Qu'est-ce que le Digital Labor ?

Qu'est-ce que le digital labor ?

Dominique Cardon et Antonio A. Casilli débattent dans un livre important de la notion de « Digital Labor ». Extraits.

Temps de lecture : 8 min

Digital Labor : travail, technologies et conflictualités.

Par Antonio A. Casilli.
« Le digital labor est avant tout un domaine de recherche universitaire en plein essor. Aux États-Unis, en 2009, « The Internet as playground and factory » a été la première conférence sur ce sujet (les actes ont été publiés en 2012 sous le titre Digital Labor. The Internet as playground and factory, sous la direction de Trebor Scholz(1). Plus récemment un ouvrage majeur sur la question est paru : Digital Labour and Karl Marx, de Christian Fuchs(2), chercheur autrichien en activité en Angleterre. La revue Triple C a consacré plusieurs numéros à la thématique du digital labor. L’université Paris Sorbonne a organisé la journée d’étude ICT and Work (3) et, en novembre 2014, la New School de New York a accueilli un autre colloque sur le sujet : Digital Labor : Sweatshops, Picket Lines, Barricades(4). La discipline attire de plus en plus d’attention et de talents.
 

Mais qu’est-ce que, finalement, le digital labor ? Quels sont les contours de ce champ de recherche ? La signification littérale des termes ne vient pas à notre aide. D’ailleurs, il est très difficile de traduire digital labor en français. « Travail numérique » pourrait faire penser aux personnes qui sont employées dans le secteur du numérique, aux ingénieurs ou aux travailleurs spécialisés, salariés des industries innovantes. Mais cette définition serait fourvoyante. Le digital labor ne désigne pas non plus les travailleurs des usines qui produisent les dispositifs qui servent à l’industrie du numérique. Il y a, assurément, un intérêt croissant pour l’étude des sweatshops, ateliers de misère, souvent installés dans des pays tiers aux sièges de ces entreprises numériques – mais ceci ne recouvre pas le sujet proprement dit.
 

En revanche, nous devons nous situer en dehors des lieux classiques de la production, pour voir apparaître ce travail. C’est en nous penchant sur les lieux de nos sociabilités ordinaires, sur nos interactions quotidiennes médiatisées par les nouvelles technologies de l’information et de la communication, que nous commençons à détecter des formes d’activités assimilables au travail parce que productrices de valeur, faisant l’objet d’un quelconque encadrement contractuel et soumises à des métriques de performance. Nous appelons digital labor la réduction de nos « liaisons numériques » à un moment du rapport de production, la subsomption du social sous le marchand dans le contexte de nos usages technologiques.
 

Ce n’est, là, qu’un premier noyau de notre définition. Il faudrait se rapprocher davantage de l’acception traditionnelle du travail. Par digital labor, désignons les activités numériques quotidiennes des usagers des plateformes sociales, d’objets connectés ou d’applications mobiles. Néanmoins, chaque post, chaque photo, chaque saisie et même chaque connexion à ces dispositifs remplit les conditions évoquées dans la définition : produire de la valeur (appropriée par les propriétaires des grandes entreprises technologiques), encadrer la participation (par la mise en place d’obligations et contraintes contractuelles à la contribution et à la coopération contenues dans les conditions générales d’usage), mesurer (moyennant des indicateurs de popularité, réputation, statut, etc.).
 

 Les foules intelligentes sont transformables en groupes humains auxquels sous-traiter des tâches 

L’approche est à contre-courant du consensus scientifique dans le débat intellectuel sur le Web social, et ceci engendre des confusions et des erreurs de jugement. Le digital labor se fait accuser tour à tour d’être une cabale néo-marxiste et une rumination quasi-technophobe contre les études qui glorifient la culture participative en ligne. La confusion est due au fait que le digital labor semble représenter un écart radical des approches qui, pendant deux décennies, ont insisté sur les comportements pro-sociaux du Web : la participation, la générosité, le partage, le don, etc. Pour chacune de ces catégories explicatives, il y aurait des porteurs précisément identifiés : les amateurs, les passionnés, les fans, les hackers. Ces « sujets héroïques » ont été constamment décrits comme des individus animés par une envie de mettre en commun avec les autres, parfois de s’exprimer au sein de communautés dotées d’une certaine capacité créative. Les foules intelligentes (smart mobs) sont des foules (smart mobs) mobilisables à des fins politiques, culturelles, mais aussi transformables en ressources, en groupes humains auxquels sous-traiter des tâches (crowdsourcing). Je grossis à peine le trait en me référant en passant aux travaux de Yochai Benkler(5) ou de Howard Rheingold(6), mais aussi à ceux de collègues français, tel Patrice Flichy(7) et Laurence Allard(8).

Le digital labor représente le pendant de ces approches, car il est issu d’une tradition de recherche différente, qui ne se concentre pas exclusivement sur les aspects positifs des usages. Au milieu des années 1990, dans le sillage des travaux de l’anglais Richard Barbrook(9), tout un courant s’est développé autour de l’idée que le Web est dominé par des logiques de don et de contre-don. Non pas de la générosité à tout prix, mais d’un échange agonistique, intéressé, miroir d’une conflictualité sociale, entre individus et entre groupes. En revisitant la notion de Marcel Mauss, ce potlatch numérique finissait par désigner une forme de prestation totale qui comme un fil rouge unirait les sociétés dites archaïques et nos sociabilités médiatisées par les technologies. Le digital labor reflète cette posture dans la mesure où il relativise l’exaltation héroïque des amateurs et des fans passionnés, et y oppose une vision où l’ethos du don complète dans un équilibre instable les éléments utilitaires ou d’intérêt économique. C’est que la notion de digital labor refuse de faire l’impasse sur les phénomènes de captation de la valeur par le capitalisme des plates-formes numériques, sur les dynamiques de récupération marchande des flux de générosité par les entreprises du Web, qui ont prospéré durant ces mêmes années en comptant sur la libéralité des utilisateurs et sur leur envie de participation. Il ne passe pas à côté des formes de paupérisation de toute une catégorie de producteurs de contenus multimédias, inscrits dans une relation de travail non rémunérée, éclipsée par la rhétorique de « l’envie de contribution ».
 

Ce travail invisible, mais qui se manifeste au travers de nos traces numériques, constitue le noyau autour duquel s’est articulée, dès le début des années 2010, la notion de digital labor. Son émergence formule une critique de la patrimonialisation des contenus générés par les utilisateurs, de l’embrigadement marchand de l’effervescence des commons qui finit par nourrir les profits des industriels. En même temps, elle passe par une dénonciation de la précarité croissante des producteurs de contenus, face à cette marchandisation de leurs contributions. Quel type de pression salariale s’exerce dans les secteurs les plus divers (journalisme, industries culturelles, transports, etc.) par la création d’une armée de réserve de « travailleurs qui s’ignorent », convaincus d’être plutôt des consommateurs, voire des bénéficiaires de services gratuits en ligne ? » (pp. 11-16).

Internet par gros temps

Par Dominique Cardon.
«  La chose qui me frappe à observer le tableau qu’Antonio Casilli vient de peindre, c’est le changement du climat intellectuel des travaux sur Internet. Internet était sympa, il ne l’est plus. Sans doute peut-on dater ce grand renversement du printemps 2013 et des révélations d’Edward Snowden. Mais ce retournement était en germe de longue date. Avec le développement des grands empires marchands, le retour en force des États dans la régulation du réseau, la massification des usages, Internet a profondément changé. La manière dont il est perçu et parlé dans l’espace public a connu une inflexion majeure et brutale. Internet n’est plus une alternative, il est partout. Internet n’est plus une anomalie sauvage, il est mainstream. Internet était une avant-garde innovante, il est devenu conformiste et commercial. Ce processus de normalisation a eu pour conséquence de faire basculer d’un côté vers l’autre les discours que les intellectuels et les chercheurs tenaient sur le réseau des réseaux. Je m’amuse souvent du fait que les références intellectuelles des théoriciens de l’Internet des pionniers étaient Deleuze et Guattari et que, désormais, ce sont Adorno et Horkheimer ; parfois, ce sont les mêmes qui ont fait ce saut improbable entre les deux systèmes de référence. « From joyous to dark Deleuze», comme le disait récemment Geert Lovink. À la valorisation des forces créatives et subversives du réseau a succédé une dénonciation de la rationalisation des subjectivités par un média massifiant. Alors qu’il libérait en bousculant normes et institutions, Internet serait devenu à la fois un système d’exploitation, une usine, et l’instrument d’une servitude volontaire, une aliénation(10). C’est ce brusque retournement de la critique intellectuelle que je voudrais interroger pour débattre avec Antonio Casilli parce qu’il me semble que le débat sur le digital labor en est le parfait symptôme.

 

 L’Internet des des bricoleurs et des rêveurs semble désormais recouvert par une chape de sites marchands et institutionnels  

Il faut d’abord comprendre l’impression de douche froide ressentie par ces précurseurs à qui l’on a confisqué le magistère moral qu’ils exerçaient sur l’interprétation des novations du réseau. Pouvoir exorbitant des GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon), affaire Snowden, régulations liberticides de l’expression en ligne, domination des sites marchands dans la fabrication de la visibilité sur la toile, enfermement des internautes dans les rets des plateformes, menaces sur la « neutralité du net », tout concourt à donner le sentiment que le rêve est devenu un cauchemar(11). L’Internet des couche-tard et des sans-grade, des freaks et des hackers, des bricoleurs et des rêveurs, celui des projets audacieux, des utopies horizontales et des échanges azimutés, s’il n’a pas disparu, semble désormais recouvert par une chape de sites marchands et institutionnels. Le paradoxe est que, ayant étonnamment « réussi », Internet donne à tous ceux qui ont participé à ses premiers pas, le sentiment que son esprit initial, une enfance libre et indocile, a été confisqué. Certains sont mélancoliques et pleurent une époque révolue, d’autres forcent leur optimisme et tambourinent que tout n’est pas perdu. Beaucoup accusent l’État et le marché d’avoir abîmé leur jouet. Très peu osent dire, qu’au fond, ils pensent que tout cela est de la faute des nouveaux internautes qui ne sont pas dignes des folles audaces des pionniers.

Cette transformation du champ intellectuel appellerait d’abord un diagnostic sociologique, une analyse qui prenne en compte les conditions de production des énoncés intellectuels afin de comprendre comment s’est transformé l’espace des discours possibles. Tout se passe en effet comme si, dans la relation des intellectuels à Internet, on assistait au passage d’une situation de rareté à un marché des discours beaucoup plus ouvert. Les premiers théoriciens d’Internet, souvent très proches des pionniers et des activistes du réseau, pouvaient tirer des profits symboliques importants du travail de mise en visibilité qu’ils réalisaient des valeurs subversives du web. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Les positions que tenaient autrefois les avant-gardes du réseau ont été reprises et recyclées. Elles nourrissent tous les discours des entreprises du digital. En se généralisant au point d’avoir retourné les ennemis d’hier, ce discours s’est corrompu et démonétisé. Délogés de leur avant-garde, les théoriciens d’internet ont cherché une autre position critique qui serait moins susceptible d’être reprise pour être recyclée. L’argument que je voudrais développer est que les discours intellectuels relatifs à internet sont ainsi passés d’une « critique interne » à une « critique externe ».

 La blogueuse tricot passionnée et enthousiaste est, en fait, en train de « travailler » pour enrichir une variante subtile du capitalisme  

Je reprends ces notions très utiles à Michael Walzer(12) qui propose de distinguer,d’une part, une forme de la critique (interne) qui résonne dans l’expérience ordinaire, subjective,des internautes et dont ces derniers sont capables d’identifier et de partager le point de vue normatif et, d’autre part, une critique (externe) qui prend des points d’appui à l’extérieur de l’expérience des internautes quitte parfois à contredire leurs évidences les plus communes. C’est par exemple ce qui arrive si vous allez expliquer à la blogueuse tricot passionnée et enthousiaste qu’elle est, en fait, en train de « travailler » pour enrichir une variante subtile du capitalisme qui l’a mise à la besogne sans qu’elle ne se rende compte de son aliénation. Avec la massification d’Internet, le discours théorique glisse ainsi d’une position compréhensive à une position d’extériorité qui instaure une asymétrie entre le discoureur et les internautes. Il ne parle plus avec les internautes, mais au-dessus d’eux. Or, il me semble que, relativement à l’étude des pratiques numériques, ce déplacement de la position d’énonciation conduit les sociologues à réactiver les topoï de la critique des médias de masse. Jetant le bébé avec l’eau du bain, les positions critiques déployées autour du thème du digital labor creusent à nouveau la malheureuse séparation entre la posture des intellectuels et l’expérience des internautes que les premiers théoriciens d’Internet avaient justement cherché à abolir.» (pp. 41-45).





Titre : Qu'est-ce que le Digital Labor ?
Auteurs : Dominique Cardon, Antonio A. Casilli
Éditeur : INA Éditions
Date de parution : juin 2015
Prix : 6 €

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Crédits photos :
Tablet. Esther Vargas / Flickr
Antonio A. Casilli. Didier Goupy
Dominique Cardon. D. R.


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