léa seydoux journaliste dans le film france

France de Meurs (Léa Seydoux), la journaliste-star du film de Bruno Dumont France.

© Crédits photo : © 3B Productions/Bruno Dumont.

« C’est la presse, bébé, la presse… » : sans scrupule ou héros, le journaliste inspire la fiction

Qu'il soit une vedette cynique, un reporter aventureux ou un simple maillon qui permet à une enquête collective de voir le jour, le journaliste est une figure qui suscite des fantasmes opposés dans les œuvres de fiction. 

Temps de lecture : 8 min

Starisation artificielle, arrogance, superficialité, entre-soi : dans le film France, de Bruno Dumont, la satire du monde des médias apparaît si outrancière qu’elle perd rapidement toute crédibilité. Mais pour caricatural qu’il soit, ce regard sans nuances sur le journalisme n’a rien d’une nouveauté : depuis son avènement au XVIIe siècle, la presse est l’objet d’une véritable obsession dans les œuvres de fiction et donne lieu à des fantasmes opposés. Du théâtre au cinéma, en passant par le roman, les séries ou la BD, la profession de journaliste semble condamnée à susciter, quelle que soit l’époque, un mélange d’admiration fervente et d’absolue détestation.

Le journaliste vénal et malveillant : persistance d’un imaginaire négatif

Dès la naissance des premières gazettes, des comédies mettant en scène l’univers de la presse ont été créées dans plusieurs pays d’Europe. Loin d’être valorisée, l’activité de journaliste y est presque toujours dépeinte comme une profession infamante, exercée par des êtres sans talent et dépourvus de tout scrupule. Au XVIIIe siècle, le succès de la pièce de Voltaire Le café ou l’Écossaise a contribué à figer pour longtemps l’imaginaire du journalisme. Le « folliculaire » Frelon apparaît en effet comme un personnage vénal, condamné à vivre dans l’opprobre, et prêt à toutes les vilénies pour que ses médiocres écrits se vendent. Cette représentation du journaliste comme un pauvre hère sans domicile véritable est pourtant aux antipodes de la réalité : Fréron, le critique littéraire que caricature Voltaire, est au contraire un auteur protégé par le pouvoir, qui tire de ses périodiques des revenus conséquents et une influence considérable sur la société parisienne de l’époque.

l'écossaise ou le café de Voltaire.
Le café ou l’Écossaise, Voltaire (1760). Crédit photo : Wikimedia Commons.

Au siècle suivant, des romans comme les Illusions perdues de Balzac ou Bel Ami de Maupassant dépeindront à leur tour la presse comme un enfer qui broie les talents, valorise les bassesses et permet à la corruption de triompher. Cette image ne disparaîtra pas au XXe siècle, et l’apparition du cinéma va même être l’occasion d’inventer de nouvelles manières de faire la critique du journalisme. Dans The Front Page de Lewis Milestone (1931), ou dans L’Extravagant Mr Deeds de Frank Capra (1936), les salles de rédaction apparaissent ainsi comme des lieux où toutes les manipulations sont permises pour parvenir à publier un scoop. Billy Wilder va plus loin dans Le Gouffre aux chimères, sorti en 1951 : à travers le personnage de Charles Tatum, journaliste amoral qui exploite le calvaire d’un homme piégé dans une grotte, le film dénonce le sensationnalisme de la presse à scandale et son mépris pour la notion même de vérité.

Près d’un demi-siècle avant la sortie de France, Sidney Lumet avait proposé dans Network (1974) une satire bien plus efficace de la télévision et des dérives auxquelles peut conduire la course à l’audience. Dans la même veine, Sydney Pollack avait dénoncé les manquements à la déontologie journalistique dans Absence de malice (1981), avant que Dan Gilroy ne mette en scène les pratiques répugnantes des paparazzi dans Night Call (2014). Le film de Bruno Dumont est donc le dernier avatar de ces pamphlets cinématographiques qui moquent le cynisme d’un certain journalisme. Un milieu où tout est bon pour réussir, où le spectacle est roi, et où les reporters renoncent à toutes les règles éthiques censées guider leur travail.

Extrait d'Absence de malice, de Sydney Pollack dans le JT d'Antenne 2, en 1982.

Les séries ne sont pas en reste, comme en témoigne la cinquième saison de The Wire : dans cette ultime saison, David Simon, lui-même ancien journaliste, imagine avec le personnage de Scott Templeton une nouvelle incarnation du reporter arriviste, capable de toutes les mystifications pour progresser dans l’univers de la presse. Loin d’être sanctionnée par sa hiérarchie, cette propension au mensonge permet à Templeton d’obtenir un prix Pulitzer.

L’héroïsation du reporter et du journaliste d’investigation

Une même volonté de dénoncer les excès et les travers du journalisme traverse donc toute l’histoire de la littérature et des médias. Mais, depuis l’avènement du reportage dans la seconde moitié du XIXe siècle, des héros positifs sont venus concurrencer, et parfois supplanter dans l’univers de la fiction les personnages de journalistes corrompus. Le prestige de ce genre journalistique auprès du grand public a donné lieu en effet au développement d’un imaginaire attractif dans la culture populaire : devenu reporter, le journaliste n’apparaît plus comme un plumitif dépourvu de talent mais comme un enquêteur surdoué, ou comme un aventurier capable de tous les exploits. À l’image de Rouletabille dans les romans de Gaston Leroux ou de Tintin dans les bandes dessinées d’Hergé, le reporter de fiction devient ainsi une figure éminemment positive, à laquelle le jeune public peut facilement s’identifier. Qu’importe au fond que Tintin ne soit presque jamais représenté à sa table de travail, et n’entretienne avec le journalisme que des rapports de plus en plus distants ? Cela ne l’empêchera pas d’avoir d’innombrables héritiers en France et en Belgique dans les magazines de bande dessinée de l’après-Seconde Guerre mondiale, à l’image de Ric Hochet, de Marc Dacier, de Guy Lebleu ou encore de Fantasio et Seccotine. De la même manière, certains des super-héros de comics les plus emblématiques, à commencer par Superman et Spider-Man, exercent eux aussi dans leur vie réelle la profession de reporter ou de photographe de presse (1).

ric hochet tintin
La première apparition de Ric Hochet dans le Journal de Tintin, 12 mai 1955. Crédits : Tibet Duchâteau/© éditions Moulinsart/© éditions Le Lombard.

Dans ces bandes dessinées ou dans ces romans, le journaliste est souvent un homme seul, qui engage un combat déséquilibré contre des forces apparemment irrésistibles. Ce modèle s’est aussi progressivement imposé au cinéma, par le biais de films célébrant le courage de reporters, de journalistes d’investigation ou d’intervieweurs qui osent résister aux pressions du pouvoir, qu’il soit politique ou financier.

Bande annonce de Frost/Nixon : L’Heure de vérité, de Ron Howard (2008).

Enquête de Lowell Bergman sur les fabricants de tabac (Michael Mann, Révélations, 1999), lutte d’Edward R. Murrow contre la « chasse aux sorcières » du sénateur McCarthy (George Clooney, Good night, and good luck, 2006), ténacité de David Frost dans ses entretiens avec l’ancien Président Richard Nixon (Ron Howard, Frost/Nixon : L’Heure de vérité, 2008) : dans tous ces films, le journaliste mène une bataille a priori perdue d’avance, et il apparaît comme un héros d’autant plus admirable qu’il doit souvent affronter l’hypocrisie et la lâcheté d’une partie de ses pairs. Brian McNeir a donné le nom de « garde-fous » à cette catégorie de personnages. Selon lui, le journaliste est représenté dans les films de ce type comme « le champion du peuple, son avocat et son représentant : il est le gardien qui s’élève […] face aux puissants (2)».

Une glorification de la presse elle-même

Mais la célébration du journalisme n’est peut-être jamais aussi efficace que lorsque le héros s’efface derrière une collectivité d’individus. Lorsqu'ils souhaitent faire l’éloge de ce métier, certains auteurs choisissent ainsi de raconter, plutôt que les aventures d’un personnage isolé, le travail d’une pluralité de journalistes contribuant conjointement à la recherche de la vérité. Dans les fictions de ce type, il n’est plus seulement question d’exalter le destin d’un homme ou — beaucoup plus rarement — d’une femme, mais bien de mettre en scène toutes les potentialités de la presse, en exaltant ses spécificités techniques, matérielles et professionnelles.

Dans l’histoire du cinéma, l’œuvre la plus représentative en la matière est sans nul doute Les Hommes du Président d’Alan J. Pakula (1976). Le scandale du Watergate se prêtait pourtant, mieux qu’aucun autre sujet, à une héroïsation sans mesure de Bob Woodward et de Carl Bernstein. Mais le cinéaste a choisi d’insister sur les vertus du travail en commun en montrant, dès les premières minutes, comment les deux reporters ont accepté d’unir leurs forces pour mener à bien leur enquête. Surtout, tout au long du film, de longs plans mettent en scène la salle de rédaction en open space du Washington Post. Les bureaux du journal apparaissent ainsi comme un espace lumineux, en mouvement, où s’affaire une multitude d’individus. Cet attachement au journalisme comme activité collective caractérise aussi les Pentagon Papers de Steven Spielberg (2017). Ce film se présente d’ailleurs comme une sorte de « prequel » de l’œuvre de Pakula, puisqu’il se termine par la mise sur écoute ratée de l’immeuble du Watergate, scène inaugurale des Hommes du président. Cette volonté de mimétisme conduit aussi Spielberg à reproduire presque à l’identique la vaste salle du Washington Post, et à mettre en scène les réunions de crise et les échanges innombrables d’une rédaction en pleine effervescence.

De telles œuvres cherchent ainsi moins à glorifier des journalistes en particulier que la puissance du pouvoir journalistique lui-même. Il en va de même dans Spotlight (2015), film consacré à l’enquête du Boston Globe qui a permis, au début des années 2000, de révéler l’ampleur des crimes pédophiles commis par des prêtres catholiques dans l’archidiocèse de Boston. Là encore, et alors qu’un scandale aussi retentissant aurait pu conduire à mythifier les reporters qui ont réussi à briser l’omerta, le réalisateur a choisi une approche inverse : l’équipe d’investigation du journal est présentée comme un ensemble d’hommes et de femmes modestes, apparemment sans histoires, qui agissent dans l’ombre pour révéler les secrets d’une ville.

Bande-annonce de Spotlight, de Tom McCarthy (2015).

De telles œuvres de fiction ont également en commun de s’intéresser à la fabrication même du journal. Elles cherchent en effet à représenter la mise en page, la composition et plus encore l’impression du journal, dans un imaginaire qui, même aujourd'hui, tarde à intégrer le numérique et privilégie la référence au temps glorieux de la presse imprimée. Dans Les Hommes du président, comme dans Spotlight ou Pentagon Papers, le reporter n’est ainsi que l’élément le plus visible d’une chaîne humaine qui associe de nombreux corps de métier, intellectuels et manuels, des plus prestigieux aux plus précaires. Ces œuvres cinématographiques s’attardent en particulier sur le travail des rotatives, au point de donner le sentiment que ces lourdes machines incarnent à elles seules le quatrième pouvoir.

Plus de deux décennies avant Les Hommes du président, un film avait montré la voie en mettant longuement en scène en scène le travail d’une rédaction, mais aussi le labeur souterrain des ouvriers qui permettent la parution du journal. Dans Bas les masques, sorti en 1952, le reporter George Burrows enquête sur un caïd de la pègre, Thomas Rienzi, qu’il parviendra à faire tomber grâce à l’appui de son rédacteur en chef, Ed Hutcheson, joué par Humphrey Bogart. La dernière scène du film porte déjà en elle toutes les œuvres de fiction qui, à la célébration ou à la détestation de stars du journalisme, préfèreront la mise en valeur des machines et des individus anonymes qui permettent à un journal de paraître. En sous-sol, au milieu de ses ouvriers, Ed Hutcheson s’apprête en effet à lancer l’édition du numéro qui dévoilera un meurtre commis par Rienzi. Alors que ce dernier, au téléphone, le menace du pire s’il publie l’article, le rédacteur en chef dirige le combiné au-dessus des rotatives hurlantes qui viennent de se mettre en route. Et en guise de réponse à Rienzi, qui l’interroge sur l’origine de ce bruit strident, il se contente de ces quelques mots : « C’est la presse, bébé, la presse… et tu ne peux rien faire contre ça (3). »

(1)

Voir les contributions de Jean Rime, de Guillaume Pinson et de Simon Bréan dans l’ouvrage collectif Presse et bande dessinée : une aventure sans fin que nous avons codirigé avec Guillaume Pinson (Les Impressions Nouvelles, 2021).

(2)

Journalists in Film: Heroes and Villains, Edinbugh, Edinburg University Press, 2010 [1988], p. 57.

(3)

« That’s the press, baby, the press… and there’s nothing you can do about it. »

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