la journaliste et la veuve du bandit corse

© Crédits photo : Illustration : Mathieu Haas.

Ratatouille tragique : la veuve du bandit corse qui voulait réhabiliter son mari

« Quand on bosse sur le grand banditisme, on parle 99% du temps à des juges, des flics, des avocats », témoigne Violette Lazard, journaliste à L'Obs. Alors, quand la veuve d'un bandit a croisé sa route, elle a saisi l'occasion de pénétrer un milieu très fermé.

Temps de lecture : 7 min

S'approcher suffisamment, mais jusqu'à quel point ? Quel degré de proximité est acceptable ? Et où commencent les malentendus ? La fréquentation d'une source est une quête permanente de la juste distance. C'est aussi l'art de manier des signaux qui rappellent le cadre de ces rencontres, la nature de cette relation singulière, la place de chacun. C'est ce qu'on mesure en découvrant le récit que livre ici Violette Lazard, enquêtrice à L'Obs : une histoire corse dans laquelle les sentiments menacent constamment la lucidité. Une histoire tragique, aussi : au-dessus de la journaliste et de sa source plane la fatalité de la trahison. 

« Ça commence par un assassinat. Dans L’Obs, j’écris un article sur un règlement de compte, un homme vient de se faire tuer en Corse. Je le présente comme une « figure du grand banditisme ». Sa femme, ça ne lui plaît pas du tout. Elle me fait joindre par mail par son avocat, qui me demande de façon assez brutale et fort peu sympathique si je peux changer cette formulation. J’explique que cela m’est difficile, étant donné la réputation de l’homme, son passé, mais nous trouvons un modus vivendi du genre « considéré par les policiers comme membre du grand banditisme », qui a le mérite de satisfaire tout le monde à défaut d’être très limpide. 

Parce qu’il faut toujours tenter le coup, je fais savoir que si cette femme souhaite me faire connaître des éléments particuliers, je serais heureuse de la rencontrer. Un rendez-vous est organisé chez son avocat. Elle a la trentaine, les traits tirés, le visage fermé. Je comprends qu’elle est venue me jauger. Je pose une première question, mais l’avocat me coupe : « Ma cliente ne vous répondra pas. » C’est très étrange. Il me raccompagne à la porte et je me dis que c’est cuit.

Quelques semaines plus tard, pourtant, je reçois un nouveau message de cet avocat. La femme croisée dans son cabinet est maintenant prête à faire plus ample connaissance. Elle me propose de venir la rencontrer en Corse. Elle veut me montrer que son mari n’était pas un voyou, me présenter sa famille, me convaincre… Elle sait que je vais être amenée à écrire à nouveau sur les circonstances de cet assassinat, et elle espère qu’au terme de mon enquête, je laverai l’honneur de son mari, du père de ses enfants.

Elle dit qu’elle accepte de me parler parce qu’elle me fait confiance. Elle a eu un bon feeling. Son avocat, que je connaissais un peu, lui a probablement dit que je suis une journaliste qui respecte sa parole. Mais elle a une condition : « Vous n’écrirez jamais que vous m’avez vue ». J’hésite toujours quand quelqu’un pose les bases d’une relation dans ces termes mais j’accepte sa proposition. J’ai vraiment envie d’en savoir plus sur son mari. Surtout, je vois là l’occasion de pénétrer un milieu qui est super difficile d’accès. Quand on bosse sur le grand banditisme, on parle 99% du temps à des juges, des flics, des avocats. Les bandits, on les connaît via des procès-verbaux, on les voit aux procès, mais jamais dans leur vraie vie.

Avant de la rencontrer, j’ai un peu peur — je me demande si elle sera seule ou accompagnée d’un clan, si ça peut tourner à la séance d’intimidation. Un peu peur seulement parce que sinon je n’y serai pas allée seule au volant de ma bagnole de location. 

Je passe deux jours avec elle. On est dans le centre de la Corse, au printemps. Elle me fait visiter son village, sublime, on boit un café au bistrot devant l'église. Bien sûr, elle ne me présente pas comme journaliste. Elle dit « Violette », les gens doivent s’imaginer que je suis une amie de passage. En Corse, ça ne se fait pas de demander à quelqu’un qui il est ; pour le coup, ça tombe très bien.

Ce qui est compliqué, c’est qu’elle est très attachante, que tout le monde est sympa, et que dans ce village tout le monde semblait apprécier son mari. C’est un homme qui visiblement avait très bien compartimenté son existence. D’un côté, une vie de père de famille tout ce qu’il y a de plus tranquille. De l’autre, il menait ses affaires, il était impliqué dans une série de règlements de comptes.

Là-dessus, son épouse ne dit pas grand-chose. Elle se contente de répéter que les flics lui ont fait cette réputation, que tout est de la faute des autorités qui ont construit un personnage qui n’existait pas. Qui, mieux qu’elle, pouvait le savoir ? Elle était sa femme, après tout. 

Je me pose encore la question de son degré de lucidité. Se voilait-elle la face ? Essayait-elle de m’empapaouter ? Plus notre relation s’est poursuivie, plus j’ai opté pour la première option.

« J’avais imaginé des menaces, une réaction violente. Mais pas ce silence. »

Dès le début, je la préviens qu’il y a aussi des flics et des gendarmes qui me parlent. Pour elle, c’est compliqué à entendre : « Pourquoi croire les flics plus que moi ? » Je lui explique que mon métier n’est pas de croire les gens mais de vérifier des faits en les recoupant. Je lui rappelle aussi qu’il y a des vérités judiciaires : son mari avait été condamné dans plusieurs dossiers. Mais pour elle, ils avaient été montés de toutes pièces par les policiers.

Pendant ces deux journées, tout se passe très bien. Je ne lui raconte pas ma vie parce que je ne la mêle jamais au boulot mais une réelle proximité s’instaure. Elle me fait à manger. Et moi, j’adore manger. Elle a un grand potager, elle me prépare une ratatouille délicieuse avec les légumes de son jardin. En partant, elle me propose des conserves de tomates. Je refuse, par principe. Mais les tomates étaient vraiment très bonnes.

Concernant les activités de son mari, j’ai du mal à croire qu’elle ne se doutait de rien. Elle vit dans une maison imposante, luxueuse, qui ressemble quand même à un bunker. J’ai cru voir une petite bâtisse, comme celle d’un garde à l’entrée. Des caméras de vidéosurveillance. Pour elle, son mari est un ancien éleveur de cochons, parti ensuite en Amérique du sud travailler dans le monde des jeux. D’où ses fréquentes et parfois longues absences.

On s’écrit sur WhatsApp. Comme beaucoup de Corses, elle est assez religieuse et m’envoie des messages à Pâques, à la Toussaint, à Noël. Elle m’appelle pour me proposer des rendez-vous. Pour son travail, elle est amenée à venir régulièrement à Paris. Elle débarque perchée sur ses Louboutin. On prend un café ou elle m’invite à déjeuner dans des restos bobo-chics du Marais. Ce ne sont pas des moments où je profite du cadre et de la nourriture : je suis aux aguets, je remplis des carnets de notes, je n’ai pas le temps de manger.

Elle ne me laisse jamais rien payer, c’est embarrassant. Je me demande toujours jusqu’où ne pas aller trop loin. Il ne faut pas que j’accepte quelque chose qui puisse ensuite servir de prétexte à me demander un service en échange. Du coup, je verbalise vachement : « Je peux payer cette fois-ci », « Ce n’est pas parce que vous m’invitez que j’écrirai ce que vous voulez »… Je multiplie les signaux pour rappeler quelle est sa place et la mienne — ce qui se fait beaucoup plus naturellement quand on fréquente des sources disons institutionnelles. Le carnet de notes sert aussi à rappeler en permanence pourquoi on est là. 

Je ne veux pas non plus que le clan d’en face sache que je la fréquente sinon, je les connais, ils cesseront de me parler. Ou pire : ils me classeront moi aussi d’un côté. 

J’aime beaucoup l’écouter. Elle connaît plein d’histoires. Elle sait qui est avec qui. Elle me file des petites infos, toujours fiables, qui alimentent indirectement certains de mes papiers. Je ne fais pas ce métier pour me faire des amis mais la relation continue aussi parce qu’il s’est passé quelque chose humainement. Elle est marrante, je la sens seule, aussi, et ça me touche. J’ai des collègues hommes qui marchent au rapport de force avec leurs sources. Moi, je ne fonctionne pas comme ça. Je me suis bricolé mon propre code, mes propres règles. Mais là, je suis dans une situation délicate. Je sais que ce que je vais écrire ne va pas lui plaire. Mais on ne décide pas de bien aimer quelqu’un ou pas. C’est comme ça.  

On se voit comme ça pendant près de deux ans. Je lui dis régulièrement que mon enquête avance, que pour moi le moment approche de publier quelque chose de conséquent où son mari apparaîtra, et que ça ne va pas du tout lui plaire. Je la préviens qu’elle ne va pas aimer. Elle : « Oh avec tout ce que je vous ai dit vous avez quand même une vision nuancée… » Je sens qu’elle ne se méfie pas assez de moi, alors j’insiste. J’anticipe un possible sentiment de trahison.

Mon enquête a fini par être publiée. Elle ne m’a plus jamais écrit. 

J’avais imaginé des menaces, une réaction violente. Mais pas ce silence. 

Je sais par son avocat qu’elle a lu le journal. Quelques semaines plus tard, il m’a dit : « Ne l'appelez pas ou ça va très mal se passer. Il faut laisser passer du temps. » Depuis, j'attends. Je suis patiente. Je pense qu'on se reparlera. »

 

Découvrez les trois autres histoires de cette série : Opération rédemptionBalle perdue et Confessions nocturnes.

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