Pourquoi ne connaît-on pas le cinéma allemand ?

Pourquoi ne connaît-on pas le cinéma allemand ?

Malgré un système de financement performant, quelques ambassadeurs internationaux et un marché national conséquent en Europe, le cinéma allemand reste cantonné sur son territoire et participe peu au soft power germanique.

Temps de lecture : 7 min
Très puissant dans les années 1930, porté par une Allemagne urbaine et cinéphile, le cinéma allemand s’essouffle à partir des années 1950 avant de renaître autour du nouveau cinéma allemand porté par une génération de metteurs en scène de talent (Volker Schlöndorff, Werner Herzog, Rainer Werner Fassbinder, Wim Wenders…). Aujourd’hui, ce cinéma rayonne peu au-delà de ses frontières.
 Le cinéma allemand rayonne peu au-delà de ses frontières. 

Malgré une production plutôt abondante (205 films en 2012) et quelques acteurs stars (Daniel Brühl, Diane Kruger, Christoph Waltz…), cette industrie peine à exporter ses films, tant en Europe que dans le reste du monde, et le cinéma allemand reste tourné vers son marché national. Cependant, la politique incitative menée au niveau national et régional, couplée à des infrastructures de qualité, permet d’attirer un grand nombre de tournages étrangers, en particulier américains, dans les studios berlinois. Alors, pourquoi l’Allemagne réussit-elle à produire avec succès des films étrangers et ne réussit-elle pas le même pari avec son cinéma ? Pourquoi ne connaît-on pas mieux le cinéma allemand ?

Une production abondante mais tournée vers le marché national

Le cinéma allemand connait un premier âge d’or sous la République de Weimar, de 1918 à 1933 :) : Nosferatu de Friedrich Murnau (1922), Metropolis de Fritz Lang (1927) ou encore L’Ange bleu, avec Marlène Dietrich (von Sternberg, 1930) en sont les figures de proue. La production est abondante, les entrées en salle nombreuses, et le cinéma allemand, articulé notamment autour de l’expressionnisme, rayonne internationalement. La période nazie marque une parenthèse dans la production, centrée sur le cinéma de propagande que contrôle Joseph Goebbels, avec notamment, en 1935, Le Triomphe de la Volonté de Leni Riefensthal. Les grands cinéastes émigrent aux États-Unis (Fritz Lang, Otto Preminger, Billy Wilder…). Après-guerre, le cinéma est mis en crise par l’arrivée de la télévision et de nombreuses salles ferment leurs portes. La production est alors assez classique, et le cinéma d’Allemagne de l’Est, qui profite des studios Babelsberg à Berlin et de la moindre diffusion du cinéma américain, est plus productif que celui de la RFA (seuls 63 films sont produits en RFA en 1962 par exemple). Les années 1960 et 1970 voient l’apparition du nouveau cinéma allemand, constitué autour de 26 jeunes cinéastes qui signent en 1963 le manifeste d'Oberhausen dans lequel ils s’élèvent contre « le cinéma de papa » et prônent un cinéma plus engagé socialement, politiquement et artistiquement. Ce courant rencontre peu de succès public dans un paysage audiovisuel dominé par le cinéma américain, mais produit quelques grands films, notamment ceux de Fassbinder et Herzog, ou encore de Volker Schlöndorff, Christian Petzold et Edgar Reitz.
 Un Allemand va 1,65 fois au cinéma par an, contre 3,5 fois pour un Français. 

Depuis les années 1990, une nouvelle génération rejoint ces cinéastes (Fatih Akin, Wolfgang Becker, Florian Henckel von Donnersmarck, Thomas Arslan…), plusieurs réalisateurs passent au cinéma hollywoodien (Wolfgang Petersen, Roland Emmerich …), tandis que d’autres, Tom Tykwer, Dani Levy et Wolfgang Becker, créent leur société de production (Senator Entertainment) qui produit notamment le succès populaire Run, Lola, Run. En dehors de ces quelques cinéastes phares, le cinéma allemand est marqué par deux genres : le cinéma historique, qui s’exporte plutôt bien, et la comédie, que l’on ne voit que très peu hors d’Allemagne. De fait, l’abondante production, portée par un marché peu dynamique, reste très locale : pour une population plus nombreuse qu’en France (82 millions d’habitants), l’Allemagne a aujourd’hui moins de cinémas et moins d’écrans, et en moyenne, un Allemand va 1,65 fois au cinéma par an, contre 3,5 fois pour un Français. Le cinéma allemand représente un peu plus de 20 % de parts de marché, dominé par le cinéma américain. Plusieurs raisons systémiques expliquent ce phénomène, notamment la structuration du mode de production et l’importance de la télévision dans la chaîne de financement.

Un double système de soutien

En Allemagne, le financement public du cinéma est partagé entre l’État fédéral et les länder. Au niveau national, on distingue le FFA (Filmförderungsanstalt, ou German Federal Film Board) et le BKM (Beauftragte der Bundesregierung für Kultur und Medien, ou Federal Government Representative for Culture and Media). Le FFA, institution publique indépendante créée en 1968, a un budget de plus de 70 millions d’euros par an essentiellement tiré d’une taxe sur les tickets d’entrée (de l’ordre de 2 % du prix du billet), les services de télévision et les ventes vidéo. Il propose plusieurs types de régimes d’aide, dont les deux principaux mécanismes sont le soutien sélectif (un prêt bonifié remboursable selon le revenu généré par le film) et le soutien automatique (un soutien apporté pour développer de nouveaux projets en fonction du succès public et critique du film précédent). Un accord franco-allemand est aussi établi entre le CNC et la FFA pour soutenir les coproductions.
 
De son côté, le délégué du gouvernement fédéral à la culture et aux médias (BKM) est un organe du Parlement qui gère un budget total de 90 millions d’euros en 2009, réparti notamment entre le soutien à la culture (30 millions d’euros) et le German Federal Film Fund, créé en 2007 pour attirer les productions étrangères (60 millions d’euros). L’aide financière au cinéma dépend de certains critères de localisation, de coproduction et de distribution des films qui en bénéficient, en réponse à certaines critiques portées contre les aides précédentes qui ne généraient aucun bénéfice pour le cinéma allemand (ce que l’on a appelé le « stupid german money »).
 
Les länders apportent également un soutien important à l’industrie du cinéma. Les länders de Berlin et de Brandenburg sont particulièrement actifs, au travers de l’organisme conjoint Medienboard Berlin-Brandenburg, financé par les banques d’investissements de Berlin (IBB) et de Brandenburg (ILB). Avec un budget de 25 millions d’euros, cet organisme soutient plus de 200 films de cinéma par an, dans la limite de 70 % du budget du film et si 100 % du montant fourni est dépensé sur le territoire. Plusieurs axes de coproduction sont privilégiés par des fonds de soutien spécifiques, en particulier avec la Pologne, la Russie et la Turquie. Enfin, la production de séries télé est aussi soutenue par le Medienboard. En Bavière, le FilmFernsehFonds Bayern a été fondé en 1996 et délivre en 2012 un budget de 26 millions d’euros pour soutenir la production et la diffusion des films et des programmes audiovisuels. Plus de la moitié de cette somme est affectée à la production de films de cinéma, sous la forme d’une avance sur recettes, dans la limite de 1,6 million par projet et à condition de dépenser une fois et demi la somme en Bavière. En supplément, le gouvernement du land offre un budget de 3 millions d’euros pour soutenir les coproductions internationales en 2013-2014.

Le poids de la télévision est-il un handicap ?

La télévision joue un rôle central dans le système de financement et de production du cinéma allemand. Selon Volker Schlöndorff, « Il n’y a pratiquement plus de salles art et essai en Allemagne, à part quelques exceptions dans les grandes villes (…). En ce qui concerne les films commerciaux, la production cine´matographique est centre´e sur le marche´ national. Le cine´ma d’art et d’essai n’existe pratiquement pas. (…) Les films sont finance´s en ge´ne´ral par la te´le´vision. Ils sont conc¸us par la te´le´vision, avant me^me d’e^tre tourne´s. Ils doivent pouvoir passer directement de la toile a` l’e´cran de te´le´vision. On ne se pre´occupe pas de ce qui inte´resse le spectateur de cine´ma, de ce qui pourrait motiver le spectateur a` aller au cine´ma. » La télévision allemande contribue au mécanisme de financement et de diffusion du cinéma allemand, et représente un partenaire d’autant plus important que le réseau de salles de cinéma est peu dense et que la fréquentation est peu dynamique. Un Accord sur la radiodiffusion au sein des régions allemandes (Rundfunkstaatsvertrag) contrôle les investissements obligatoires des chaînes de télévision indexés sur les revenus des chaînes. S’il participe bel et bien au financement du cinéma, ce mécanisme a pour effet de réduire le niveau de production et la valeur ajoutée à l’écran, et d’orienter la production vers des genres et sujets télévisuels nationaux (la comédie en particulier). Le plus grand succès de 2012 est ainsi l’adaptation d’une série télévisée comique, Turkish for Beginners ; en 2011, c’était la comédie de Til Schweiger, Kokowääh (avec 4,3 millions d'entrées). Une grande partie des productions télévisuelles sont tournées dans les studios Babelsberg, nourrissant ainsi l’économie du secteur (70 % des tournages sont ceux des chaînes de télévision). Le cinéma d’auteur passe aussi parfois par l’économie de la télévision, comme la trilogie de films Heimat d’Edgar Reitz qui est à l’origine une série documentaire télévisée de plusieurs dizaines d’heures sur la vie d’une famille allemande rurale au XXème siècle.

Peut-on mieux diffuser le cinéma allemand dans le monde ?

Si le cinéma allemand a produit quelques succès internationaux depuis une dizaine d’années, il reste dans l’ensemble plutôt méconnu. Andreas Schreitmüller, responsable de la fiction et du cinéma chez Arte, expliquait ainsi en 2008 : « Indépendamment de l’augmentation significative de la production (passée de 87 films en 1995 à 174 en 2006), tout a débuté avec le succès de Good bye Lenin ! de Wolfgang Becker, en 2003. Soudain, les distributeurs français et étrangers ont décidé de montrer des films allemands. Auparavant, ceux-ci avaient la réputation d’être ennuyeux, même en Allemagne d’ailleurs, où seules les comédies populaires remplissaient les salles ». La chaîne de télévision franco-germanique Arte joue un rôle important dans la diffusion de ce cinéma en France. En plus de diffuser les films, Arte participe au titre de coproducteur à la production d’une vingtaine de films allemands par an. En salle, les principaux succès à l’étranger sont des films historiques (Good Bye Lenin, La Vie des Autres, La Chute…) et une grande partie des films étrangers qui y sont tournés sont de la même veine (Walkyrie, Inglourious Basterds, jusqu’au récent Monument Men). Le cinéma allemand serait-il donc prisonnier du genre historique ?
 Le cinéma allemand serait-il prisonnier du genre historique ? 

En France, plusieurs films allemands d’autres genres ont rencontré un succès public et critique ces dernières années : Thomas Arslan (Gold), Jane Ole Gerster (Oh Boy - Diaphana), Edgar Reitz (Heimat  avec les Films du Losange) ; mais la France reste un des seuls pays où les films étrangers hors cinéma américain ont une place au cinéma... Ce cinéma bénéficie aussi de canaux particuliers, comme La Berlinale, qui lui permettent d’être vu par des publics étrangers pertinents. Pour aider la diffusion de ce cinéma, l’organisme German Films, créé en 1954 et modernisée en 2004, soutient l’exportation du cinéma allemand avec un budget de 4,5 millions d’euros.

L’avenir du cinéma allemand réside-t-il dans la production américaine ?

Les studios allemands rivalisent avec les studios européens (et en particulier les studios britanniques) pour capter les projets hollywoodiens tournés en Europe. Les studios Babelsberg, à Postdam dans la banlieue de Berlin, offrent de larges plateaux de tournages équipés, des équipes qualifiées et des services de postproduction et d’effets spéciaux compétitifs. Fondés en 1911, ils ont accueilli les grandes productions des années 1930 avant de perdre en attrait jusqu’à leur récente modernisation : achetés et modernisés dès 1992 par la Compagnie générale des eaux (devenue Vivendi), ils appartiennent aujourd’hui au fond d’investissement Filmbetriebe Berlin Brandenburg GmbH. Récemment, y ont été tournés des films aussi divers que Hansel and Gretel: Witch Hunters (Wirkola, 2013), Monument Men (Clooney, 2013), The Grand Budapest Hotel (Anderson, 2014) ou encore The Voices (Satrapi, 2014). Des films français y sont aussi occasionnellement filmés, comme La Belle et la Bête de Christophe Gans en 2013. Le German Federal Film Fund offre un soutien fiscal à ce tissu industriel en permettant aux productions étrangères tournées en Allemagne de bénéficier d’une réduction d’impôts de 20 % des dépenses effectuées sur son territoire. Les studios servent aussi, dans une moindre mesure, au cinéma allemand : The Counterfeiters (2007), Lilly the Witch 2 - The Journey to Mandolan (2011) ou encore Fünf Jahre Leben (2013).
 
Au-delà des productions étrangères de haut niveau attirées par ces incitations fiscales, le cinéma allemand reste très peu diffusé hors d’Allemagne. La faiblesse du réseau d’exploitation et l’importance conjointe de la télévision contraignent le cinéma à se conformer à des formats particulier et les cinéastes à ne s’exprimer qu’aux marges de ce système.

Références

« Le renouveau du cinéma allemand », Arte, 25 septembre 2008
« Le cinéma allemand d'aujourd'hui analysé par Pierre Gras », Arte Creative

Crédits photos :
La vie des autres / Ocean Films

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