Guy-Claude Burger, Thierry Casasnovas, Irène Grosjean et Pierre-Valentin Marchesseau (captures d'écran).

Guy-Claude Burger, Thierry Casasnovas, Irène Grosjean et Pierre-Valentin Marchesseau (captures d'écran).

© Crédits photo : INA / YouTube

Aux sources de la stratégie médiatique des naturopathes

Des naturopathes dans le viseur de la justice se servent de YouTube pour promouvoir leurs régimes alimentaires et diffuser leurs préceptes. Dans les années 1970 et 1980, leurs prédécesseurs ont posé les bases de leur stratégie médiatique lors de reportages ou d'émissions de télévision. On a proposé à trois experts de regarder avec nous quelques extraits.

Temps de lecture : 9 min

Des « gourous 2.0 » qui parviennent grâce à leur vidéos à vendre de prétendus soins alternatifs. Des pseudo-thérapeutes qui séduisent leurs adeptes essentiellement sur Youtube, Facebook ou Instagram. Le dernier rapport de la Miviludes (Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires) alerte sur l’influence d’une nouvelle génération de « manipulateurs isolés et parfaitement autonomes » qui « propagent leur doctrine sur les réseaux sociaux ».

Cette nouvelle génération n’est pas née de nulle part. Les très connectées et controversées stars actuelles de la naturopathie, Thierry Casasnovas et Irène Grosjean, ont par exemple respectivement pour mentor Guy-Claude Burger et Pierre-Valentin Marchesseau. Le premier, inventeur de thérapies pseudoscientifiques sur l’alimentation et sur la sexualité, a été condamné à plusieurs reprises pour exercice illégal de la médecine, mais aussi pour des viols sur mineurs. Le second est l’un des pères de la naturopathie française, dont les idées se révèlent très réductrices voire trompeuses ou racistes. À l'époque, ce n’est pas sur YouTube qu’on pouvait voir ces deux mentors, mais à la télévision. Des pseudo-thérapeutes 1.0, donc. 

Les archives des passages télés de Burger, Marchesseau et de leurs confrères de l’époque sont des documents précieux. Ils permettent de comparer les stratégies de ces pionniers avec celles de leurs héritiers. Nous en avons choisi quatre que nous avons soumis à plusieurs experts. Avec cette requête : décrire et analyser à la fois les contre-vérités, les techniques de manipulation et les similitudes avec les discours des charlatans d’aujourd’hui. 



Je vais manger tout cru

Reportage diffusé le 6 novembre 1985 sur Antenne 2.

Commençons par un document accablant. À l’époque de ce reportage, Guy-Claude Burger est déjà très connu au moins en Suisse. Il y fait depuis le début des années 1970 la promotion d’une technique appelée instinctothérapie. Le principe : tout manger cru, même la viande et le poisson. Burger encourage et pratique par ailleurs les rapports sexuels entre adultes et enfants, ce qui lui vaut une condamnation à quatre ans de prison en Suisse en 1978. Il refait ensuite surface en France, au château de Montramé en Seine-et-Marne. C’est là qu’une journaliste d'Antenne 2 décide de se rendre, afin de suivre pendant huit jours les conseils de Burger.

Elle explique dans le reportage : « Je me fais cobaye pendant huit jours (...) pour rééduquer mon instinct alimentaire ». Dans ce reportage, Burger défend d’abord l’idée que cesser de cuire les aliments permet un retour à des façons de faire ancestrales ou naturelles. Première alerte. Pour Richard Monvoisin, enseignant à l'université Grenoble-Alpes et spécialiste de l'analyse des théories controversées, cet argument est fallacieux : « Cet "appel à l'ancienneté" donne une certaine patine aux choses, sous-entendant que si nos ancêtres le faisaient, et qu'on est encore là, alors ça doit être intrinsèquement bon. Mais ce qui fait qu'une méthode ancienne ou non reçoit un plébiscite scientifique c'est le corpus de preuves qu'elle fournit. Or ici, il n'y a que des témoignages et des arguments d'autorité », dénonce Richard Monvoisin, qui décèle aussi des références trop floues à « de prétendus médecins qui viennent se former chez Burger mais dont on n'a pas le détail. » 

« On parle aujourd'hui d'influenceurs en santé et alimentation alternatives »

Clément, enseignant agrégé en biologie et cofondateur du collectif de l’Extracteur, note lui aussi une utilisation trompeuse des arguments scientifiques chez Burger. Clément est très habitué à ce genre de discours : son collectif a mené tout un tas d’enquêtes basées notamment sur des milliers d’heures de visionnage de vidéos de charlatans et pseudothérapeutes. C’est ce collectif qui a notamment révélé qu’Irène Grosjean recommande aux parents de soigner la fièvre de leurs enfants par des attouchements sexuels. Des révélations qui ont conduit des organisateurs de conférence à renoncer à inviter Grosjean et ont aussi par ricochet amené la plateforme Doctolib à ne plus référencer de naturopathes.

Selon Clément « utiliser la science comme argument d’autorité » est « très classique » chez ceux qu’il appelle des « influenceurs en santé et alimentation alternatives ». Et c’est ce que fait Guy-Claude Burger dans ce reportage : « ll dit qu’il est fondateur de disciplines qui ont des noms aux airs scientifiques, il parle d’instinctothérapie ou d’anopsologie. Ces noms ne sont pas choisis au hasard, ça donne une prétention scientifique. Il dit aussi ensuite qu’il était mathématicien et physicien, qu’il a fait beaucoup de recherches avec des scientifiques ou des médecins sans forcément en apporter la preuve. » Clément décèle encore un autre grand classique des discours charlatanesque : « Il dit qu’il a été malade et qu’il s’en est sorti. On retrouve ça aussi chez la plupart des influenceurs, ça marche vraiment bien comme technique » 

« Cuire permet d’éliminer les micro-organismes, les virus. C'est très important pour la sécurité alimentaire »

Ces méthodes d’argumentation permettent à Burger d'avancer sa thèse : la cuisson est forcément nocive et qu’il est toujours préférable de tout manger cru. Ce qui est faux, indique Thibault Fiolet, épidémiologiste en santé publique et spécialiste de l’alimentation à l'Inserm (L'Institut national de la santé et de la recherche médicale) : « La cuisson recouvre de nombreuses pratiques très différentes. Cuire à la vapeur ou au four, par exemple, ça n’est pas la même chose. Ce qui est vrai, c’est que certaines vitamines sont sensibles à la chaleur, et qu’on en perd un peu pendant la cuisson. Mais ce n’est pas le cas pour toutes les vitamines et tous les nutriments. Et il y a même des contre-exemples, c’est-à-dire que certains composés nutritionnels sont plus facilement accessibles après cuisson. C'est le cas pour la viande et les céréales. Et il ne faut pas oublier que cuire permet d’éliminer les micro-organismes, les virus, ce qui est très important pour la sécurité alimentaire. »

Ces idées et l’argumentaire fallacieux qui les accompagne pourraient tout à fait se retrouver dans un live ou une vidéo diffusés par un thérapeute 2.0 actuel. Ceux-ci seraient simplement plus prudents sur certains termes, estime Clément : « Burger affiche de fortes prétentions thérapeutiques face caméra. Aujourd’hui, un influenceur prendrait plus de précaution, par exemple ils ne disent pas vraiment qu’ils peuvent “guérir”, mais qu’ils peuvent faire “cheminer vers la santé”. » 

Chose inquiétante : la journaliste qui réalise le sujet pour Antenne 2 semble adopter totalement les idées de Burger, jusqu’à expliquer aux téléspectateurs qu’elle attend la « sérénité sexuelle » promise par ce pseudo-thérapeute. « Ça pose la question du travail journalistique sur ces sujets, estime Clément, d’autant que ce genre de reportage n’est pas le seul tourné à l’époque. La RTS a réalisé récemment un documentaire sur Burger, on voit dans leurs archives que plusieurs rédactions ont fait la même chose à l’époque, c’est-à-dire envoyer une journaliste plutôt jeune vivre une aventure exotique chez Burger sans aucun contrepoint dans le sujet final. On se dit qu’un journaliste ne ferait plus ça aujourd’hui. » Cet été, des téléspectateurs avaient toutefois critiqué sur Twitter l'émission « Les pouvoirs extraordinaires du corps humain » (France 2) sur les « Guérisons inexpliquées : les pouvoirs de l'esprit sur le corps ». 

Blouses blanches et « diplômes »

En 1980, deux éditions locales de FR3 décident de consacrer un sujet à la naturopathie en tournant chez des thérapeutes. Le premier est réalisé à Bordeaux chez un médecin appelé Thierry Tournebise. 

Dans le cabinet du médecin Thierry Tournebise, à Bordeaux. Reportage diffusé dans le JT de FR3 Aquitaine, le 22 février 1980.

Clément remarque immédiatement que les deux naturopathes « jouent au médecin » en arborant une blouse et en affichant des posters médicaux aux murs. « En un sens, ils ont raison, décrypte-t-il. Des études ont montré qu’on est plus attentifs et plus convaincus par le discours de quelqu’un qui porte une blouse. Mais aujourd’hui les thérapeutes alternatifs ne la portent plus, soit parce qu’ils ont peur de se voir reprocher de chercher à ressembler aux médecins, soit pour montrer qu’ils se distinguent de la médecine conventionnelle qu’ils critiquent. »

Richard Monvoisin note un autre détail dans le premier reportage : le diplôme affiché lui aussi au mur.  « On relèvera que le diplôme affiché n'est qu'un certificat interne à l'Institut institut, c’est un nom que tout le monde peut prendre d'hygiène vitale créé par Marchesseau. » Richard Monvoisin note aussi que ces thérapeutes ont recours à une pseudoscience, l’iridologie : « Outre l'incongruité de l'usage d'une technique d'iridologie, remontant au Hongrois Von Peczely au XIXe, et qui n'a jamais fait ses preuves en terme de diagnostic (il y a de belles études sur le sujet), le point central ici est la définition de techniques "naturelles". Le mot naturel est un piège, car il implique pour beaucoup de gens non avertis aussi bien "normal" et "désirable" que "non transformée". Or la nature n'est ni bonne ni mauvaise en soi, tout dépend des usages. Et s'il s'agit de ne garder des techniques naturelles, alors le sauna n'est pas très "naturel", sauf si l'on vit sur un terrain volcanique actif. Par ailleurs, l'acupuncture ou le shiatsu n'ont pas grand chose de "naturel", à la rigueur peut-on dire que c'est non invasif, mais le hic c'est que ces techniques reposent sur une cartographie de méridiens dont il n'y a aucune preuve d'existence malgré des décennies de recherche. »

« Un corps qu'il faut nettoyer, détoxifier »

Selon Clément, l’argument de base de ces deux thérapeutes est le suivant : « Notre corps est rempli de toxines, il faut le détoxifier, le nettoyer. Il n’y a pas un influenceur en santé alternative qui ne raconte pas la même chose encore aujourd’hui. Ça n'a pas changé depuis quarante ans, c'est fou ! ». Le seul problème, c’est que c’est tout à fait faux, nous explique Thibault Fiolet : « L’idée qu’on se débarrasserait mieux des toxines grâce à l’alimentation n’a pas de fondement biologique. Oui le foie a une fonction de détoxification, mais l'alimentation ne va pas modifier cette fonction, elle ne va pas moduler la vitesse des réactions chimiques impliquées. Quand votre foie fonctionne mal et assure mal cette fonction, c’est grave : on le sent et on va directement à l’hôpital. Cette idée de détoxification est complètement inventée, c’est du marketing. »

 Jean-Claude Leblanc dans son cabinet à Amiens. Reportage diffusé le 10 avril 1980 sur FR3 Picardie.

Là encore, ces idées et les méthodes argumentatives pourraient encore être entendues dans des contenus charlatanesques contemporains. Clément note par exemple dans le second reportage : « Le naturopathe dit : “Nous nous occupons de la santé, de la vitalité, alors que le médecin s’occupe de la maladie”. C’est exactement ce que dit Thierry Casasnovas dans ses vidéos. Ça doit être le genre de petites phrases qui fonctionnent bien et qui ont traversé le temps. »

Plus grave encore, Jean-Claude Leblanc assure dans le reportage être en mesure de soigner le cancer. Il le fait en prétendant que cette maladie fonctionne en sept stades, une théorie qui « sort de son seul esprit », alerte Richard Monvoisin. Relancé par le journaliste, le thérapeute précise ne pas être en mesure de soigner les gens qui n’ont plus assez de ce qu’il appelle « vitalité » ou « énergie vitale ». Thibault Fiolet nous le confirme, ça n’a aucun sens scientifique : « Le concept de vitalité ne veut pas dire grand chose au niveau biologique. Ce n’est ni défini, ni mesurable. Ça n'a de sens ni au sujet du cancer ni au sujet d’autres maladies ». Mais c’est un coup de maître en termes d’argumentation analyse Clément : « C’est le même discours qu’Irène Grosjean. C’est très malin, ça veut dire que si quelqu’un ne guérit pas, c’est qu’il n’avait plus les ressources pour auto-guérir. C’est donc lui le problème et ce n’est pas la faute de la méthode. »
 

Pierre-Valentin Marchesseau, l'ancêtre des antivax

Sur l'ORTF, le 9 janvier 1974.

En 1974, un célèbre naturopathe appelé Pierre-Valentin Marchesseau remet en cause à la télé l’utilité des vaccins en direct sur l’ORTF. Les journalistes Christiane Cardinal et Gilbert Kahn décident d’organiser ensuite une autre émission consacrée à la naturopathie. 

Marchesseau utilise les mêmes arguments que ses collègues, comme l’idée qu’il faudrait nettoyer les toxines — il les appelle colles et cristaux — de l'organisme via l’alimentation. Il insinue que l’alimentation serait la cause principale de toutes les maladies, ce qui est tout aussi faux explique Thibault Fiolet. « Les facteurs induisant les maladies dépendent de chaque maladie. On sait par exemple que le cancer du col de l’utérus est principalement provoqué par le papillomavirus (HPV) ou qu’un rhume sera provoqué par un virus respiratoire. Mais pour d’autres cancers et pour beaucoup d’autres maladies, les causes sont multifactorielles. Il y a certains facteurs de risques comme le fait de fumer et de consommer de l’alcool, ou effectivement des facteurs alimentaires comme le fait de ne pas assez manger de fruits et légumes. »

« La maladie aurait un sens divin qu'il faut décrypter »

Richard Monvoisin note chez Marchesseau et chez de nombreux thérapeutes une même idée : il faudrait trouver la cause d’une maladie pour pouvoir la guérir. Un argument qu’il décrypte également : « C'est en ligne directe avec la médecine des premiers siècles chrétiens, où la maladie a un sens divin qu'il faut décrypter. C'est très séduisant, mais le risque est qu'on se satisfasse d'une fausse cause, et qu'on parte ensuite sur des voies de guérison en lien avec cette cause alléguée, qui ont des chances de se révéler des impasses. Autant sur des maladies bénignes, ce n'est pas grave, autant sur des cas de cancers ce n'est plus la même histoire. » Clément y voit aussi une quête de sens logique quand on est concerné par la maladie : « Les gens se tournent vers ces médecines parce que c'est très dur en général pour l’être humain d’accepter que quelque chose d’important est simplement dû au hasard. Notre cerveau fonctionne comme ça, il aime bien trouver une cause, une explication. Ces pseudo-médecines apportent des explications à tous les problèmes médicaux, et en ce sens, elles sont rassurantes ». 

Mais contrairement à ce qui se passe dans les reportages précédents, les arguments et les idées de Marchesseau sont peu à peu démontés et désamorcés au cours de l’émission. Le tout grâce à un dispositif qui serait utile et efficace encore aujourd’hui, juge Clément : «Cette émission est vraiment géniale. Les présentateurs et présentatrices sont incisifs. Le médecin est un peu fatigant à force dans son rôle de rabat-joie, mais il a une place importante dans l’émission et c’est un vrai contrepoint scientifique au naturopathe. Et on a une citoyenne sceptique qui met à jour le double langage et les paradoxes de la com' du naturopathe. Finalement, le pape de la naturopathie passe petit à petit à la machine à laver. C’est génial et je n’ai rien vu de pareil récemment à la télé ». Finalement, ces archives sont utiles à ceux qui écoutent et regardent des charlatans, mais aussi aux journalistes qui les invitent encore aujourd’hui. 

 

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