Une jeune femme écoute la radio à Bangui

Une jeune femme écoute la radio à Bangui, en République centrafricaine, en décembre 2013.

© Crédits photo : Sia Kambou/AFP.

En Centrafrique, la Russie externalise son influence médiatique

Lengo Songo, l’une des principales radios de Bangui, est en réalité un sous-traitant au service de la stratégie russe en République centrafricaine.

Temps de lecture : 9 min

« Nous sommes confrontés à la [sic] guerre de l’information qui est menée contre nous, mais nous comprenons que c’est seulement une réaction au fait que nous détruisons le système néocolonial (…). Je suis convaincu que nous continuerons à aider ceux qui ont besoin de cette aide », lisait-on ce mardi 5 octobre 2021 dans un entretien exclusif publié sur Maliactu.net, un poids lourd de la presse en ligne malienne. Ce propos s’inscrit dans un contexte de discussions entre la junte militaire au pouvoir à Bamako et la société militaire privée russe Wagner pour l’envoi de plusieurs centaines de ses mercenaires au Mali, à la faveur de la réduction d’effectifs de la force Barkhane au Sahel. Il est porté par Aleksandr Ivanov, le chef de la Communauté des officiers pour la sécurité internationale (COSI), une officine installée à Bangui en charge de légitimer le rôle des « instructeurs » russes en République centrafricaine (RCA).

La Russie s’y est introduite fin 2017, à la demande du président Touadéra et avec l’aval des Nations Unies, un peu plus d’un an après la fin de l’opération française Sangaris. Si la prestation de sécurité (formation militaire et protection des élites par les « instructeurs » et mercenaires russes) et la prospection minière sont les principaux marqueurs de cette présence, la RCA est aussi devenue ces dernières années le principal laboratoire des opérations d’influence informationnelle menées par Moscou en Afrique subsaharienne.

Depuis le début de l’année 2021, Ivanov est ainsi intervenu à de nombreuses reprises sur les ondes de Radio Lengo Songo. Cette radio, lancée en novembre 2018, émet en sango et en français, avec une capacité de rayonnement de cent kilomètres autour de Bangui. Elle ferait aujourd’hui partie des cinq radios les plus écoutées de la capitale centrafricaine. Malgré une équipe banguissoise et un agenda propre, Lengo Songo est surtout connue pour être la « radio des Russes », tant ses orientations éditoriales sont systématiquement alignées sur les intérêts de ce nouvel « allié » du régime. Elle a par exemple couvert avec assiduité les manifestations pro-russes et anti-françaises dont Bangui a été émaillée ces derniers mois. Au-delà de la scène centrafricaine, Lengo Songo témoigne de l’évolution des pratiques d’influence de la Russie.

logo radio lengo songo
Le logo de Radio Lengo Songo. 

Une ligne éditoriale favorable aux acteurs russes et hostile à la présence française

En mai 2021, Emmanuel Macron dénonçait la manière dont le « discours anti-français [propagé par les acteurs russes] permet[tait] de légitimer une présence de mercenaires prédateurs russes au sommet de l’État, avec un président Touadéra qui est aujourd’hui l’otage de Wagner ». 

Pour évaluer à quel point la sous-traitance de son influence par la Russie se traduisait dans les contenus de Radio Lengo Songo, nous avons examiné l’ensemble des 439 articles publiés sur le site de la radio entre février 2020, date de lancement du site, et juin 2021.

Si la ligne pro-gouvernementale et pro-russe est constante (1), un changement éditorial brutal intervient à partir de février 2021. Il fait suite à l’offensive rebelle de la Coalition des patriotes pour le changement (CPC) contre les forces gouvernementales à partir de la mi-décembre, à la contre-offensive victorieuse menée par les Forces armées centrafricaines (FACA) avec le soutien des Russes, et aux élections du 27 décembre. Cette inflexion correspond surtout à la nécessité pour les acteurs russes de lancer, avec l’aval du régime, une riposte médiatique après la documentation de nombreuses exactions commises par Wagner pendant ces combats. L’objectif recherché : endiguer la montée d’un sentiment hostile au sein de la population centrafricaine, contrer la multiplication des critiques internationales et légitimer par tous les moyens l’action des paramilitaires russes.

Entre février et décembre 2020 (216 articles publiés), Lengo Songo se focalise sur les actualités intérieures, avec une majorité d’articles courts et factuels (voir le tableau n°1). 

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Tableau 1. « Mondes lexicaux » des articles publiés sur le site de Radio Lengo Songo entre février et décembre 2020.

Ses journalistes dressent un portrait flatteur du tandem de l’exécutif, composé du président, « son Excellence le Professeur Faustin-Archange Touadéra » et du Premier ministre de l’époque et artisan du rapprochement avec Moscou, Firmin Ngrebada (classes 1 et 2). Ils traitent largement de la situation socio-économique (classe 3), sanitaire (classe 4) et sécuritaire (classe 5) du pays. Pour cette dernière thématique, l’accent est mis sur la « paix » et la « réconciliation ». Les relations avec la Russie sont abordées dans 10 % des articles sur la période : les acteurs russes sont présentés sous l’angle de leur bonne entente avec le régime et de leur contribution positive à l’économie du pays et à la lutte contre la pandémie.

Entre février et juin 2021, après un mois de janvier vierge de contenus, le rythme de publication s’accélère : 223 articles sont publiés sur le site, en moyenne deux fois plus longs que précédemment et nettement plus éditorialisés (voir le tableau n°2). Le traitement est désormais ostensiblement favorable à la présence russe et hostile à la France.

Mondes lexicaux des articles publiés sur le site de Radio Lengo Songo
Tableau 2. « Monde lexicaux » des articles publiés sur le site de RLS entre février et juin 2021.

Seule la classe 4 témoigne d’une continuité dans la tonalité pro-régime de Lengo Songo. Mais la comparaison s’arrête là : la place des acteurs étrangers (France, Russie, la Minusca, la mission de l’ONU sur place) et la reprise des hostilités sont désormais les thèmes dominants. 

Les combats menés par les FACA aux côtés « des alliés russes et rwandais » contre les « rebelles » de la CPC occupent plus d’un tiers de la surface lexicale du corpus (classe 1). La classe 3 dessine un axe complémentaire, à rebours de la logique conciliatrice de 2020. Les journalistes justifient la poursuite des hostilités contre les « groupes armés » et l’ancien président François Bozizé, en les accusant d’avoir violé l’accord de paix signé à Khartoum le 6 février 2019 sous les auspices de l’homme d’affaires russe Evgueni Prigojine.

Plus encore, la présence russe en RCA passe au premier plan, puisqu’elle est mentionnée sous ses différentes facettes dans 59 % des articles du deuxième sous-corpus. Les classes 1 et 3 mettent l’accent sur les deux profils les plus avantageux des acteurs russes, le combattant allié et l’instructeur militaire. Le statut potentiellement négatif de « mercenaire » (classe 1), lorsqu’il est associé aux Russes, est nié ou dénoncé par la voix de l’ambassadeur Vladimir Titorenko. Le groupe Wagner, non-reconnu en Russie, n’est d’ailleurs jamais directement mentionné. Seuls les combattants étrangers, notamment tchadiens, se voient affublés de ce qualificatif.

Alors que les personnalités russes citées avant 2021 sont surtout des représentants officiels (Vladimir Poutine, ministres, ambassadeur), de nouvelles figures apparaissent dans les colonnes de Lengo Songo à partir de février 2021. Il s’agit des acteurs paraétatiques et privés présents à Bangui, à commencer par Valeri Zakharov, un ancien du renseignement militaire russe devenu conseiller à la sécurité du président centrafricain. Des membres associés à Wagner et à Prigojine (qui fait l’objet d’un article élogieux) sont mentionnés, comme le « technologue politique » Maksim Chougaleï. Président de la Fondation de défense des valeurs nationales (FZTsN), Chougaleï est l’auteur d’une « enquête sociologique » affichée dans les rues de Bangui, affirmant que « 72 % [des Centrafricains] ont une attitude négative à l’égard de la coopération avec la France et 94 % (…) estiment que la coopération avec la Russie est extrêmement positive ».

L’hostilité à l’égard de la position française s’intensifie soudainement à partir du printemps 2021. « La population se réjouit : la France va quitter la Centrafrique », titre cet article du 19 mai, en ajoutant que les Centrafricains « organisent des manifestations gigantesques contre la présence française (…) et se trouver en République centrafricaine est devenu dangereux pour tous ceux qui ont la nationalité française ». Cette critique est surtout articulée au rôle supposé des médias français internationaux dans la manipulation de l’opinion (classe 3). Plusieurs articles cherchent ainsi à discréditer Radio France Internationale (RFI), à la suite d’une enquête fouillée sur les pratiques de Wagner durant la contre-offensive. Présentée comme téléguidée par le gouvernement français, la radio y est décrite comme une « propagande néocoloniale », qui diffuse des « fausses nouvelles » et « corrompt des témoins pour jeter le discrédit sur les FACA et leurs alliés » russes. Les propos de Chougaleï viennent nourrir cette contre-attaque, en l’insérant dans la « guerre de l’information » et la « campagne du mensonge » menées par la France à l’échelle du continent.

captures d'écran du site de Radio Lengo Songo
Captures d'écran de deux séries d’articles consécutifs, publiés sur le site de Radio Lengo Sengo en mai et août 2021, affichant une tonalité critique à l’égard de la France et de la Minusca.

Homme d’affaires proche du Kremlin, Evgueni Prigojine est le sponsor du groupe Wagner et de l’Internet research agency (IRA), l’« usine à trolls » de Saint-Pétersbourg. Ses mercenaires seraient aujourd’hui près de deux mille en RCA, faisant de Sewa Security Services, la branche locale de Wagner, le principal acteur de la présence russe dans le pays. Le réseau de Prigojine en RCA comprend aussi Lobaye Invest, une société spécialisée dans l’extraction d’or et de diamants, dirigée par un jeune associé francophone, Dmitri Sytyi. Bangui a fourni un permis de prospection à cette compagnie, finalement accusée en septembre 2020 par les États-Unis d’être un faux-nez de Wagner et sanctionnée.

Une sous-traitance médiatique au service de la présence russe en RCA

C’est par Lobaye Invest que les acteurs russes ont infiltré l’écosystème médiatique fragile, précaire et fondamentalement opportuniste de la RCA. Selon plusieurs sources, Lengo Songo serait, sinon entièrement, du moins très majoritairement financée par Lobaye Invest, comme l’illustrent sans équivoque les affiches publicitaires placardées dans Bangui après son lancement. L’investissement initial aurait été de 10 000 dollars, comme le rapporte le service russophone de la BBC. Autre élément allant dans le sens d’un patronage par la réseau de Prigojine, le site RIA FAN, étendard de sa holding médiatique Media Patriot, est l’un des seuls portails étrangers dont les articles citent et renvoient régulièrement vers le site de Lengo Songo.

Cette pratique de mécénat est la norme dans le pays : les principales radios, média le plus populaire en RCA, sont financées par des acteurs étrangers, comme le fait la fondation suisse Hirondelle avec l’influente et réputée crédible Radio Ndeke Luka. Les sites Corbeau News et Tsunami, en conflit récurrent avec Lengo Songo, sont quant à eux réputés pour être soutenus par la France. La pratique consistant à rétribuer ponctuellement un journaliste pour produire un article complaisant ou dénigrant est aussi particulièrement répandue ; elle a d’ailleurs été adoptée par les acteurs russes, dont Valeri Zakharov.

Par ses modes de financement et sa ligne éditoriale, Lengo Songo, la « radio de la paix et de la réconciliation nationale », est en fait un sous-traitant des acteurs russes en RCA. Elle reflète une tendance croissante des acteurs de l’influence informationnelle russe à externaliser leurs pratiques pour mieux cibler leurs audiences, diluer leur responsabilité et diffuser indirectement des contenus servant leurs intérêts. Les premiers concernés sont les « entrepreneurs d’influence », qui investissent leur capital politique et financier dans des opérations opportunistes de ce type pour épauler la politique étrangère russe et, ce faisant, engendrer des bénéfices matériels ou symboliques sur la scène politique intérieure. Evgueni Prigojine, via sa compagnie Lobaye Invest, en est ici l’archétype. Lengo Songo témoigne aussi de la capacité de ces acteurs à capitaliser sur les vulnérabilités des paysages médiatiques d’implantation tout en veillant à faire converger leurs récits avec ceux des acteurs locaux (discours anti-français, panafricanisme, etc.).

La radio semble ne pas être la seule organisation soutenue par les Russes en RCA. Ce serait aussi le cas du journal Ndjoni Sango, avec qui elle partage journalistes, contenus et priorité éditoriale. Lobaye Invest a sponsorisé l’ONG panafricaniste Aimons notre Afrique (ANA), très critique de la Minusca. Présidée par Harouna Douamba, l’ANA serait, selon Saber Jendoubi, l’acteur-clef d’une campagne numérique inspirée des pratiques russes et destinée à favoriser Touadéra et son parti Mouvement Cœurs Unis (MCU) lors de la campagne électorale de 2020. Signe d’un double agenda pro-russe et pro-régime, Lengo Songo aurait compté au sein de sa rédaction plusieurs membres du MCU, selon nos sources. La Centrafrique elle-même n’est pas un cas isolé, comme en témoigne cette usine à trolls de la banlieue d’Accra, contrôlée par d’anciens associés de Prigojine au sein de l’IRA. Alors que le groupe Wagner cherche à étendre son empreinte au Sahel, cette pratique de sous-traitance à peu de frais devrait trouver preneur sur les autres « marchés » informationnels du continent.

(1)

L’analyse de contenu a été réalisée au moyen du logiciel de lexicométrie Iramuteq, qui fait ressortir les principaux « mondes lexicaux » d’un corpus textuel.

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