Les médias en langue régionales prennent des formes diverses et touchent un public varié.

© Crédits photo : Alice Durand

Attirer les plus jeunes : une question de survie pour les médias en langue régionale

Basque, breton ou occitan souffrent parfois de leur image : ces langues seraient en voie de disparition et parlées uniquement par les personnes âgées. Différents médias ont pourtant misé dessus, avec la volonté de les moderniser et d’attirer un public jeune. Ils doivent désormais conquérir les locuteurs de demain.

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La langue bretonne vit toujours. En 2018, la Bretagne comptait environ 207 000 bretonnants, soit 5,5 % de la population, selon une étude TMO Régions. Un chiffre stable depuis le précédent sondage de 2009, malgré des locuteurs plutôt âgés : 79 % ont plus de 60 ans. Ce constat s’applique à plusieurs langues régionales. Le défi des médias qui font le choix de publier en breton, comme ceux des autres médias en langue régionale, apparaît clair : renouveler leur public.

Fondée en 1998, Radio Kerne parvient à toucher un public plus jeune que la moyenne des locuteurs : 54,8 % de son audience a plus de 50 ans, selon une étude Médiamétrie de 2016. D'après la même étude, la radio, entièrement en breton, touche 16 300 auditeurs hebdomadaires. Un public que la station a pu fidéliser en travaillant au rajeunissement de l’image de la langue.

Renouveler la grille des programmes

La programmation musicale sert de « produit d’appel ». « Nous avons voulu moderniser la langue bretonne et rompre avec son image passéiste grâce à une playlist qui nous est propre », avance Lou Millour, directrice de Radio Kerne. Yann-Fañch Kemener, Alain Bashung, David Bowie… la radio diffuse une variété de musiques bretonnes, françaises et internationales. Les programmes sportifs sont aussi particulièrement populaires auprès du public des médias en langue régionale. « Nous avons été la première radio à faire du commentaire sportif en langue régionale », se réjouit Sylvain Carrère, journaliste et directeur des programmes de Ràdio País, une radio en langue occitane gasconne. La station commente régulièrement des matchs du championnat amateur de rugby.

Malgré le profil type du locuteur occitan, plutôt rural et âgé de plus de 60 ans, Ràdio País cible les 35-50 ans. « Ce qui est sûr, c'est que nous avons de plus en plus de personnes qui ne parlent pas couramment la langue qui viennent chercher une offre de contenus », affirme Sylvain Carrère. Selon une étude de l’Office public de la langue occitane, deux tiers des personnes interrogées se déclarent favorables à la présence de l’occitan dans les médias. Pourtant, parmi les quelques 800 000 locuteurs et les « occitano-imprégnés » (ce que l’étude désigne comme celles et ceux comprenant mais ne pratiquant pas l’occitan), seuls 7 % écoutent la langue à la radio (9 % retrouvent plutôt la langue sur internet, 13 % à la télévision, 40 % à l’écrit).

Extrait d'un reportage de France 3 Aquitaine sur Ràdio País en 2000.

Quelques médias ont même réussi à créer leurs propres chaînes de production. Brezhoweb, première web-TV conventionnée par le CSA en 2010, a sollicité les filières de doublage en breton afin de proposer des programmes de divertissement, notamment des dessins animés. La chaîne compte quatre journalistes permanents, mais fait aussi appel à des intermittents et des sociétés de production. Depuis son lancement en 2006, elle a produit de nombreux programmes inédits : des documentaires primés au Festival des médias celtiques, des magazines d’information mais aussi « Bec’h De’i », un jeu télévisé, ou « Ken Tuch’ », une sitcom de quatre saisons dont certains épisodes ont été diffusés sur Canal + en 2009. Lionel Buannic, directeur de la chaîne, ancien journaliste de France 3 et ex-rédacteur en chef de TV Breizh estime que cette qualité participe à rajeunir le public de la chaîne : « D’après nos retours sur les réseaux sociaux, l’âge moyen de notre public est un peu inférieur à 40 ans ».

S’adresser directement à la jeunesse

Une stratégie qui porte en partie ses fruits pour les médias concernés. Certains vont plus loin en ciblant aussi un public d’enfants ou d’adolescents. Le site de Radio Kerne, par exemple, met en avant un « coin des jeunes » avec des émissions destinées aux enfants ou des lectures de contes en breton. A ce jour, les 13-24 ans représentent 5,9 % de l’auditoire de la radio.

L’offre jeunesse existe aussi sous forme écrite. Yann-Fañch Jacq, ancien professeur de breton, a lancé dans les années 2000 des mensuels destinés aux enfants : Rouzig et Louarnig, (« petit renard » en breton), en collaboration avec les éditions occitanes Vistedit, tirés à environ 700 exemplaires. En 2005, il a aussi créé un hebdomadaire plus généraliste, Ya ! (Oui ! en langue bretonne). Auparavant, il avait fondé les éditions Keit vimp bev, où il publiait des albums jeunesse en breton. « Nous pensons que les livres et les journaux sont des façons judicieuses de présenter la langue aux enfants et d’introduire le breton à la maison », détaille Yann-Fañch Jacq.

Lionel Buannic de Brezhoweb met en avant l’importance de la programmation jeunesse. Ces émissions font partie de la stratégie de la chaîne « depuis 2007 » et représentent un quart des programmes diffusés. Ils réalisent de bonnes audiences, « un épisode de Rue du Zoo [pouvait faire] 6 000 ou 7 000 vues », selon Lionel Buannic. Mais les retours qualitatifs sont également intéressants. « Nous savons que nos programmes sont utilisés dans les milieux scolaires, poursuit-il. Environ 20 000 élèves étudient en breton dans les écoles en immersion, c’est un public important qu’il faut qu’on touche. »

Faire entrer ces médias à l’école

Ràdio País travaille avec les écoles en immersion et les filières bilingues français-gascon, comme l’établissement Calandreta, à Bagnères-de-Bigorre (Hautes-Pyrénées). Les 8-12 ans y sont amenés à travailler sur différents formats : les petits journaux, où un élève-présentateur interroge un élève-journaliste sur un sujet ; et les grands journaux, avec plusieurs journalistes et parfois même des invités. « Cela leur permet de travailler sur la hiérarchisation de l’information, mais c’est aussi un élément fondateur de ma classe pour la maîtrise de la langue, explique Valérie Cazenave-Bernadou, institutrice et directrice de l’école. Pour 95 % des enfants, la langue occitane est une langue scolaire, pas une langue parlée à la maison, ce que ce genre de travaux peut transformer. »

Le projet est né il y a vingt ans, à l’initiative de l’école. La directrice, auditrice de la radio, souhaitait aussi « pouvoir conserver une trace différente des travaux scolaires ». Depuis, l’expérience rencontre l’adhésion des enfants. Selon Valérie Cazenave-Bernadou, les médias peuvent avoir un rôle dans le renouvellement de la langue, « à partir du moment où ça s'adapte à la vie d'aujourd'hui. » Elle poursuit : « On ne fait plus de la radio ou de la télévision de la même façon aujourd'hui, c’est important que la langue s’adapte à ces évolutions. » Et plus qu’un moyen de faire connaître la radio, pour Sylvain Carrère, c’est « une manière de montrer que l’occitan est une langue vivante et légitime ».

Inspiré par ces exemples, U Ghjurnalettu, un pure player en corse lancé à l’automne 2020, cherche aussi à créer un partenariat avec les écoles corses. « Des contacts sont en cours avec le rectorat local, évoque Charles Monti, fondateur du média ainsi que du blog Corse Net Infos. Le but serait d’introduire ce projet à l'école, et que les enseignants puissent s'en emparer pour présenter la langue. » U Ghjurnalettu propose aujourd’hui « quatre ou cinq articles les jours d’école, créés à partir de nouvelles locales, nationales, internationales, mais aussi la météo ou des faits insolites », explique Charles Monti. Il cible les enfants de cinq à douze ans, mais traite d’actualités générales. « On veut prouver qu’il est possible de parler de tout avec la langue corse. »

Investir internet et les réseaux sociaux

U Ghjurnalettu se sert d’internet et des réseaux sociaux pour cibler son public. « On va chercher les jeunes là où ils sont, pour qu’ils puissent voir ce que l’on fait depuis leur smartphone et les réseaux sociaux. » Le média, animé par trois personnes, ne compte qu’environ 500 abonnés à sa page Facebook, et son compte Instagram, suivi par 145 personnes, est inactif depuis l’automne 2020. Les réseaux sociaux d’U Ghurnalettu relaient surtout les articles du site internet. Mais chaque média utilise des canaux différents : photos de reportage sur le compte Instagram de Radio Kerne, vidéos en direct et annonces de podcast sur le Facebook de Ràdio País…

« Il faut aller chercher les jeunes là où ils sont » : une stratégie répétée par Lionel Buannic. En 2006, Brezhoweb s’était d’abord créée sur internet, par nécessité : « Nous ne pouvions pas attendre de créer une chaîne à l’ancienne, et nous n’avions pas les moyens pour, explique Lionel Buannic. Alors j’ai choisi internet. » Une contrainte devenue opportunité, car la chaîne s’est finalement vite emparée des codes de la vidéo sur internet. Désormais, 50 % de ses visiteurs viennent des réseaux sociaux. La stratégie de diffusion de la chaîne passe par le relai de certains programmes complets sur YouTube ou Facebook. Quelques reportages y dépassent les 3 000 vues. Sur YouTube, des morceaux d’artistes bretons ou de courtes capsules sur la langue atteignent même les 20 000 vues. « La population est plus âgée sur les chaines hertziennes que sur internet, détaille Lionel Buannic. On constate aussi que plus un locuteur est jeune, plus il utilise la langue. Les locuteurs actifs de moins de 50 ans sont les plus demandeurs de langues régionales dans les médias. »

Exemple des contenus postés sur la chaîne YouTube de Brezhoweb.

Si la conquête du public jeune, c’est-à-dire des locuteurs de demain, est un enjeu clé pour les médias en langue régionale, le second défi à relever est celui du financement. Il est le gage de leur pérennité, car leur fonctionnement repose en grande partie sur les subventions des conseils régionaux et départementaux, et l’engagement des bénévoles.

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