nora hamadi

© Crédits photo : Pomka Six

Nora Hamadi, passion Europe

Aux manettes de « Sous les Radars » sur France Culture, l'ancienne animatrice de feu « Vox Pop » animera sur Arte, à partir du 26 juin, un nouveau magazine européen : « 27 ». Portrait d’une experte en vulgarisation, qui veille à bien rester ancrée dans le réel.

Temps de lecture : 6 min

Fin d’après-midi dans un café du 15e arrondissement de Paris. Nora Hamadi, chevelure imposante, engoncée dans une écharpe, déboule, rayonnante et essoufflée. Un peu en retard, celle qui se présente sur son compte Twitter comme « miss Europe d’Arte » se confond en excuses.

L’Europe, c’est sa grande spécialité depuis dix-sept ans. Entre septembre 2018 et décembre dernier, la journaliste présente « Vox Pop », magazine européen d’enquêtes et d’entretiens. À partir du 26 juin, elle animera un nouveau magazine, toujours sur Arte, encore sur l’Europe, intitulé « 27 ». Comme le nombre de pays membres de l’Union européenne. Il fallait y penser. Déjà en 2006, pour ses débuts à la télé, elle aborde les relations internationales à iTélé, l’ancêtre de CNews. En 2009, elle est recrutée par Public Sénat et passe devant la caméra pour présenter l’émission « Europe Hebdo ». « La matière à ce moment-là est absolument passionnante : on a les ricochets européens de la crise de 2008, notamment avec la crise grecque. », se souvient la quadra avec intensité. Un tournant pour l’Europe donc, mais aussi pour la journaliste, qui se spécialise alors sur le sujet.

Dans « Europe Hebdo », Nora Hamadi traite les affaires parlementaires européennes. Thème aride en apparence. « Pas plus que les affaires de l’Assemblée nationale et du Sénat », défend-elle. Quant au supposé désintérêt du public, elle n’y croit pas. « Lors de grandes crises comme la Grèce en 2008 ou le Covid, les gens s’en rendent compte : l’Union européenne a des choses à faire. » Le conflit russo-ukrainien est un autre exemple. « Des sujets très importants comme l’indépendance énergétique, l’autonomie alimentaire et la défense européenne sont revenus sur la table, nous explique-t-elle en mai par téléphone, c’est du concret ». Pour elle, pas de doute : « Tout dépend de la façon dont vous racontez les choses. » 

Nora Hamadi est une professionnelle de la vulgarisation. « Elle a cette capacité à faire le lien entre les actions de la Commission européenne et le quotidien des gens », estime Jean-François Achilli, présentateur des « Informés » sur France Info où la journaliste intervient. « Elle a de vraies convictions sur l’Europe, complète Gilles Leclerc, ancien présentateur de « France Europe Express » sur France 3. C’est assez peu courant dans la culture moyenne du journaliste français. » Pour Véronique Auger, présidente de l’AEJ, l’Association des journalistes européens, fonction autrefois occupée par Nora Hamadi, la journaliste « a cette faculté de donner envie de comprendre et d’expliquer l’Europe. Les gens s’intéressent à ces sujets, les dirigeants des médias beaucoup moins ».

 « Arte est le seul espace à la télé française irrigué par la question européenneLes Allemands, les Belges, les Européens de l’Est et du Nord traitent davantage le sujet que nous, tout comme les Anglais… même s’ils en parlent en mal », analyse Nora Hamadi. Un élément d’explication : la culture du consensus de beaucoup de pays européens se rapproche de celle de l’Union européenne… à l’inverse de la culture politique française axée sur la confrontation, qualifiée parfois « d’immature » dans les travées du parlement. Trop exotique, pas assez vendeur, le compromis à l’européenne ne passerait pas chez les médias français. Le conflit en Ukraine a cependant fait bouger les lignes selon Nora Hamadi : le conflit est aux portes de l’Europe, difficile de ne pas parler des décisions de l’Union européenne. Mais, regrette-elle, les journalistes invités à s’exprimer sur ces sujets n’ont pas toujours de « véritable expertise européenne, or vous avez besoin d’être très au point sur le sujet pour vulgariser au mieux ».

Ce désintérêt pour l’Europe, Nora Hamadi le comprend d’autant moins que des médias extra-européens s’intéressent de près aux affaires du Vieux Continent. Notamment Politico, pure player américain spécialisé dans la politique. « L’UE est un lieu de pouvoir en concurrence avec la Chine et les États-Unis. Pour les gouvernements étrangers, c’est un acteur majeur, analyse-t-elle. Le détachement des rédactions françaises vis-à-vis de ces sujets pose une vraie question démocratique. »

Le statut de « miss Europe » a permis à Nora Hamadi d’être facilement identifiée dans le paysage du journalisme français. Cette étiquette l’empêcherait-elle de traiter de sujets moins technos ? « Le prisme européen permet aussi de s’interroger sur les fractures françaises et les possibles remèdes. Il y a de l’écho entre le mouvement Cinq étoiles en Italie, le Brexit au Royaume-Uni et les gilets jaunes en France », affirme la présentatrice de « 27 », qui se définit comme une « journaliste politique, qui sait aussi parler d’Europe ».

Ne laisser aucun sujet sous les radars

Écho, recul, mise en lumière de l’invisible : autant de commandements à l’origine de « Sous les radars », l’émission qu’elle présente sur France Culture depuis septembre. Après plusieurs échanges commencés en mai 2021, Nora Hamadi et Sandrine Treiner, présidente de France Culture, se mettent d’accord pour créer une émission. Son objectif : parler des Français qu’on ne voit jamais. Programmée le samedi en fin de matinée, « Sous les radars » offre l’occasion à Nora Hamadi de retourner sur le terrain. « J’en avais besoin. L’émission me permet de donner la parole aux personnes que l’on n’entend jamais, c’est important dans le contexte de cette année électorale. »

Nora Hamadi n’explore pas seulement les marges dans son travail de journaliste. Elle mène bénévolement depuis quinze ans des actions d’éducation aux médias, partout en France. Lors de notre dernière discussion, en mai, elle revient tout juste de New York, où elle a accompagné un groupe d’adolescents et de jeunes adultes de la Courneuve partis présenter leur projet de média… à l’ONU. « Accompagner et faire entendre les paroles des absents de l’espace médiatique, voilà ce qui l’intéresse », partage Emmanuel Vaillant, co-fondateur de la ZEP (Zone d’expression prioritaire), une association d’éducation aux médias dont Nora Hamadi est devenue présidente à l’été 2020. « Davantage de journalistes doivent s’investir dans l’éducation aux médias à destination des jeunes… et des moins jeunes. » Aller sur le terrain permet de « prendre la température de la société » et de se confronter au ressentiment des Français à l’égard des journalistes.

Difficile pour Nora Hamadi d’être déconnectée de la réalité quand on connaît son parcours. « Elle a les valeurs et les convictions des enfants nés dans l'incertitude de parents immigrés qui font des sacrifices pour leurs petits », témoigne Raphaël (dit Raphäl) Yem, créateur du magazine en ligne Fumigène, dont Nora Hamadi est rédactrice en chef.

Rien, nous dit elle, ne la destinait au journalisme. Dans sa famille ouvrière d’origine kabyle, les journalistes « ont toujours été vus comme des outils du système ». « Je ne crois pas avoir fait changer d’avis mes parents à ce sujet, ils sont fiers de moi et je n’ai pas le sentiment de les trahir. »  Après des études de sociologie politique à l’université de Nanterre, elle entre à l’Institut pratique de journalisme (IPJ) en 2005… mais n’y reste pas. Un entretien pour une alternance auprès d’un grand média lui coupe l’envie de continuer dans l’école. On n’en saura pas plus. En colère mais pas pour autant résignée, elle donne des cours de sociologie dans des associations, dans l’espoir de « passer par la cheminée car la porte est fermée ».

L’ouverture arrive un été, au milieu des années 2000.  Elle remplace une assistante au Parisien, grâce au tuyau de la mère d’une amie. Elle retranscrit les papiers des journalistes en déplacement. Alors à la tête du service économique, Éric Giacometti la repère. « Elle assistait aux réunions de rédaction, donnait son avis, en se posant de bonnes questions. On était sur des sujets parfois un peu costauds, elle nous poussait à penser à d’autres angles. »  Éric Giacometti encourage alors Nora Hamadi à persévérer dans son projet de devenir journaliste.

Elle se tourne, sur les conseils d’une amie, vers L’Express, et envoie une candidature. Christophe Barbier lui accorde un entretien. La journaliste se souvient : «Il m’a dit qu’il s’attendait à la Nora d’Ibsen ». Une référence à la pièce Une maison de poupée, l’une des préférées de la journaliste. S’ensuit une longue conversation sur le théâtre. « Quand vous n’avez pas les codes, que vous ne venez pas du bon endroit, faire du théâtre vous permet de devenir une sorte de caméléon, raconte la journaliste. Cette capacité d’adaptation m’a permis de m’en sortir dans ce boulot. » Christophe Barbier confirme : « Elle a ce côté extraverti, peu fréquent chez les jeunes gens incertains dans leur identité. Son côté joyeux, optimiste même, appliqué aux sujets difficiles, était agréable. » La voici engagée, pour quelques mois, au service politique de L’Express. Sa carrière est lancée. Elle revient, en tant que journaliste cette fois, au Parisien, puis à iTélé, Public Sénat, Arte, France Culture. « Elle va aller plus loin, elle représente ce dont nous avons besoin en France, des gens qui sont intraitables sur la qualité de l’information mais qui restent ouverts et ne sont pas sclérosés », prédit Éric Giacometti. Nora Hamadi assure ne pas avoir de plan de carrière et ne pas savoir dire non. « Tout me fait envie. »

 

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