Illustration représentant une personne sur la plage tenant un numéro spécial Sexe entre ses mains

© Crédits photo : La Revue des médias. Illustration : Laura Paoli-Pandolfi.

Pourquoi les médias parlent-ils autant de sexe l’été ?

 Les articles sur la sexualité envahissent les journaux et les vacanciers les plages ? Vous êtes bien en été. Si le sexe passionne toujours autant comme sujet, son traitement médiatique est de moins en moins normé et injonctif.

Temps de lecture : 7 min

« La nouvelle révolution sexuelle », « Spécial sexe : Cap sur le plaisir »,  « Les nouvelles sexploratrices », « L’été des 3C : Consentement, Capotes, Cunni », « Hors-série spécial : Les stars et le sexe »… À l’arrivée des beaux jours, le sexe se fait une place au soleil dans les articles de presse. L’été dernier, Voici avait ainsi fait le choix de publier chaque semaine des extraits d’International Guy – Paris, un best-seller sur les aventures amoureuses et coquines d’un coach en séduction. Et si l’on en croit les sexologues, interrogés à longueur d’été, la cause est entendue : la saison est bel et bien propice à la chose car elle est synonyme de repos et de rallongement des journées. « Traditionnellement, l’été est associé à l’hédonisme. On voit davantage les corps, on a donc souvent plus de libido et plus de désir », pointe Maïa Mazaurette,  journaliste spécialiste des questions de sexualité.


Un marronnier malgré lui

Pour faire face aux aléas de l’actualité, les médias ont recourt aux marronniers, ces sujets prévisibles et récurrents, qui font pulluler les articles dédiés aux bouchons sur les autoroutes au mois d’août ou sur la rentrée scolaire en septembre. « Le sexe revient chaque année en couverture des magazines. Pour cette raison on peut le considérer comme un marronnier », estime Claire Blandin, professeure en sciences de l'information et de la communication à l'université Paris-XIII.

« L'été, les rédactions doivent continuer de remplir les pages et se concentrent alors davantage à la sexualité. »

Pour comprendre l’aspect cyclique de ce sujet, il faut chercher du côté de la course à l’information. « L’actualité estivale est plutôt froide, peu animée. Les journalistes multiplient donc les sujets de société ou de développement personnel pour compenser », rajoute Claire Blandin. Traditionnellement, le mois d’août est une période creuse en France puisque les élus, ministres et une partie des Français sont en vacances. « Il ne se passe pas grand-chose et les rédactions doivent continuer de remplir les pages, elles se concentrent alors davantage à la sexualité. De plus, pour les journalistes très spécialisés comme moi, les thèses sont publiées un peu avant l’été, ce qui nous donne de la matière », explique Maïa Mazaurette.

Depuis 2004, l’hebdomadaire Les Inrocks a embrassé pleinement cette réalité et fait le choix de consacrer un hors-série au sexe chaque été. Avec le temps, ce numéro est devenu un rendez-vous attendu. « Beaucoup de personnes sont fascinées par ce numéro, car je pense que l’on a trouvé un bon équilibre entre le trash, le divertissant et la réflexion », confie Carole Boinet, rédactrice en chef de ce hors-série.

Couverture des Inrocks pour l'été 2019. DR.

Tous les magazines n’attendent pas pour autant les premières chaleurs pour évoquer le sujet. Si la sexualité fait la couverture du numéro double de juillet/août de Causette, Sarah Gandillot, sa rédactrice en chef, estime le sujet récurrent toute l’année pour le magazine « plus féminin du cerveau que du capiton ». « Causette en a toujours beaucoup parlé de façon très décomplexée et, je l’espère, décomplexante. En été, la différence est que l’on va faire la couverture dessus. »

« Le sexe entraîne du clic et fait vendre »

Un autre facteur ne doit pas non plus être négligé : les corps et le sexe sont des vecteurs de trafic non négligeables, dont l’intérêt se répercute aussi sur les ventes. « Si les médias en parlent autant l’été, c’est parce que le sexe entraine du clic et fait vendre », avance Maïa Mazaurette. Difficile pour autant de prouver que les ventes élevées du tabloïd britannique The Sun sont principalement liées à sa célèbre page 3 — elle montre chaque jour la photographie d’une jeune femme dévêtue. En 2017, un professeur et des étudiants de l’EM Normandie, une école de commerce, s’étaient amusés de cet attrait pour le sujet en publiant un article à propos des titres accrocheurs sur le webjournal de l’école, subtilement intitulé « Qui a les plus gros boobs de l’EM ? ». Résultat : les clics ont explosé et l’article est rapidement devenu le plus lu du site, après avoir été largement repris par plusieurs médias en ligne.

Couverture de Causette pour l'été 2019. DR.

Cette opportunité pécuniaire, Sarah Gandillot, de Causette, revendique la saisir. « Nous savons que le sexe intéresse les gens. Comme les autres magazines, nous avons aussi besoin de vendre notre journal qui, l’été, reste deux mois en kiosques. Nous nous concentrons donc sur une valeur sûre. » La rédactrice en chef explique toutefois ne pas vouloir glisser vers le sensationnalisme. « Nous traitons le sujet sans jamais trahir ni nos valeurs ni notre ligne éditoriale, et de façon très différente des autres féminins parce que nous essayons de ne pas être hétérocentrés ou injonctifs. »

Le flot de recommandations et de conseils est parfois perçu comme un impératif par lectrices et lecteurs, qui peuvent alors s’en désintéresser. « Certains personnes l’interprètent comme ça et le font savoir en commentaires. Ces retours peuvent freiner un rédacteur en chef qui sera moins enclin à traiter le sujet, ce qui est dommage car le sexe n’est finalement pas tant médiatisé que ça sur l’ensemble de l’année », déplorent Maïa Mazaurette.

Le tournant 68

À travers le temps et au gré des mœurs, le traitement médiatique de la sexualité n’a cessé d’évoluer. Progressivement, les corps deviennent un sujet pour tous les types de presse. Le dénudement des corps à l’apparition des beaux jours remonte à l’après-Première Guerre mondiale, écrit Christopher Granger dans des Corps d’été au XXe siècle(1).

Longtemps inexistant, la sexualité comme sujet médiatique s’immisce au sein de la presse à la suite de la révolution sexuelle des années 1960. « Avant 1968, il n’était pratiquement pas possible d’en parler. Mais le sujet ne fait pas la couverture avant les années 1980 », souligne Claire Blandin. Après les événements de mai 68, Elle lance « L’encyclopédie de Elle », qui traite davantage de sexualité, et même, de la contraception. Ce sont surtout les corps des femmes qui font couler beaucoup d’encre, comme quand, en juillet 1973, Paris Match se demande si les seins nus sur les plages ne traumatisent pas les enfants. Ce début de médiatisation s’accompagne ainsi d’injonctions pour la femme, comme celle d’avoir une sexualité épanouie, devenue la base d’un couple, ou de mincir. C’est contre cette vision qu’émerge l’idée d’un tournant génital du féminisme. Notion chère à la philosophe Camille Froidevaux-Metterie, elle vise à investir les questions corporelles et à se défaire de ces injonctions, largement propagée par la presse féminine.

« Le sujet est infiniment mieux traité aujourd’hui qu’il y a vingt ans, même si cela reste très sage et très consensuel. »

Moins taboue, la sexualité est devenue progressivement une spécialité journalistique propre, avec une présence de plus en plus accrue hors de la saison estivale. Depuis septembre 2018, Le Figaro Madame a lancé Désirs, un podcast dédié au corps de la femme. Sur RFI, la sexologue Catherine Solano répond aux questions des auditeurs tandis que Brigitte Lahaie, après avoir officié durant de nombreuses années sur RMC, continue d’animer une émission sexo depuis trois ans sur Sud Radio. « De nombreux médias publient des chroniques sexes régulières. Le sujet est infiniment mieux traité aujourd’hui qu’il y a vingt ans, même si cela reste très sage et très consensuel », constate Maïa Mazaurette, qui tient, elle, une chronique hebdomadaire dans les pages du Monde.

Pour Carole Boinet, des Inrocks, cette médiatisation se traduit par une plus grande diversité de traitement médiatique. « Il y a une énorme évolution sur le sujet. On sort peu à peu du cadre du couple grâce à une culture qualifiée « d’intelol ». Ces médias, comme Vice ou Brain, tournent le sexe en pop culture. » Selon la journaliste, la médiatisation du sexe s’ouvre à des pratiques et à des sexualités de plus en plus variées. Un constat partagé par Sarah Gandillot, sa consœur de Causette, qui souhaite participer aux changements de cette couverture médiatique. « Nous essayons de libérer la parole et les pratiques, de faire en sorte d’ouvrir de nouveaux horizons à nos lectrices et lecteurs, et, surtout, de leur expliquer qu’il existe autant de sexualités et de façon de faire l’amour que d’individus. »

Faire accepter le sexe comme sujet sérieux

Ce n’est pas un hasard si le sexe est davantage traité lors d’une saison culturellement considérée comme plus légère. Parfois réduit à son aspect ludique dans la presse, le sexe ferait face, malgré sa médiatisation croissante, à un certain mépris au sein de la profession journalistique. « Il y a un vrai combat à mener pour faire accepter le sexe comme un sujet sérieux, contrairement à d’autres thématiques comme la culture ou le sport. Le fait de penser intellectuellement le sexe pose encore questions », déplore Maïa Mazaurette.

« Quand je souhaitais parfois traiter une actualité à travers l'angle sexe, cela ne tombait pas sous le sens pour tout le monde. »

La chroniqueuse du Monde regrette que cette difficile légitimation reste un problème très français, alors que la presse anglo-saxonne, à l’image du Guardian et du New York Times, s’empare davantage du sujet. « Même au sein de l’école de journalisme dans laquelle j’ai étudiée, quand je souhaitais parfois traiter une actualité à travers cet angle, cela ne tombait pas sous le sens pour tout le monde, et certains ricanaient. »

« Le porno est un reflet de la société : avec l’apparition des « gilets jaunes », les pornos avec des scénarios « gilets jaunes » ont explosé. »

La réduction de la sexualité dans la presse à des conseils est aussi pointée du doigt par d’autres journalistes. S’il est possible de traiter le sport sous un angle économique, sociétal ou politique, Carole Boinet argue que c’est aussi le cas pour le sexe. « C’est une porte d’entrée vers la culture : le porno est aussi un reflet de la société. Par exemple, avec l’apparition des « gilets jaunes », les pornos avec des scénarios « gilets jaunes » ont explosé », souligne la rédactrice en chef du supplément sexe des Inrocks.

Et si cette surmédiatisation saisonnière du sexe peut être déplorée, Maïa Mazaurette préfère voir le bon côté de la chose. « Heureusement que l’été est là, sinon le sujet ne serait pratiquement pas traité par les médias, si ce n’est lors de la Saint Valentin. »

(1)

Éditions Autrement.

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