Radio et TV en Pologne, du communisme aux médias de service public

Radio et TV en Pologne, du communisme aux médias de service public

Plus de vingt ans après leur émancipation d’un pouvoir monopolistique, quel est l’état des radios et télévisions publiques en Pologne ? Confrontés à la concurrence du privé, et aux défis du numérique, ces médias souffrent de défauts structurels, liés à une culture démocratique insuffisante.

Temps de lecture : 19 min

Affranchis de la tutelle absolue de l’État-parti depuis la chute du régime communiste en 1989, la radio et la télévision polonaise du secteur public ont du mal à affirmer, depuis, leur rôle de service public confrontées aux imprécisions législatives, aux lourdeurs structurelles, aux pressions politiques et aux difficultés financières dans un contexte de plus en plus concurrentiel, alors qu’il faut faire face aux défis majeurs du numérique.

Des origines à la chute du régime communiste

La radio puis la télévision polonaise se développent, à quelques années près, à la même époque que dans les pays de l’Europe occidentale précurseurs dans ce domaine, tels que la Grande-Bretagne et la France. Dès 1923, on développe en Pologne la production des émetteurs et des récepteurs et la création de la première station émettrice l’année suivante a incité des premiers radioamateurs à bricoler eux-mêmes des postes récepteurs à partir des pièces disponibles dans le commerce pour capter le signal radiophonique qui transmet les émissions régulières à partir du 1er février 1925. La société Polskie Radio, qui remporte la concession pour déployer la radiodiffusion en Pologne, développe rapidement son activité en équipant de nouveaux studios, en mettant en place de nouveaux émetteurs et en implantant des antennes régionales, si bien qu’à la veille de la seconde guerre mondiale, le système de radiodiffusion polonais fait partie des plus avancés de l’époque. Après l’invasion du pays par l’Allemagne hitlérienne le 1er septembre 1939, la radio permet aux habitants de Varsovie de garder le contact avec le monde extérieur jusqu’à ce que, le 30 septembre 1939, les autorités d’occupation allemande s’emparent de la station varsovienne, ordonnent la confiscation des postes et interdisent aux Polonais d’écouter la radio sous peine de mort.

En ce qui concerne la télévision, à l’instar des chercheurs occidentaux, les inventeurs polonais travaillent sur la transmission sans fil de l’image depuis la fin du XIXe siècle. Les premiers essais de transmission télévisuelle remontent, en Pologne, aux années 1930 du XXe siècle et, en 1937, est créée à Varsovie une station de télévision expérimentale qui permet la transmission du signal à la distance de 20 – 30 km. Le 5 octobre 1938, un film est retransmis pour la première fois à la télévision.

Après la Libération, la radiodiffusion va être rapidement rétablie dans le pays, même s’il faut commencer par reconstruire le réseau de diffusion détruit. À partir du 3 octobre 1949, il existe déjà deux programmes nationaux auxquels s’ajoute, dès le 1er mars 1958, le troisième, la fameuse émission « Trojka » au ton décalé, rencontrant un vif succès auprès de l’intelligentsia polonaise. Enfin, le 28 janvier 1976, on commence à diffuser Program IV, à caractère éducatif. Entretemps, la radio polonaise adopte la stéréophonie, développe la diffusion internationale, élargit la diffusion de ses programmes à la nuit et évolue au rythme de la société, notamment en proposant de nombreuses émissions en direct.
Quant à la télévision, les essais vont reprendre juste après la fin de la guerre. Le 15 décembre 1951 a eu lieu la première transmission publique de télévision et, à partir de janvier 1953, a commencé l’émission d’un programme régulier d’une demi-heure hebdomadaire. Face au succès grandissant de ce nouveau média, entre 1956 et 1961, six centres régionaux de télévision, disposant de studios, ont été ouverts dans les plus grandes villes de province. En 1969, le nouveau « Centre de radio et de télévision » a été créé rue Woronicza à Varsovie ; c’est toujours à cette adresse que se trouve le siège de la télévision publique polonaise aujourd’hui. À partir de 1970, 60 % de la population qui avait accès à la télévision pouvait choisir entre les deux chaînes de la Télévision polonaise (TVP), alors que la fin de l’année 1971 voit l’introduction de la couleur.

  Les médias deviennent un outil de transmission de l’idéologie communiste 

Le statut de la radio et de la télévision polonaise, lui, change diamétralement dès 1944 pour s’aligner sur le nouveau régime de type soviétique imposé à la Pologne, comme à ses voisins est-européens. Instrumentalisés par le nouveau régime, les médias deviennent un outil de transmission de l’idéologie communiste et d’exercice de pouvoir à l’instar de tous les autres moyens d’information de masse. Ainsi, selon les dispositions du décret du Comité polonais de la libération nationale (PKWN), Polskie Radio devient, le 22 novembre 1944, une entreprise d’État qui, à partir de 1952, sera gérée par l’institution d’État Komitet do Spraw Radiofonii transformé par la loi du 2 décembre 1960 en Komitet do Spraw Radiofonii i Telewizji.


Néanmoins, pendant un certain temps au moins, la télévision polonaise peut se développer avec une certaine marge de liberté, notamment en ce qui concerne les programmes, puisque c’était la presse écrite qui était toujours considérée par le régime comme le principal outil du « front idéologique ». Cette situation change à partir des années 1960, lorsque la popularité du média télévisuel en a fait un outil de choix de la propagande du régime qui le soumet, de ce fait, à un strict contrôle. Distillée avant tout à travers des programmes d’information, cette propagande adopte comme principal support Dziennik telewizyjny, le journal télévisé. Créé en 1958, ce dernier, principal véhicule de « la propagande du succès » de l’État-parti depuis l’arrivée au pouvoir de Gierek en 1970, va devenir, pour les Polonais, le symbole même de la transformation de la réalité par les médias, ainsi que l’incarnation de la subordination des médias aux visées idéologiques du régime. L’état de guerre, instauré par le général Jaruzelski le 13 décembre 1981, constitue le point d’orgue de cette mainmise politique sur la télévision polonaise, qui se retrouve pour un temps sous le contrôle de l’armée et celui des services de sécurité.

Des monopoles d’État aux médias publics démocratiques

Après la chute du régime communiste, la mise en place des médias indépendants est devenue l’un des éléments-clés de la transition démocratique en Pologne. En effet, selon l’idéal type de la culture politique démocratique, les médias doivent servir non pas une idéologie dominante ni le régime en place, mais toute la société.

 Les médias ne doivent pas servir une idéologie dominante mais toute la société  

Pour transformer son système des médias, la Pologne a largement emprunté aux règles de fonctionnement adoptées par différentes démocraties ouest-européennes. Ainsi, l’organisme de régulation du secteur de l’audiovisuel polonais, Krajowa Rada Radiofonii iTelewizji (KRRiT), a été créé en 1993 à l’image du Conseil supérieur de l’audiovisuel français, alors que le modèle normatif anglo-saxon, basé sur la suprématie du journalisme des faits sur celui du commentaire, a été promu pour le journalisme. Cette transformation a été accompagnée par des discours normatifs, émanant de différents types d’acteurs prônant la nécessité d’instaurer un régime démocratique des médias en Pologne. L’accent y était mis surtout sur la nécessité de la séparation entre la sphère politique et la sphère médiatique. Cependant, plus de vingt ans plus tard, cette séparation reste toute relative en Pologne.


Les premières propositions formalisées d’une réforme des médias pour les rendre indépendants et pluralistes sont apparues en Pologne une décennie avant la chute du régime communiste, dès le début des années 1980. Rendre la télévision à la société constituait déjà l'une des exigences du Rapport sur l'état de la communication sociale en Pologne au début des années 1980, rédigé à la demande de l'Association des journalistes polonais SPD en 1981. Cette exigence avait été également inscrite dans la résolution finale du premier Congrès national du syndicat NSZZ Solidarnosc qui s'était tenu à Gdansk la même année. Son trente-troisième point exige la suppression du monopole d’État de la radio et de la télévision et la mise en place d’un contrôle social effectif sur le secteur audiovisuel. Ces postulats vont servir de point de départ pour élaborer de nouvelles bases légales pour la radio et la télévision par une commission spécialement nommée le 9 octobre 1989.


Selon les principales conclusions formulées par cette commission, le nouveau système de la radio et de la télévision en Pologne devrait être ouvert à tous, démocratique et pluraliste et se composer de trois secteurs : public, social et commercial. Le secteur public devrait se composer des organismes de la radio-télévision existants mais réformés selon les nouveaux principes, le secteur social devrait réunir les médias électroniques de différents groupements d’intérêt, alors que le secteur des médias du pays devrait s’ouvrir à la concurrence en acceptant la venue des opérateurs commerciaux. Enfin, la commission a préconisé la création d’une autorité indépendante de régulation du secteur audiovisuel. La nouvelle loi sur l’audiovisuel, adoptée enfin le 29 décembre 1992 après de nombreux rebondissements, a repris plusieurs de ces propositions. L’adoption de cette loi a été précédée par deux mesures qui, du point de vue symbolique, constituaient un point de rupture essentiel avec le système médiatique du régime communiste. Il s’agit de la suppression de la censure, le 11 avril 1990, ce qui, de fait, permettait de rétablir la liberté de la presse ainsi que le démantèlement de l’organisme monopolistique de la distribution de la presse de la Pologne populaire, Prasa Ksiazka Ruch, ce qui a ouvert la voie à la privatisation du secteur de la presse écrite.

Les dispositions de la loi sur l’audiovisuel votée en 1992 permettaient théoriquement d’assurer l’indépendance et l’impartialité de la télévision publique polonaise. Mais, au tout début de la transition démocratique, cette loi ne pouvait être qu’une déclaration d’intention. Dans la pratique, cependant, la société polonaise, avec une culture politique marquée par un demi-siècle de régime autoritaire, avec la toute-puissance des partis politiques et la faiblesse de la société civile n’était pas prête à observer ces principes.


À ce jour, la loi du 29 décembre 1992 reste le principal texte législatif régissant le secteur des médias électroniques, donc aussi celui de la télévision. Mais elle montre de plus en plus des faiblesses liées au contexte de son élaboration, et principalement, au manque d’expérience des législateurs d’une jeune démocratie. Notamment, elle ne définit, d’une manière suffisamment précise et satisfaisante, ni le statut légal et organisationnel des sociétés de l’audiovisuel public, ni leurs sources de financement. Ce flou juridique s’est soldé, en fin de compte, par une situation financière catastrophique de Polskie Radio, société de la radiodiffusion publique, financée essentiellement par la redevance, ainsi que par une commercialisation à outrance de Telewizja Polska, financée aux 4/5e par les recettes commerciales, ce qui compromet l’accomplissement des missions de service public qui lui ont été assignées par le législateur. En ce qui concerne ces missions, elles ne sont définies avec suffisamment de précision par aucun texte. L’article 21 de la loi du 29 décembre 1992 stipule que « la radio et la télévision publiques réalisent une mission de service public en offrant à toute la société et à ses différentes composantes, selon les principes décrits par la loi, des programmes diversifiés ainsi que d’autres services dans le domaine de l’information, de l’expression des opinions, de la culture, du divertissement, de l’éducation et du sport. [Ces programmes et ces services] doivent se caractériser par le pluralisme, l’objectivité, la pondération, l’indépendance ainsi que par leur caractère innovant, par une grande qualité et l’intégrité du message. » Cependant, dans la réalité, rien ne permet de constater quelle émission peut être qualifiée « de service public », aucune liste de critères n’ayant été définie. Ce manque de précision amène même certains esprits critiques à tirer les conclusions que, si l’on suit la lettre de la loi, toutes les émissions et tous les programmes diffusés par la télévision et la radio publiques seraient « de service public »,  ce qui, évidemment, ne correspond nullement à la réalité.

Annoncée depuis longtemps et appelée de tous les vœux, une nouvelle loi sur l’audiovisuel est actuellement en préparation. Son projet, soumis à la consultation publique en février 2015, prévoit, entre autres, de faciliter l’octroi des concessions aux opérateurs du câble et du satellite ainsi que le renforcement de la position des médias locaux selon les préconisations de la législation européenne.

Le service public face au marché concurrentiel

Après la suppression de la censure, on assiste à l’émergence des opérateurs de radio et de télévision privés. Pendant les premières années, ils fonctionnent dans un contexte de vide juridique. Ainsi, au printemps 1993, on dénombre cinquante-sept chaînes de télévision qui émettent de manière illégale. La loi sur l’audiovisuel votée à la fin de 1992 permet de régulariser la situation d’une partie d’entre eux entre 1993 et 1997. Aux quatre stations nationales et dix-sept régionales de Polskie Radio devenue une entreprise publique s’est donc ajoutée une centaine de stations commerciales, mais aussi associatives de toute sorte au niveau local.

À partir de la moitié des années 1990, on observe aussi l’émergence massive des opérateurs de télévision par câble et par satellite. Si bien qu’en 2005, 4,5 millions de foyers étaient câblés, et avec 8 % de foyers ayant accès à la télévision par satellite le pays constituait le troisième marché européen de télévision par satellite.

Aujourd’hui, l’offre audiovisuelle adressée aux téléspectateurs polonais est sans commune mesure avec celle du début des années 1990, lorsque les nouvelles stations de radio et les chaînes de télévision commerciale ont vu le jour. Le marché de la radio en Pologne est partagé entre le diffuseur public Polskie Radio, quatre groupes radiophoniques, dont deux faisant partie des groupes médiatiques nationaux : ZPR Media et Agora, ce dernier étant aussi propriétaire du quotidien Gazeta Wyborcza, et deux appartenant au capital étranger : RMF, faisant partie du groupe allemand Bauer Media Invest et Eurozet, propriétaire du groupe français Lagardère, ainsi que quatre-vingt-quinze opérateurs privés indépendants à l’origine des radios commerciales ou associatives.

Les téléspectateurs, quant à eux, ont le choix entre plus de cent chaînes accessibles en mode numérique (TNT, câble, satellite), dont neuf chaînes de la télévision publique (TVP1, TVP2, TV Polonia, TVP INFO, TVP Kultura, TVP Seriale, TVP Sport, TVP HD, TVP Historia ). vingt-quatre chaînes sont actuellement disponibles gratuitement en TNT (NTC) et cette offre va s’enrichir, en 2016, de sept nouvelles chaînes. L’offre de télévision numérique gratuite incite d’ailleurs de plus en plus de téléspectateurs à résilier leur abonnement aux chaînes payantes.

Cette montée en force du secteur commercial de la radio et de la télévision a transformé la structure des audiences au détriment des éditeurs du secteur public. Si, au début des années 1990, le Premier Programme de Polskie Radio était encore écouté par plus de la moitié des Polonais, à la fin de la décennie, la principale station de la radio publique se voit distanciée par les deux stations privées devenues très populaires : RMF FM et Radio Zet. En 2014, la part d’audience (PDA) de PR1, en baisse par rapport à l’année précédente, n’est plus que 10,4 %. La même tendance concerne PR3, le second programme généraliste de service public, avec une PDA de 7,2 %. Cette baisse concerne aussi, depuis 2009, toutes les grandes stations de radio généralistes nationales au profit des stations régionales et locales.

L’audience de la télévision suit la même tendance. La part d’audience globale des chaînes de la télévision publique polonaise a chuté de 80 % en 1995 à 51,2 % en 2003. Cependant, avec ces résultats, l’opérateur public polonais réussissait encore à se maintenir, en termes d’audience, au même niveau, voire au-dessus de ses principaux équivalents d’Europe occidentale en 2003 avec 46,4 % d’audience pour la télévision publique en France, 46,2% en Grande Bretagne et 44,4 % en Allemagne. En 2006, TVP1 et TVP2, les deux chaînes principales de service public se partageaient encore plus de 45 % d’audience. Cependant, avec l’arrivée sur le marché de plusieurs nouvelles chaînes, leurs parts de marché ne cessent d’être grignotées par la concurrence. Et à partir de 2009, il arrivait même que l’audience cumulée de deux principales chaînes privées généralistes, TVN et Polsat, dépasse celle de deux premières chaînes de la télévision publique. En 2014, les chiffres sont légèrement en faveur de l’opérateur public, avec 12,3 % de PDA pour TVP1, 9,4 % pour TVP2, alors que la part d’audience pour les principales chaînes généralistes privées était de 11,8 % pour Polsat et de 11,7 % pour TVN. Pour les quatre chaînes mentionnées, ces chiffres sont cependant en baisse de quelques points par rapport à la fin de l’année 2012, ce qui est imputable à la diversification de l’offre télévisuelle et à la segmentation croissante du marché grâce, notamment, aux nouvelles chaînes de la TNT. Pour faire face à cette concurrence croissante, les diffuseurs publics alignent de plus en plus leur offre de programmes sur celle de la télévision commerciale, cet alignement étant le plus perceptible en prime time.

Il s’avère en même temps que, même si TVP1 conserve une audience légèrement supérieure par rapport aux chaînes privées citées ci-dessus, elle est regardée en majorité par les personnes de plus de 60 ans, appartenant aux catégories socio-professionnelles inférieures, habitant surtout à la campagne et dans des villes de moins de 100 000 habitants. Ces données sont néanmoins à nuancer en sachant que se sont les CSP –, les inactifs et les personnes âgées qui regardent le plus la télévision en général.

Financements publics en baisse et course à l’audience

La commercialisation progressive de la radio et de la télévision publique constitue d’abord le résultat direct de leurs modes de financement. Selon la loi sur l’audiovisuel en vigueur, les revenus des médias publics peuvent être constitués principalement par la redevance, la publicité ainsi que par les dotations publiques, sans plus de précisions. Dans la réalité, il s’avère que la part des financements publics est particulièrement peu importante dans le cas des médias publics polonais. Ainsi, entre 2001 et 2004, les revenus qui proviennent de la redevance ne constituent, en moyenne, qu’un peu plus de 30 % des revenus globaux de TVP, les revenus provenant de la publicité représentant plus de 55 %. En 2011, les financements publics représentaient, pour la télévision publique, 50 millions d’euros environ, contre 325 millions d’euros environ pour les financements provenant de la publicité. C’est, par contre, l’inverse pour Polskie Radio S.A. financée par la redevance jusqu’à deux tiers de ses ressources puisque la radio publique a, de loin, beaucoup moins l’accès que la télévision aux ressources provenant de la publicité. Et, sur vingt pays européens pris en compte, la Pologne occupe actuellement l’avant-dernière position avant l’Espagne en ce qui concerne le pourcentage du PIB destiné au financement de ses médias publics.

 Le système de redevance actuel doit être remplacé par un impôt universel, exigible de chaque foyer imposable  

Comme principale cause du niveau très bas de ces financements, on indique, avant tout, une totale inefficacité du recouvrement de la redevance audiovisuelle en Pologne, même si son montant par foyer, qui s élève, en 2015, à 65 € environ par an et par foyer détenteur d’un poste de radio et d’un poste de télévision, est relativement modeste. Ce problème constitue le point-clé de nombreuses discussions à propos du statut des médias publics dans la société polonaise en général et de leur financement, organisées régulièrement en Pologne par différents types d’acteurs depuis quelques années. Selon le projet de la nouvelle loi sur l’audiovisuel, le système de redevance actuel, basé sur la déclaration à propos de la détention d’un poste de radio et/ou de télévision, doit être remplacé par un impôt universel, exigible de chaque foyer imposable.

Avec cette dépendance de plus en plus grande de la télévision publique polonaise du financement par la publicité, son offre de programmes a sensiblement évolué vers les contenus plus grand public, typiques des stations de télévisions commerciales, dominés par les émissions de divertissement et d’infotainment. Les résultats des études des contenus diffusées par les chaînes de la télévision publique fin 2012 montrent notamment que le plus grand pourcentage de catégories d’émissions qui y sont diffusées est constitué par les séries télévisées (28 %), suivies par le divertissement et les films (13 % chaque catégorie) pour TVP1, et par les séries télévisées (36 %), les films (17 %) et le divertissement (13 %) pour TVP2. Les émissions essentielles pour l’accomplissement de la mission du service public n’arrivent, elles, que loin derrière. Ainsi, l’information n’occupe que 10 % de temps d’antenne sur TVP1 et 6 % sur TVP2, les émissions éducatives respectivement 8 % et 6 % pendant que les émissions appartenant à la catégorie « culture » constituent seulement 1 % des programmes sur les deux chaînes. Une analyse comparative de la structure des programmes de différentes chaînes diffusées en clair permet aussi de constater que le profil de programmes de deux chaînes généralistes de la télévision publique polonaise, avec la priorité donnée aux émissions de divertissement au sens large du terme au détriment des émissions dites de service public ne se différencie beaucoup par sa structure de l’offre de Polsat et de TVN, ses principales concurrentes généralistes commerciales. Cependant, l’offre des émissions pouvant être qualifiées de service public augmente sensiblement si l’on prend en considération deux chaînes thématiques de la télévision publique polonaise, TVP Historia et TVP Kultura, qui diffusent un pourcentage beaucoup plus élevé de documentaires et d’émissions culturelles que les deux chaines généralistes. Mais ces chaînes culturelles doivent justement leur existence aux revenus commerciaux récoltés par TVP1 et de TVP2, qui représentaient, en 2005, 92,2 % des revenus globaux de la société TVP S.A.

Une indépendance relative, un pluralisme insuffisant

Même si l’indépendance des médias en Pologne est inscrite dans la loi (cf. infra), dans la réalité, elle demeure toute relative, et particulièrement en ce qui concerne la radio et la télévision publiques. Les partis politiques continuent à exercer leur emprise sur les médias du secteur public, considérés presque comme un butin de guerre qui change de mains au gré des alternances politiques. En effet, à la suite des élections, les vainqueurs procèdent à une nouvelle attribution des postes à la tête des sociétés polonaises de la radio et de la télévision, souvent sans rapport avec les compétences de candidats dans le domaine des médias électroniques. Une politisation qui va aussi parfois à l’encontre de l’objectivité journalistique, lorsque certains journalistes n’hésitent pas à exprimer ouvertement à l’antenne leurs préférences politiques.

La « particratie » règne jusqu’au sein de la Krajowa Rada Radiofonii i Telewizji (KRRiT). L’organisme de régulation du secteur de l’audiovisuel, qui a commencé son activité en avril 2003, était la première institution de la Pologne démocratique créée ex nihilo. Selon l’article 213 de la Constitution de la République de Pologne, elle « veille à ce que soient préservés la liberté de parole, le droit à l’information ainsi que l’intérêt public au sein du secteur audiovisuel ». En affirmant, en plus, le principe d’accessibilité et de pluralisme des médias électroniques, la loi sur l’audiovisuel spécifie également dix fonctions qui traduisent cette déclaration de principe.. Suivant le modèle français, ses membres sont nommés par le Parlement, le Sénat et le Président de la République. Cependant, ce n’est pas tellement le mode de nomination des membres de l’organe de régulation de l’audiovisuel polonais par les principales instances du pouvoir qui participe à une forte politisation de cette institution, constamment dénoncée comme particulièrement nuisible pour l’indépendance des médias du secteur public, mais l’affiliation politique de ses membres, même si, formellement, ces derniers ne peuvent pas représenter les intérêts d’une quelconque formation politique. Un développement insuffisant de la culture politique de la société polonaise, ainsi qu’un défaut de participation de différents groupes sociaux à l’élaboration des décisions politiques y seraient à incriminer avant tout.

 Les médias de service public doivent respecter le système de valeurs chrétien 

Le principe de pluralisme interne exige que les médias publics soient un espace d’expression, d’argumentation et de débat contradictoire pour toutes les sensibilités présentes au sein de la société. Or, certains débats qui polarisent fortement l’opinion publique polonaise deviennent une confrontation idéologique entre différentes parties prenantes telles que la droite, la gauche et l’Église catholique le plus souvent. L’Église catholique qui, forte du prestige gagné grâce à son rôle en tant qu’unique institution d’opposition au régime en place à l’époque de la Pologne populaire, a du mal à renoncer à jouer un rôle politique et entend préserver son influence, y compris dans le domaine des médias. Au point que le principe que les médias de service public doivent respecter le système de valeurs chrétien a été introduit dans la loi sur l’audiovisuel. Ce n’est cependant pas cette inscription et ce qui peut en découler dans la pratique qui constitue le problème le plus épineux relatif à la présence forte de l’Église catholique dans l’espace public médiatique en Pologne. En effet, l’activité de certains médias catholiques privés très conservateurs, en l’occurrence ceux créés par le père Rydzyk, tels que Radio Maryja ou le canal de télévision Trwam, se faisant l’écho des opinions rétrogrades, voire racistes et xénophobes, y compris celles exprimées par une partie de la hiérarchie ecclésiastique, représentent une menace bien plus forte pour la laïcité et la démocratie en Pologne.


La nomination des cadres dirigeants des sociétés de radio et de télévision publiques par différentes formations politiques, une fois celles-ci arrivées au pouvoir, compromet gravement non seulement l’indépendance de ce secteur, mais aussi le principe de la diversité et la représentativité des opinions reflétées dans les médias publics ainsi que l’indépendance éditoriale des journalistes. En outre, la centralisation toujours considérable des médias du secteur public polonais se traduit aussi dans les informations diffusées, majoritairement nationales, y compris sur les antennes locales de la radio et de la télévision publique.


Enfin, comme tous les médias mainstream du monde, les médias publics polonais privilégient des opinions majoritaires, au point d’être accusés de diffuser de « l’europropagande » au moment où la Pologne s’apprêtait à intégrer l’Union européenne en 2004.

Les défis du numérique

La transition numérique de la diffusion de la radio et de la télévision a été initiée en Pologne dans la seconde moitié des années 1990. En avril 1997, Polskie Radio a commencé, à Varsovie, une diffusion expérimentale des programmes dans le système DAB (Digital Audio Broadcasting). Le passage, en cours, à la diffusion numérique de la radio en RNT (radio numérique terrestre) a permis d’enrichir considérablement aussi l’offre des programmes de la radio publique qui, en mode numérique de diffusion dans le système DAB+ (DAB amélioré), propose actuellement, au niveau national, six programmes « historiques » auxquels s’ajoutent deux nouveaux programmes, au niveau régional, neuf programmes régionaux généralistes, dont trois nouveaux, chacun au format spécifique orienté culture, et le lancement d’autres programmes, dont celui dédié aux enfants, est prévu dès 2015.

La mise en place du réseau de la diffusion numérique terrestre pour la télévision, basé sur la norme DVB (Digital Video Broadcasting) a, elle aussi, a débuté en 1997. La publication, par la KRRiT en 2001, du premier document esquissant la stratégie de développement de la diffusion numérique terrestre des médias audiovisuels a constitué un feu vert pour lancer le processus de numérisation. En juin 2005, les premières fréquences destinées à la diffusion numérique terrestre à Varsovie et dans cinq autres villes de la région de Grande Pologne, pouvant couvrir 16 % de la population du pays, ont été mises à la disposition de KRRiT par Urzad Regulacji Telekomunikacji i Poczty(URTiP), organisme régissant le spectre des fréquences, une sorte d’Arcep polonais. Le dernier signal analogique de diffusion de la télévision a été éteint sur le territoire polonais le 23 juillet 2013 et la TNT polonaise propose actuellement à ses spectateurs vingt-quatre chaînes gratuites et sept autres sont à venir prochainement.


Comme partout ailleurs, l’offre linéaire traditionnelle des médias audiovisuels est de plus en plus concurrencée par de nouveaux services, de plus en plus délinéarisés et offerts par de nouveaux acteurs venus du monde de l’internet comme le sont, entre autres, plateformes de contenus audio et vidéo. Ainsi, l’on sait déjà que la vidéo à la demande (VoD) a de plus en plus d’utilisateurs en Pologne, mais que les offres payantes pay per view n’arrivent pas à décoller et que la plateforme Spotify a augmenté le nombre de visiteurs de 510 000 à 700 000 entre fin 2013 et mars 2014. Cependant, puisque les études concernant ces nouveaux acteurs et les nouveaux modes de consommation des contenus audiovisuels en Pologne sont encore relativement rares, il est difficile d’évaluer à ce jour à quel point ces nouveaux acteurs et services constituent un danger pour les diffuseurs traditionnels. Et même si les médias audiovisuels polonais semblent bien engagés dans le virage vertigineux du numérique, ce virage semble délicat à négocier par la radio et la télévision publique polonaise, eu égard aux problèmes accumulés depuis leur naissance avec la démocratie polonaise, il y a un quart de siècle.

Références

  • Janusz W. ADAMOWSKI, Lech JAWORSKI (red.), Media publiczne w Polsce. Terazniejszosc i przyszlosc. Warszawa : Oficyna Wydawnicza ASPRA-JR, 2007.
  • Janusz W. ADAMOWSKI, Anna JUPOWICZ-GINALSKA, Finansowanie mediow publicznych w Polsce – teoria i praktyka. Konferencja naukowa Wydzialu Dziennikarstwa i Nauk Politycznych Uniwersytetu Warszawskiego oraz Zwiazku Pracodawcow Mediow Publicznych. Warszawa, 16 kwietnia, 2012.
  • Roman BARTOSZCZE, Lucyna SLUPEK, Telewizja - dobro kultury czy element rynku : transformacja telewizji publicznych w krajach Unii Europejskiej. Rzeszów : Wydawnictwo Wyzszej Szkoly Zarzadzania, 2001.
  • Juliusz BRAUN, Telewizja publiczna w czasach transformacji. Warszawa : Wydawnictwa Akademickie i Profesjonalne, 2008.
  • Stanislaw BRODZKI, Jerzy SURDYKOWSKI, Stan komunikacji spolecznej w Polsce u progu lat osiemdziesiatych. Warszawa: Komisja d/s Komunikacji Spolecznej przy Zarzadzie Glownym SDP, Komisja d/s Komunikacji Spolecznej przy Zarzadzie W-skim SDP, 1881.
  • Boguslawa DOBEK−OSTROWSKA, “System partyjny a media w Polsce – zaleznosci i relacje”, Studia Medioznawcze, n° 1 (40). Warszawa : Instytut Dziennikarstwa Uniwersytetu Warszawskiego, p. 13-25. , 2010.
  • Ryszard FILAS, “Dwadziescia lat przemian polskich mediow (1989-2009) w ujeciu periodycznym”, Zeszyty Prasoznawcze, n° 3-4 (203-204), Krakow : Osrodek Badan Prasoznawczych, pp. 27-54. , 2010.
  • Karol JAKUBOWICZ, A New Beginning or the Beginning of the End? , 2007.
  • Karol JAKUBOWICZ, Media publiczne : poczatek konca czy nowy poczatek. Warszawa : Wydawnictwa Akademickie i Profesjonalne, 2007.
  • Karol JAKUBOWICZ (2008). Polityka medialna a media elektroniczne. Warszawa : Wydawnictwa Akademickie i Profesjonalne. Grupa Kapitalowa WSiP.
  • Stanislaw JEDRZEJEWSKI, “Model radiowego nadawcy publicznego w Polsce.” Radio publiczne w Europie. Warszawa : Wydawnictwo Poltext, p. 131-154, 2015.
  • Katarzyna KONARSKA, Miedzy przeszloscia a przyszloscia – rozwazania wokol problem tozsamosci mediow publicznych w Polsce. In Sierocki, Radoslaw, Sokolowski Marek (red.) Konkurencyjny rynek medialny. Telewizja wobec nowych mediow. Torun : Wydawnictwo Adam Marszalek, 2011.
  • Krajowa Rada Radiofonii i Telewizji, Rapports, 2001, 2006, 2010, 2012, 2015.
  • Maciej MROZOWSKI, “Spectator in spectaculum. Ukryte osobowosci programów telewizyjnych TVP1, TVP2, TVN, Polsat”, Studia Medioznawcze, n° 1 (40). Warszawa : Instytut Dziennikarstwa Uniwersytetu Warszawskiego, pp. 19-40. , 2010.
  • Beata OCIEPKA, Dla kogo telewizja? Model publiczny w postkomunistycznej Europie Srodkowej. Wroclaw: Wydawnictwo Uniwersytetu Wroclawskiego, 2003.
  • Zbigniew ONISZCZUK, “Mediatyzacja polityki i polityzacja mediów. Dwa wymiary wzajemnych relacji”. Studia Medioznawcze, n° 4 (47). Warszawa : Instytut Dziennikarstwa Uniwersytetu Warszawskiego, p. 11-21
  •   , 2011.
  • Program, widownia i finansowanie TVP S.A. na tle innych telewizji publicznych w Europie, Telewizja Polska S.A., Warszawa, 2002.
  • Public Service Broadcaster around the world. A McKinsey Report for the BBC, 1999.
  •  Tadeusz SKOCZEK, Media publiczne w Polsce. Warszawa : Mazowiecka Oficyna Wydawnicza, 2009.
  • Telewizja w Europie : regulacje, polityka i niezaleznosc. Raport z monitoringu. Polska, Open Society Institute EU Monitoring and Advocacy Program. Network Media Program, 2005.


--
Crédits Photos :
- Polsat News, Radio Plus, TVN24. Plotr Drabik/Flickr

Ne passez pas à côté de nos analyses

Pour ne rien rater de l’analyse des médias par nos experts,
abonnez-vous gratuitement aux alertes La Revue des médias.

Retrouvez-nous sur vos réseaux sociaux favoris

Autres épisodes de la série

visuel_nhk.png

NHK, une télévision au service du peuple ?

Autonome et indépendant financièrement, NHK est l’un des groupes médiatiques les plus puissants au monde. Respecté pour sa sobriété et ses programmes culturels, le groupe japonais a cependant connu de récents scandales politico-financiers.

Les médias audiovisuels publics au Brésil : un défi démocratique

Au Brésil, le secteur public audiovisuel ne joue pas à armes égales avec le privé. La place historiquement occupée par les médias privés draine la plupart des audiences, laissant peu d’espace à des médias publics mal financés, alors qu’ils proposent de bons programmes. Un réel enjeu démocratique.

L’audiovisuel public sud-coréen : un capital sympathie qui s’effrite

Puissants et très regardés, les trois groupes audiovisuels publics de Corée du Sud ont largement contribué à faire connaître la culture du pays à l’étranger. Pourtant, leur traitement de l’information est souvent critiqué, et les chaînes câblées grignotent progressivement leur audience.