Jacques Chirac au congrès du RPR en 1983

© Crédits photo : AFP

Mort de Jacques Chirac : « L’humanisation a fonctionné, on a oublié tout le reste »

L’ancien président de la République française est décédé jeudi 26 septembre. Retour sur sa communication politique avec Christian Delporte, spécialiste de l’histoire des médias et de la communication politique.

Temps de lecture : 7 min
Spécialiste de l’histoire des médias et de la communication politique, Christian Delporte est professeur à l'université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines, président de la Société pour l’histoire des médias et directeur de la revue Le Temps des médias.

Les images du Chirac des années 1970, avec un côté dandy, et celles des années 2000, sur lesquelles il fait plus « grand-père » sont très différentes. Comment a-t-il fait pour modifier à ce point son image ?

Christian Delporte : Dans les années 1970, c’est quelqu’un de rigide, toujours en cravate. La caricature est assez caractéristique de la manière dont on perçoit les choses, or quand Cabu le dessine, il le montre avec les dents acérées.

 « Il y avait le Chirac Premier ministre, maire de Paris, très rigide, incapable de sourire, et très cassant »

Je vois bien circuler des tas de portraits de Chirac sympa, la cigarette au bec, mais, c’est de la recomposition. On avait l’habitude de dire qu’il y avait un Chirac des villes et un Chirac des champs. Un Chirac de Paris et un Chirac de Corrèze. Celui de Corrèze était le type chaleureux, qui allait « serrer les louches », et puis le Chirac Premier ministre, maire de Paris, très rigide, incapable de sourire, et parlant de manière très cassante, et surtout extrêmement mal à l’aise devant les caméras. C’était cela qui le caractérisait.

Chirac dans Charlie Hebdo dessiné par Cabu
Caricature de Jacques Chirac dessinée par Cabu pour Charlie Hebdo du 27 janvier 1977.  Crédits : Charlie Hebdo.

Cela a changé lorsque sa fille Claude a pris en charge sa communication ?

Christian Delporte : En fait, il y a eu deux temps. La campagne de 1988 a cherché à contrebalancer à l’extrême l’image extrêmement rigide qu’il avait : il suffit de voir ses affiches de campagne, avec un Chirac décontracté, en pull, souriant, très bronzé parce qu’il revenait de vacances passées au Maroc. Il y avait un tel décalage entre l’image perçue et cette image-là, que l’on n’y a pas cru.

Le vrai tournant a lieu en 1994-1995, avec le Chirac abandonné de tous, qui n’a plus rien à perdre. Ce que les communicants ont essayé de faire, et ce que sa fille parvint à faire, est de montrer ce qu’on considère comme le « vrai Chirac ». Son corps a changé aussi, ce n’est plus un jeune premier, il a vieilli, s’est un peu empâté, a abandonné ses lunettes dans les années 1980 au profit de lentilles, alors que ses lunettes étaient un de ses accessoires essentiels durant les années 1970, il va sourire, etc. Évidemment, c’est une stratégie de communication : il a été « coaché », mais ce n’est plus non plus le même Chirac conquérant, donc il peut se montrer davantage lui-même.

Sa fille lui avait fait arrêter la cigarette aussi, non  ?

Christian Delporte : Oui, et Claude Chirac a un rôle tout à fait essentiel dans la communication de son père. On a un nouveau Chirac en 1994 : il sait plaisanter, est capable d’autodérision. Une émission est caractéristique de cela, avec Michel Field sur Canal+, où il parle aux jeunes. Il y apparait décontracté, sourit, on ne l’avait jamais vu comme ça. Même si, en 1988, il apparaît sympa sur les affiches électorales, il se rigidifie à nouveau dès qu’il est sur un plateau de télévision.

Ce décalage-là n’est pas supportable, et dans les années 1980, dans les sondages, une grande partie des gens le trouvent antipathique, voire dictateur. On n’a évidemment plus cela à l’esprit aujourd’hui.

A-t-il contribué à faire évoluer la communication politique ?

Christian Delporte : Il a moins fait de conférences de presse à l’Élysée et davantage d’allocutions télévisées, car Claude Chirac était paniquée par les interviews politiques, le direct, les conférences de presse — elle avait peur de ce qu’il allait dire. Il n’a pas fait évoluer grand-chose dans la communication politique, mais lui-même a continué à évoluer.

« Chirac n’a pas fait évoluer grand-chose dans la communication politique »

Le renversement est complet entre l’image du Chirac des années 1970, c’est-à-dire avec les dents qui raient le parquet, le jeune impatient, le « jeune loup », sa nervosité qui lui faisait remuer la jambe — à tel point qu’il avait demandé à ce que les jambes soient masquées dans les débats —, et, à la fin, cette image de père ou grand-père de la Nation. Au début des années 2000, quand il est mis sur la touche par Lionel Jospin, il apparaît dans Paris Match et la presse people en grand-père. C’est l’art d’être grand-père : on le voit avec son petit-fils martin à Brégançon ; on l’a vu aussi poussant son petit-fils sur la plage… Il offre alors une image rassurante de l’art d’être grand-père.

L’essentiel est la façon dont il est parvenu à retourner une image, ce qui est extrêmement difficile. De ce point de vue, le moment majeur est l’élection présidentielle de 1995.

A-t-il contribué à développer cette utilisation de Paris Match par les responsables politiques, ou était-ce quelque chose de courant à l’époque ?

Christian Delporte : Il était important pour lui de construire une image rassurante et sympathique par rapport à un Premier ministre — Lionel Jospin — qui apparaissait complétement rigide et  était favori dans les sondages.

« L’image du type qui mange de la tête de veau est tardive »

Dans une élection, il y a deux composantes essentielles : la compétence et la sympathie. La compétence était reconnue à Jospin, mais pas la sympathie ; on doutait de la compétence de Chirac, mais il était de plus en plus sympa. L’image du type qui mange de la tête de veau est tardive, et s’est imposée à partir du moment où il devenu président, pas avant.

Était-ce une intention de sa part ?

Christian Delporte : Difficile à dire, mais il est certain que ses communicants — Jacques Pilhan, Claude Chirac — ont exploité cette veine-là. Il était essentiel que Chirac devienne sympa, humain. Il est intéressant de voir aujourd’hui dans les réactions à quel point l’humanisation a fonctionné : finalement on a oublié tout le reste.

En 1995, sa fille avait fait en sorte que les meetings démarrent vers 18 h 30-19 h pour que les journaux télévisés de 20 h puissent avoir le temps de monter des images. Était-ce une innovation ?

Christian Delporte : À partir des années 1980, les meetings, aussi bien du point de vue des horaires que de la mise en scène, ne sont plus faits pour les personnes qui y assistent, mais pour la télévision — cela posait d’ailleurs des problèmes à François Mitterrand, parce qu’il arrivait toujours en retard. Le tournant remonte à 1988, et est plutôt attribuable à Mitterrand ; en 1981, il y a très peu de direct, et quand il y en a un, c’est le journaliste qui annonce qu’il va y avoir le meeting, qui a lieu en soirée — l’orateur alors arrive vers 21 h-21 h 30, trop tard pour les JT. Les premiers grands directs de l’ambiance du meeting, c’est Mitterrand, puis Chirac, en 1988, mais ils l’ont tous fait.

Certains se sont interrogés sur la contribution qu’avait pu apporter Les Guignols à son élection à la présidence de la République, en 1995…

Christian Delporte : L’émission Les Guignols est une sorte d’éponge de l’imaginaire collectif. Certains prétendaient à l’époque que Les Guignols avait rendu Chirac sympathique, et il y a eu des études à ce sujet, mais on n’a jamais pu rien prouver. C’est surtout Balladur qui était antipathique, et Chirac rassurant. Est-ce que Les Guignols a contribué à cela ? C’est très difficile à savoir, mais l’électorat jeune a plutôt voté Chirac.

Que retenez-vous des premières heures de la médiatisation de son décès ?

Christian Delporte : Il y a l’hommage officiel, avec le défilé de tous les « hommagistes » sur les chaînes d’information qui trouvent Chirac formidable, qu’ils soient de gauche ou de droite. Mais ce qui est plus frappant est ce qui se passe sur les réseaux sociaux : il y a très peu de critiques, chacun a son souvenir de Chirac, et c’est toujours un souvenir bienveillant. On a oublié qu’il était un homme de droite, on a oublié ses affaires, etc. Finalement, il ressort des messages postés sur les réseaux sociaux une certaine tendresse, une certaine affection. De ce point de vue, sa communication a très bien fonctionné.

Dès demain, Le Point publie un numéro spécial, et L’Obs un hors-série. Il fait partie de ces personnalités qui avaient une nécrologie développée déjà prête depuis longtemps. Y a-t-il à votre connaissance des personnalités qui rivalisent avec lui de ce point de vue ?

Christian Delporte : La mort de Mitterrand évidemment. Vous savez ce que disait André Santini(1) au moment des hommages lors de la mort de Mitterrand : « On n’en a pas fait autant pour Giscard ». C’était un chef d’État apprécié.

Une fois que l’on est retiré des affaires, et, a fortiori, une fois que l’on est mort, on est formidable —cela a été vrai pour Mitterrand, c’est vrai pour Chirac, je ne suis pas sûr que ce sera vrai pour Giscard car il n’a jamais eu d’élan de sympathie. Là, il y a de l’affection. François Hollande dit d’ailleurs dans son communiqué que la France a perdu un ami.

Quels souvenirs médiatiques gardez-vous de Jacques Chirac ?

Christian Delporte : D’abord sa démission en 1976, où il fait une déclaration à la télévision préparée par Marie-France Garaud et Pierre Juillet, et où il apparaît complétement rigide, sous les lambris de Matignon. Et puis il y a les images de sa campagne de 1994-1995, notamment lorsqu’en janvier 1995 Arlette Chabot lui demande en fin d’émission s’il irait jusqu’au bout, parce qu’à ce moment-là on se posait vraiment la question.

Au-delà d’une image précise, ce qui est remarquable, c’est qu’il y croit jusqu’au bout. Un an avant l’élection, il parcourt le pays, et il n’y a alors pas de caméra, pas de journaliste, rien. Les télévisions reviennent tardivement sur Chirac. D’ailleurs, ce n’est pas à la télévision qu’il annonce sa candidature, en novembre 1994, mais dans La Voix du Nord.

(1)

Ministre délégué à la Communication entre 1987 et 1988.

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