Capture d'écran du site de NTA

© Crédits photo : NTA / Capture d'écran.

Nigeria : des médias de service public plus nécessaires que jamais

Comment expliquer une telle place du service public dans un pays qui a pris le monde anglo-saxon pour modèle ?

Temps de lecture : 10 min

Les médias de service public jouent un rôle majeur dans le pays le plus peuplé d’Afrique. La NTA (National Television Authority), la principale télévision publique, reste l’une des plus regardées du pays. À l’image de France 3, elle dispose d’antennes locales dans chacun des 36 États de la Fédération nigériane. Chaque antenne régionale, produit des dizaines d’heures de programmes par jour (en anglais et en langues locales).


La NTA, qui revendique 90 millions de téléspectateurs quotidiens (soit 50 % de la population nigériane), est la seule chaîne de télévision vraiment présente sur l’ensemble du territoire depuis sa fondation, en 1977, sous l’impulsion du régime militaire. Sa direction est désignée par le président de la Fédération. Le chef de l’État est élu au suffrage universel, tous les quatre ans (sur le modèle américain). La NTA et les autres chaînes publiques sont financées par l’impôt. La NTA dispose d’un financement fédéral, alors que les chaînes d’État sont financées par les gouverneurs élus dans chacun des États de la Fédération. L’argent des 36 États de la Fédération provient de l’État fédéral, dont les ressources proviennent majoritairement du secteur pétrolier (95 % des devises du pays).


La NTA, télévision nationale, conserve une grande influence. «Elle touche tous les territoires et tous les milieux sociaux. Quand un publicitaire veut fédérer, il passe de la publicité sur cette chaîne qui demeure incontournable » note une journaliste qui travaille pourtant pour la concurrence, la chaîne privée Channels. NTA est avant tout financée par des dotations de l’État, auxquelles s’ajoutent les rentrées publicitaires. La NTA dispose de nombreuses chaînes thématiques, notamment NTA Knowledge (entièrement dévolue à l’éducation, cette chaîne diffuse aussi des programmes d’enseignement du français), NTA Sport ou NTA International.
 

La qualité des programmes et leur conformité à la législation est contrôlée par la Nigerian Broadcasting Commission (NBC), un organisme de contrôle de type CSA (Conseil Supérieur de l’Audiovisuel). Les membres du NBC sont nommés par le président de la République. Il doit les choisir, en théorie, parmi les professionnels des médias audiovisuels mais en pratique le chef de l’État déroge fréquemment à cette règle.

Le chef de l’État délivre également les autorisations d’émettre. Il peut retirer des fréquences. En général, il intervient surtout pour faire interdire des programmes considérés comme contraires aux bonnes mœurs, notamment des clips d’artistes nord-américains. Cette année, « Anaconda » un clip de la rappeuse Nicky Minaj a été interdit d’antenne. Les membres du NBC suivent de près les recommandations du ministre de l’Information, qui lui-même suit de près celle du chef de l’État, qui possède la légitimité du suffrage universel.

Unité et diversité

Chacun des États de la Fédération dispose également de sa propre chaîne d’information publique. Les radios d’État à l’image de la FRCN (Federal Radio Corporation of Nigeria)sont également écoutées sur l’ensemble du territoire. Elles disposent aussi de radios FM plus ciblées sur tel ou tel segment de la population, notamment la jeunesse. Il en va ainsi de Metro FM, une radio musicale et sociale qui s’adresse aux jeunes de Lagos, ville de 22 millions d’habitants (cité la plus peuplée du continent).

Même la presse écrite intègre une dimension de service public. Fondé en 1925, le quotidien Daily Times a longtemps appartenu à l’État avant d’être privatisé. Dans la plupart des grandes villes, des quotidiens d’État perdurent : ils sont soutenus financièrement par les gouverneurs élus par les populations locales sur le modèle des États-Unis. Ils sont chargés par les autorités de défendre les problématiques chères aux différents États de la Fédération et participer à l’éducation des populations. Ces médias (de presse papier) se positionnent désormais sur Internet et sur le web TV.

Comment expliquer une telle place du service public dans un pays qui a pris le monde anglo-saxon pour modèle ? Dès son indépendance, acquise le 1er octobre 1960, cette ex-colonie britannique a connu un destin tumultueux marqué par des coups d’État. Le premier réflexe des putschistes a été de prendre le contrôle des médias d’État, conscients que leur légitimité viendrait du contrôle des rares médias alors présents dans le pays.

Dès 1967, la région du Biafra (sud-est du Nigeria) a fait sécession. Elle s’est immédiatement dotée d’une radio, consciente que la guerre était aussi un conflit médiatique de premier ordre. Elle en a confié la direction à Chinua Achebe, qui était alors l’écrivain le plus célèbre d’Afrique anglophone (1). Afin d’attirer des soutiens étrangers, il fallait montrer que les Biafrais (des catholiques) étaient les victimes d’une guerre menée par des nordistes musulmans. Le régime fédéral s’efforçait, au contraire, de démontrer qu’il voulait avant tout restaurer l’unité du territoire. La guerre du Biafra a fait près de trois millions de victimes ; elle a profondément marqué les esprits au Nigeria. Mais aussi dans le reste du monde, le « désastre humanitaire » du Biafra ayant été à l’origine des premières actions des « French doctors » de Médecins sans frontières.
 
 Les médias de service public ont pour mission première de renforcer l’unité nationale dans un pays de 181 millions d’habitants qui compte plus de 300 ethnies 
Après l’échec de la tentative de sécession, en 1970, les médias publics ont eu pour principale tâche de renforcer l’unité nationale. Le pays compte près de 300 langues et ethnies. Même au sein des ethnies, il est parfois difficile de trouver une lingua franca. Ainsi l’ibo (langue majoritaire dans le sud-est) utilisé dans les médias peut se révéler très différent d’une région à l’autre. Les médias de service public ont pour mission première de renforcer l’unité nationale dans un pays de 181 millions d’habitants qui compte plus de 300 ethnies (selon les projections démographiques de l’ONU, le Nigeria comptera 400 millions d’habitants en 2050).

L’anglais constitue la langue véhiculaire dans les médias de service public : tous les médias publics accordent une large place à cette langue officielle, mais les autres langues principales possèdent, elles aussi, des espaces dévolus notamment le yorouba (sud-ouest), le haoussa (nord), le ibo (sud-est). Dans le nord musulman, le haoussa fait davantage figure de lingua franca que l’anglais, alors que les médias audiovisuels du secteur privé emploient de plus en plus le « pidgin english », un créole compris par un plus large public. Un media privé, Wazobia FM, s’est spécialisé dans l’usage du pidgin et est rapidement devenu, grâce à cette langue, l’une des radios les plus écoutées. Wazobiavient d’ailleurs de lancer sa télévision, elle aussi dévolue au pidgin. La montée en puissance de ces médias en pidgin est mal vue des élites et aussi des enseignants ; ils considèrent que le développement du pidgin nuit à l’intégration des nouvelles générations sur un marché du travail de plus en plus internationalisé.

Après la guerre du Biafra, les discours sécessionnistes ont disparu des médias officiels, tout comme ceux incitant à la haine raciale, ethnique ou religieuse. Un bureau de la censure (Board of censorship) vérifie que les programmes diffusés ne contreviennent pas à ces directives. Si ces règles ne sont pas respectées, les SSS (State Security Services) peuvent intervenir dans les médias et les faire fermer provisoirement. À partir de 1976, les régimes militaires ont décidé de réunir toutes les télévisions régionales sous la houlette de la NTA, elle-même placée sous le contrôle des autorités politiques.

La hantise des tensions ethniques et des influences étrangères

Les films produits par Nollywood  et destinés à être diffusés par les chaines publiques et privées peuvent aussi connaitre ce type de mésaventure. Ainsi, en 2013, le film Boko Haram n’a pas obtenu d’agrément des autorités. (2)

La sortie nigériane du film Half of a Yellow sun (La moitié d’un soleil pourpre), adapté du roman éponyme de Chimamanda Ngozi Adichie, a été retardée de plusieurs mois (3), le temps que le bureau de la censure se prononce sur la possibilité de projeter ce film au Nigeria. (4)
 
 Le secteur des médias est particulièrement surveillé pour éviter les tensions ethniques mais aussi pour limiter les influences étrangères 
Tous les films projetés au Nigeria doivent être visionnés par le bureau de la censure avant de recevoir leur agrément pour sortir en salle ou passer à la télévision. Le secteur des médias est particulièrement surveillé pour éviter les tensions ethniques mais aussi pour limiter les influences étrangères. Aucune radio internationale : ni RFI (Radio France internationale), ni la VOA(Voice of America), ni même la BBC(British Broadcasting Corporation) n’ont reçu d’agrément pour émettre sur la bande FM. La loi nigériane interdit d’ailleurs que les médias étrangers soient présents en direct sur la FM. Les reprises d’émissions étrangères sur des médias nigérians ne sont possibles qu’en différé, afin d’éviter que des médias étrangers ne tentent d’influer sur les débats politiques nigérians.

La première puissance économique du continent veut exercer une influence continentale, tout en se mettant à l’abri des influences externes. Un fort nationalisme a cours au Nigeria. Il s’exprime aussi dans les médias de service public. D’autant plus que le Nigeria a longtemps été dirigé par des régimes militaires. Le retour à des régimes civils s’est effectué en 1999. Le premier président élu après la transition démocratique, Olusegun Obasanjo, était lui-même un général qui avait dirigé un régime militaire de 1976 à 1979. Le nouveau chef de l’État, élu en avril 2015, Muhammadu Buhari est également général. Il avait déjà régné sur le Nigeria de 1983 à 1985. L’armée conserve une grande influence sur la vie politique et médiatique.

Au cours des cinquante dernières années, les médias publics ont contribué à apaiser les débats politiques, à renforcer l’identité nationale et à permettre l’amélioration du niveau linguistique des populations, notamment en anglais. Le service public a aussi permis d’échapper en partie à la « marchandisation » de l’information qui menace le monde médiatique nigérian. Des centaines de radios, de télévisions, de journaux et de sites Internet ont vu le jour au cours des deux dernières décennies.

À l’abri des pressions commerciales

Les journalistes touchent fréquemment leurs salaires avec retard. D’où la tentation parfois de « vendre » du temps d’antenne aux entreprises en quête de publicité. Les journalistes produisent en effet souvent les programmes à leur frais : afin de passer à l’antenne, ils doivent parfois trouver des « sponsors », dont l’argent doit alors être partagé avec la direction du média. Il va de soi que dans ces conditions, les sponsors politiques, économiques, culturels ou religieux peuvent faire passer le message « publicitaire » de leur choix sous couvert de journalisme indépendant.

Comme les médias de service publics rémunèrent plus régulièrement leurs journalistes, ils sont davantage à l’abri de ce type de pressions commerciales. Les médias de service public offrent donc des garanties de plus grande indépendance vis-à-vis des puissances financières. Mais ils subissent les pressions des dirigeants politiques (président et gouverneurs) qui sont à l’origine des nominations de leurs patrons de chaîne.

Les médias de service public n’ont pas besoin de se livrer à une course effrénée à l’audience. Ils sont aussi à l’abri des pires dérapages : publications d’informations non vérifiées par des nouveaux médias privés qui veulent coûte que coûte échapper à l’anonymat.

Au lendemain de la présidentielle de 2015, des médias privés ont diffusé des déclarations chocs de Wolé Soyinka, premier Africain à avoir remporté le prix Nobel de littérature en 1986 et figure morale du pays. Dans les propos rapportés par les médias, cet intellectuel engagé s’en prenait très violemment aux Ibos (les ex-Biafrais), les accusant de voter uniquement en fonction de leurs intérêts financiers. Ces propos ont enflammé les réseaux sociaux et provoqué des tensions ethniques.

Or, Soyinka n’avait jamais tenu les propos qui lui étaient prêtés ! (5)

À la peine sur le web

Dans ce secteur des nouvelles technologies, les médias de service publics peinent à occuper une place de choix. NTA est peu présente sur l’internet. Lors de la présidentielle, signe des temps, c’est un nouveau media, Sahara Reporters qui a exercé une forte influence. D’abord simple site d’information, Sahara Reporterss’est mis à produire rapidement de nombreux contenus audiovisuels, par le biais de Sahara TV, diffusée sur son site. Sahara TV a par exemple diffusé des programmes d’informations en continu pendant l’élection présidentielle. Sahara reporters a également décidé, lors des dernières élections, de publier les résultats électoraux dès le lendemain du vote, plusieurs jours avant la commission électorale.

Ce média agissait ainsi en infraction avec la loi électorale, mais aucune instance de régulation n’a été en mesure de réagir ou de sanctionner le site : la rédaction de Sahara Reporters se trouve à New York, bien loin de la zone d’intervention des services de sécurité nigérians. Elle échappe donc aux autorités de contrôle nigérianes.
 
Afin de garder une influence sur la jeunesse, les médias de service public ont tout intérêt à se développer sur Internet. Même s’ils n’auront pas le même rôle prescripteur que celui qu’ils ont pu avoir au cours des précédentes décennies. Aujourd’hui, même dans le domaine de l’information télévisée, le secteur privé gagne des parts de marché, notamment Channels, chaîne d’information continue qui se veut un «CNN nigérian», avec toutefois un prisme plus national que son homologue américain. D’autres chaînes privées telle que AIT (African Independent Television) possèdent une influence croissante. Le Nigeria compte plus d’une centaine de chaînes privées. Depuis la fin des années 1990, les chaînes privées se sont multipliées. Elles ont adopté un ton plus indépendant vis-à-vis du pouvoir politique qui a contribué à faire évoluer le paysage médiatique. Ces chaines privées ont conquis un influence certaine dans les milieux urbains éduqués qui apprécient leur liberté de ton. Mais elles n’ont pas encore pénétré le milieu rural qui représente plus de 50 % de la population nigériane.

Aujourd’hui, les audiences sont plus fractionnées que jamais. La multiplication de ces médias – où les professionnels côtoient les amateurs – qui se livrent une concurrence féroce, pose une question plus essentielle que jamais : celle du « fact checking » (vérification factuelle). Peu lucrative en tant que telle, cette activité pourtant capitale pourrait se développer dans les années à venir. Qui mieux que le service public pourrait s’y livrer ? Plutôt que de tenter de censurer une production journalistique réalisée aux quatre coins du monde, les instances gouvernementales et para-gouvernementales pourraient tenter d’impulser le développement de médias de qualité aptes à vérifier les informations.

Les médias de service public, moins soumis aux pressions économiques et financières que ceux du privé, n’en seraient que plus utiles. Ils pourraient ainsi s’insérer plus harmonieusement dans un monde médiatique en pleine mutation. L’internet et les réseaux sociaux permettent d’ailleurs de diffuser rapidement les correctifs. Plutôt qu’à la censure classique, les autorités de contrôle pourraient alors laisser place à la pédagogie et à la vérification des sources. Si les rumeurs se répandent rapidement, elles sont démenties tout aussi vites par le biais du « fact checking » que réalisent déjà des internautes nigérians sur les réseaux sociaux. Cela supposerait toutefois une plus grande indépendance des médias publics vis-à-vis du pouvoir politique.

À l’ère de l’Internet, les médias de service public nigérians ont gagné en maturité et en crédibilité. D’autant que la démocratisation a rendu l’opinion plus exigeante à l’égard des médias en général, notamment vis-à-vis de de ceux du service public.

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Crédits photos :
- Capture d'écran du site NTA Nigeria
(1)

Il est notamment l’auteur de Le Monde s’effondre, Paris, Présence africaine, 1966 (paru en anglais en 1958).

(2)

Le réalisateur de ce long métrage imaginait que des islamistes radicaux déposaient une bombe à Lagos, la capitale économique du Nigeria, qui provoquait un début de guerre civile ; ce scénario n’a pas été jugé propre à l’apaisement des esprits. 

(3)

La moitié d’un soleil pourpre, réalisateur Biyi Bandele, 2013.

(4)

teCette fiction se déroule pendant la guerre du Biafra (1967-1970) et évoque les pogroms anti-Ibos dans le nord du Nigeria qui ont précédé la guerre civile. Dans le film, avant de procéder aux massacres, l’officier demande aux civils : « Êtes-vous Ibos ? ». Cette réplique a été coupée par le bureau de la censure. Elle a été jugée à même de raviver les plaies de la guerre civile.

(5)

Il en a produit la preuve : à savoir un enregistrement de sa conférence. 

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