Malonga : C’est d’abord un sujet important pour la télévision elle-même, pour lui éviter d’être en décalage avec son propre public. Les chaînes comprennent peu à peu qu’une partie de leur audience est constituée aussi de minorités, et il ne faudrait pas non plus que celles-ci leur échappent. C’est une question de cohérence.

Par ailleurs, que la télévision française montre une France mélangée sur ses écrans me paraît important pour la société dans son ensemble. Les médias faisant partie de notre environnement culturel et jouant un rôle dans la façon dont se construisent nos représentations sociales ainsi que nos imaginaires collectifs, cette question concerne tout le monde. Pour les individus issus des minorités, être représentés dans la sphère médiatique est une manière symbolique de se dire qu’ils font bien partie de la communauté nationale, que celle-ci les reconnaît. Pour les personnes non issues des minorités, c’est une aussi manière d’intégrer que la société française est bel et bien diverse. Ainsi, on encourage l’acceptation de l’autre et l’on évite les fractures au sein de la société.

« La montée inquiétante des idées d’extrême droite laisse se dessiner deux France »

Aujourd’hui, la montée inquiétante des idées d’extrême droite, laisse se dessiner, à mon sens, deux France. On a, d’un côté, une France, imperméable aux mélanges et aux évolutions, qui s’accroche à une image totalement dépassée de notre pays, s’obstinant à croire qu’un Français ne peut être que blanc et catholique. De l’autre côté, se trouve la France de ceux qui aiment les autres ou qui sont ces autres. C’est la France multiculturelle d’aujourd’hui, consciente d’être la résultante d’une histoire française marquée par des brassages incroyables de populations, du fait notamment de l’esclavage, de la colonisation et des grandes vagues d’immigration qu’a connues le pays.

En résumé, la télévision a un rôle à jouer pour que tous les citoyens puissent avoir une représentation de leur société plus en phase avec la réalité.

Que pensez-vous du baromètre de la diversité du CSA, publié tous les ans, pour mesurer la représentation de la diversité de la société française à la télévision ?

Marie-France Malonga : Cet outil est plutôt une bonne chose, car il permet au CSA de vérifier que les chaînes respectent bien leurs obligations en la matière. Et cela contraint aussi ces mêmes chaînes à toujours rester bien attentives à la question. Mais cet état des lieux, cette « photographie » des programmes de télévision ne porte que sur quinze jours et est seulement quantitatif. Or, la représentation des minorités ne se réduit pas à une question arithmétique. S’interroger sur la visibilité des populations marginalisées est important, certes, mais il est indispensable d’étudier aussi l’aspect qualitatif, en travaillant notamment sur les stéréotypes persistants et les représentations caricaturales à ne pas reproduire. Surtout, il faudrait être beaucoup plus vigilant en cas de dérapages racistes.

Certains professionnels des médias tiennent des propos tout à fait inacceptables et condamnables sans subir la moindre sanction. Je trouve inadmissible qu’un journaliste comme Éric Zemmour, qui a été condamné pour provocation à la haine raciale, puisse continuer à être employé par certains médias. Ce genre de situation devrait être interdit par le CSA ou par les chartes éthiques et déontologiques des chaînes, pour éviter une banalisation des propos racistes et blessants. Dans d’autres sociétés très sensibles à ces questions, comme les pays anglophones, il ne pourrait plus mettre un pied dans un seul média.

Depuis 2013, le baromètre de la diversité du CSA indique si les rôles tenus par les minorités visibles sont « positifs », « négatifs » ou « neutres ». Cela permet-il de mesurer plus qualitativement les représentations des minorités visibles à la télévision ?

Marie-France Malonga : Les concepts de « rôle positif », « négatif » et « neutre » sont discutables et, personnellement, je ne les trouve pas très clairs. Ce qui me semble plus intéressant, s’agissant des fictions, est l’étude de l’aspect qualitatif à travers les notions de « héros », « personnage principal » et « personnage secondaire » qui sont les catégories historiques que j’avais d’ailleurs initialement proposées dans la première étude du CSA, que j’ai menée en 2000. Cela permet d’établir qu’il est plus rare de voir des populations marginalisées dans des positions dominantes. Je précise tout de même que, s’agissant de ces types de rôles dans la fiction, le baromètre du CSA ne semble pas faire le distinguo entre fictions françaises et fictions étrangères. Ainsi, sur ce point, les derniers résultats du baromètre sont à relativiser car ils concernent toutes les fictions diffusées à la télévision française, quel que soit le pays de production. Or, on connaît la prédominance des fictions anglophones sur nos écrans, et c’est dans ces types de programmes que les rôles de premier plan sont plus nombreux pour les minorités, contrairement aux productions françaises.

« Le CSA gagnerait à mieux distinguer le cas des fictions de celui des vidéosmusiques »

Les résultats du baromètre de la diversité du CSA précisent aussi que la part importante de « héros » est pour partie due à la présence de « vidéosmusiques » (clips musicaux, NLDR) dans le corpus. Or, on sait tous que la place des minorités est très importante dans l’univers de la musique, ce qui est d’ailleurs un des stéréotypes classiques dans les représentations. On est donc dans les images attendues. Le baromètre relève ainsi une surreprésentation des héros perçus comme « non-blancs » dans les vidéosmusiques, à hauteur de 54 % en 2018 (contre 15 % en 2016). L’outil de mesure du CSA gagnerait donc à mieux distinguer le cas des fictions de celui des vidéosmusiques. La chaîne consacrée aux outre-mer, France Ô, permet, enfin, d’augmenter ces « bons » chiffres. Ainsi, quand ce canal n’existera plus, puisque France Télévisions a scandaleusement décidé de le fermer, il faudra s’attendre à voir ces chiffres chuter.

On note donc la limite des indicateurs « qualitatifs » dans un outil quantitatif comme le baromètre de la diversité du CSA, pour analyser la représentation médiatique des minorités. En effet, les chiffres peuvent être parfois trompeurs, car tout dépend de leur interprétation comme de leur mise en contexte.

Quoi qu’il en soit, je pense qu’il y a tout de même quelques évolutions intéressantes dans la fiction française qu’il est important aussi de reconnaître. Par exemple, la chaîne France 2 compte, depuis quelques années déjà, la série Chérif, mettant en scène un héros d’origine maghrébine, endossant un rôle non stéréotypé et sans stigmatisation aucune. Un phénomène assez rare en France pour le souligner.

Quelles sont selon vous les principales représentations des minorités visibles que porte la télévision ?

Marie-France Malonga : La plus fréquente est celle de la « victime ». Cela correspond au fait de montrer des minorités dans des situations de dépendances, notamment économiques. Il s’agit de représenter quelqu’un qui a toujours besoin d’être aidé, pris en charge, assisté. Il est donc dans une situation d’infériorité. Dans les fictions, par exemple, cette situation peut s’incarner à travers des rôles assez fréquents d’enfants issus des minorités, adoptés à chaque fois par une famille blanche, les ayant arrachés à un pays en guerre ou tout simplement à un malheureux destin car démunis et sans parents. Cela renvoie à des représentations assez anciennes de l’« autre », héritées de la période coloniale notamment. Ce dernier était considéré comme inférieur, il fallait donc l’aider, le prendre en charge, comme s’il était toujours un grand enfant. Une représentation construite de toutes pièces par le colonisateur pour mieux justifier sa domination.

« Il est important de contrôler celui qui constitue une menace pour la paix sociale »

La deuxième grande figure que je distingue est celle du « délinquant », de celui qui ne veut pas suivre les règles, qui crée constamment le trouble au sein de la société. Il représente « les problèmes » et n’est qu’un élément perturbateur. Ces représentations sont souvent associées d’ailleurs aux banlieues populaires françaises considérées comme des « zones de non-droit » et violentes par essence. C’est une représentation du « déviant », au sens large. Donc, il dérange. Ces types de rôles télévisuels ont une origine encore très ancienne, héritée de nos imageries coloniales, dans lesquelles l’ « autre » représentait toujours le mal, le côté obscur de l’être humain. Encore une fois, la construction de l’image permet de justifier la domination de l’individu puisqu’il est important de contrôler celui qui constitue une menace pour la paix sociale.

Enfin, j’identifie une troisième grande représentation, celle du « sauvage », qui donne une image exotique de l’ « autre », montré comme étant incompatible avec la civilisation et la société française. L’émission Rendez-vous en terre inconnue constitue, pour moi, un formidable exemple. À mon sens, ce programme donne une vision extrêmement exotique des populations « non blanches ». Certes, on y voit de belles images, mais il s’agit pour moi d’une sorte de Tintin au Congo, version contemporaine.

Vous souhaitez que les télévisions se dotent d’objectifs chiffrés en matière de représentation des minorités visibles. Est-ce possible en France ?

Marie-France Malonga : Il est difficile en France d’instaurer des objectifs chiffrés, car nous n’avons pas de statistiques ethniques. Par conséquent, nous n’avons pas la possibilité de voir quelle est la part réelle des populations minoritaires dans la société française. Nous pouvons toutefois, à défaut, nous reposer sur les dernières statistiques de l’Insee et de l’Ined, avec notamment l’enquête TeO (Trajectoires et Origines), publiée en 2015 (à partir de données collectées entre septembre 2008 et février 2009, NDLR), estimant que le pourcentage d’immigrés et de descendants d’immigrés, toutes origines confondues, était de 19,6 %. Mais disposer d’objectifs chiffrés ne peut être qu’un outil parmi d’autres car l’aspect quantitatif ne règle pas de manière générale la question de la représentation des minorités. Au-delà de la présence à l’image, les représentations caricaturales, stéréotypées, sont celles qui créent malheureusement le plus de dommages dans les esprits.

Pour vraiment améliorer les choses, je pense qu’il faudrait sensibiliser les chaînes et leur personnel à la question des stéréotypes afin que ces derniers puissent être mieux compris et donc déconstruits. Pourquoi pas, par exemple, s’orienter vers les « contre-stéréotypes » afin d’aller à l’encontre des représentations attendues. Par exemple, pour contrer la posture systématique de la « victime », il faudrait proposer des situations où les minorités sortent de ces représentations et prennent le rôle d’un héros ou d’un sauveur. L’idéal serait, en fait, que tout le monde puisse jouer tous les rôles. Par ailleurs, pour les fictions, on pourrait proposer aux chaînes de veiller à mettre de façon quasi systématique des minorités dans des rôles de premier plan. Un pli doit être pris. C’est uniquement avec des mesures extrêmement fortes que les choses changent. Enfin, ouvrir les postes décisionnaires à des personnes de toutes les origines me semblerait de bon ton.

Existe-t-il, selon vous, des exemples à suivre à l’étranger ?

Marie-France Malonga : Le modèle britannique, celui de l’Ofcom (Office of Communications, équivalent anglais du CSA), me paraît satisfaisant parce qu’il tend à voir, notamment, comment les minorités sont représentées dans les différentes fonctions au sein des chaînes (employés, managers, postes de direction, etc.), avec un suivi très précis. C’est un modèle dont la France peut s’inspirer car nous avons des similitudes : il s’agit d’un pays européen, ayant connu aussi la colonisation et possédant une population pareillement très diverse. En Belgique, dans la presse écrite, les contenus médiatiques sont analysés à la loupe en matière de représentation de la diversité sociale du pays. Au Canada et aux États-Unis notamment, les groupes minoritaires eux-mêmes exercent une pression sur les chaînes pour que celles-ci instaurent des mesures dans ce sens. En France, le débat n’existe que depuis 20 ans, c’est encore récent, certes, mais il faut persister et s’inspirer des pratiques élaborées dans les pays plus avancés sur le sujet.

Percevez-vous malgré tout des évolutions ?

Marie-France Malonga : Oui. Avant 2000, les minorités étaient peu représentées à la télévision et, quand il y en avait, elles étaient cantonnées à des rôles bien souvent caricaturaux et anecdotiques. Les choses ont ensuite changé, sous l’impulsion du CSA et son étude parue en 2000. L’évolution est particulièrement notable du côté des journalistes. Un moment important est par exemple l’arrivée de la journaliste Audrey Pulvar, en 2004, aux commandes du 19/20 de France 3. Celle-ci lance alors le journal comme n’importe qu’elle présentatrice, alors qu’en 1984, lorsque Michel Reinette présente son premier journal sur France 3 Le Mans, il est introduit par le rédacteur en chef du journal qui rappelle d’abord ses origines (« qui vient de Guadeloupe ») avant de rassurer les téléspectateurs : « Mais qui auparavant avait travaillé dans différents médias français. »  

Premier journal télévisé du présentateur Michel Reinette, en 1987.

Premier journal télévisé de la présentatrice Audrey Pulvar, en 2004.

En 2005, les émeutes dans les banlieues et la convocation des présidents de chaînes par le président Jacques Chirac ont conduit, en 2006, à la nomination d’Harry Roselmack pour présenter le journal télévisé de 20 heures, sur TF1. Il tenait le rôle de « joker » mais cela montrait que les chaînes prenaient des mesures fortes. Ces dernières années, l’utilisation des réseaux sociaux permet une parole directe de la part du public, notamment issu des minorités, ce qui peut faire réfléchir et changer la donne dans certaines situations. Par analogie, les scandales sur les réseaux sociaux, comme celui provoqué par la publicité de Dove, par exemple, peuvent conduire les chaînes à revoir leurs pratiques parfois.

Les médias doivent-ils encore évoluer dans le traitement de l’information ?

Marie-France Malonga : Oui, car ils construisent souvent une image de l’ « autre » comme étant différent, à travers une insistance sur la couleur de peau, sur des aspects phénotypiques en même temps que sur la différence culturelle. Cela véhicule une certaine forme d’incompatibilité entre cet individu et la société française.


« L’image de l’ « autre » construite par les médias véhicule une certaine forme d’incompatibilité avec la société française »

Cette stigmatisation par la différence culturelle se traduit parfois par la mention des origines des minorités dans les reportages et les articles journalistiques, souvent d’ailleurs lors de situations négatives. Certains médias pourraient dire, par exemple : « Un tueur d’origine maghrébine a assassiné son voisin », alors que cela ne leur viendrait jamais à l’idée de dire : « Un tueur d’origine bretonne a tué son voisin ». Ces formulations, pas forcément conscientes, révèlent un besoin systématique de rappeler la différence de l’ « autre », même quand cela n’a pas d’intérêt journalistique. C’est une forme de racisme culturel, qui construit une certaine image des minorités comme non intégrables à la société française.

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