"Silence on joue"

« Silence on joue », c'est un podcast, mais aussi une communauté de 4 500 membres sur un serveur Discord. 

Record de longévité pour « Silence on joue » : quels sont ses secrets de jouvence ?

C’est sans doute l’un des plus vieux podcasts français encore en activité. En tout cas, le plus vieux hébergé par un média. La vitalité de cet objet médiatique particulier, né en 2007 et spécialisé dans les jeux vidéo, tient en trois mots : abonnements, Discord, et horizontalité.

Temps de lecture : 5 min

Premier étage de la Cité des sciences et de l’industrie. Ce samedi 25 mai, une centaine de personnes s’est retrouvée dans une petite zone délimitée par de vieilles consoles de jeux vidéo et des drapeaux de Libération. Une bonne humeur communicative se dégage. La première édition du festival « Silence on joue », dédié à la pratique et à la création du jeu vidéo sous toutes ses formes, est sur le point de commencer.

« Silence on joue », c’est le podcast de Libération sur les jeux vidéo créé par le journaliste Erwan Cario. Une sorte de « Masque et la Plume » avec une équipe composée d’indépendants, d’employés du quotidien et d’autres médias. Un épisode hebdomadaire de deux heures, voire plus. Des spin-off. Entre 15 000 et 20 000 auditeurs par émission — en audience cumulée sur les épisodes de plus de deux mois, en incluant les replays YouTube.

Mais « Silence on joue » (« SOJ »), c’est surtout dix-sept années d’existence, faisant de ce podcast l’un des plus vieux de France, certainement le plus ancien toujours en activité dans un média écrit. Avec lui, quelques titres continuent de subsister dans le champ de ruines du journalisme vidéoludique français. Ils revendiquent une indépendance des studios, tout en proposant une analyse fine de l’industrie : Canard PCle tout jeune Origami, le magazine JV. Et « Silence on joue » qui, comme ses congénères, peut compter sur une communauté soudée et active.

Un abonnement de soutien

Le meilleur exemple ? Fin 2021, le quotidien lance une formule d’abonnement « de soutien » à « SOJ », avec un accès total au site pour une somme modique : 5 euros par mois dans un premier temps, avant une augmentation d’un euro en 2023. « Je me disais qu’en un an, si nous convertissions 1 % de nos auditeurs — j’estimais leur nombre à 10 000 à l’époque — ça rapporterait 500 euros par mois à Libération, explique Erwan Cario. C’était mon objectif. »

Résultat : 155 abonnements en une semaine, soit 1,55 % du public estimé à l’époque. 300 à la fin du mois de décembre. Aujourd’hui, elles et ils sont 900 — sur les 100 000 abonnements à Libération — avec une progression de 18 % en un an à la date de publication de notre article.

Autre signe de soutien : au moment du changement de prix, alors que Libération donne la possibilité de rester sur l’ancien tarif… un quart des abonnés embraient sur le nouveau. Plusieurs auditeurs et auditrices interrogés expliquent avoir été sensibilisés par « SOJ » à la situation catastrophique des médias jeux vidéo — plus précaire encore que celle de la presse généraliste — à la suite des multiples difficultés de titres comme Canard PC ou Gamekult.

Au départ, un projet parallèle

Aujourd’hui sanctuarisé au sein de Libération, « SOJ » demande durant ses premières années beaucoup de travail et d’organisation à Erwan Cario, informaticien de formation. Un véritable side-project, en parallèle de son activité salariée, jusqu’à son passage à plein temps sur le podcast en 2022.

Jusque-là, le journaliste ne possède pas les outils, ni les données, pour juger du succès de sa création. En réalité, il existe bien un indicateur : les retours du public. « Ce qui me faisait tenir, explique-t-il, c’est que si trois ou quatre personnes me disaient écouter, ça me portait, car je supposais qu’il y avait forcément plus d’auditeurs. » Ces commentaires, il les consulte sur l’espace de discussion dédié à l’émission. Lancé juste après la création du podcast, toujours en ligne, mais en stase. Son entretien devenait compliqué… et moins de 200 personnes s’y rendaient activement au moment de sa fermeture, en novembre 2021.

4 500 membres sur Discord

Rien à voir avec les 4 500 membres du serveur Discord. Sa création, le 13 novembre 2021 ? Une évidence. Le service, bien implanté dans les milieux des joueuses et joueurs, geeks et autres nerds, convainc un public de plus en plus large — on dénombre en 2024 6,7 millions de serveurs actifs et 196 000 utilisateurs mensuels. Il permet de créer des plateformes de discussion, des serveurs, ouverts à toutes et tous, autour de thèmes spécifiques, de hobbies… ou même de médias — « SOJ » n’est pas unique, et plusieurs parutions sur le jeu vidéo possèdent leur propre Discord.

« Discord donne un énorme coup de jeune et de fouet aux interactions »

Les changements induits par le passage sur cette plateforme ne se font pas attendre. « Il donne un énorme coup de jeune et de fouet aux interactions, explique Corentin Benoit-Gonin, journaliste, auteur spécialisé jeux vidéo et contributeur à « SOJ » depuis 2015. Seuls les vrais anciens venaient sur le forum, et il arrivait fréquemment que personne ne commente les nouveaux épisodes. »

Membre, lui aussi, du forum originel, il distingue trois types de personnes sur ce nouvel espace : les anciens, traînant des pieds pour y venir ; des auditeurs réguliers mais qui ne participaient pas au forum ; et de tout nouveaux auditeurs, dont beaucoup d’auditrices — elles restent cependant minoritaires, représentant environ 10 % des membres.

Une coopération avec le public

Dans les faits, l’ouverture du Discord permet aussi d’accélérer et d’entériner une quasi-horizontalité entre l’équipe derrière « SOJ » et son public. Tout d’abord, le serveur permet de revivifier un rendez-vous : la « Minute culturelle », lancée durant les premières saisons du podcast. Ces questions très pointues sur le jeu vidéo, posées aux chroniqueurs, font leur grand retour après quelques années en jachère. Dans le « Com des com », rubrique depuis la première saison, des commentaires à propos des épisodes précédents sont lus et débattus par les chroniqueurs : le Discord amène un espace d’échange dynamique. Les bandes-annonces, enregistrées dans la foulée des émissions mais diffusées un jour avant, proposent des débats autour de sujets suggérés par le public… sur le Discord.

Des épisodes spéciaux avec des membres de la communauté sont diffusés dans le flux principal de « Silence on joue » — comme lors des « Silences d’or », récompensant les meilleurs jeux de l’année. Les votes ? Récupérés sur la plateforme de discussion. Un podcast dérivé, proposé et produit par un membre de la modération (Teesee, de son vrai nom Thibaut*, 35 ans), a même le droit à une diffusion sur un flux ouvert par Libération… avec un enregistrement en ligne, devant un public réuni sur le Discord. Tout ça sans parler des compétitions organisées par les différents membres, promues par Erwan Cario dans le podcast, les différents jeux développés par, et auxquels participent, de nombreux « SOJistes ».

Une multiplication de contenus

Comment expliquer cet engouement ? D’un côté, le souhait d’Erwan Cario de favoriser les échanges au sein de la communauté, en insistant sur la bienveillance. Avec l’envie, aussi, de mettre en avant les qualités et les connaissances de toutes et tous. Et puis il y a l’alchimie spontanée, difficilement explicable, qui tient aux personnalités des membres.

Selon toutes vraisemblances, Erwan Cario sera reconduit à plein temps sur « Silence on joue » pour la saison 18. Avec cette sanctuarisation, le podcasteur multiplie les programmes diffusés sous la « marque » « SOJ » : production de bandes-annonces, un rendez-vous mensuel — « Gâchette gauche » —, mais aussi « Dans la boucle », centré sur les mécanismes de création d’un jeu. Une multiplication de contenus, entraînant une multiplication de l’audience. Un cycle vertueux, à n’en point douter.

*Il a souhaité être identifié par un pseudonyme ou son prénom seul

 

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