la dernière émission de rt france le 2 mars 2022

La dernière émission en direct de la chaîne de télévision RT France, le 2 mars 2022.

© Crédits photo : Ludovic Marin/AFP

« Nous sommes nous-même perçus comme l’ennemi » : les équipes de RT France veulent convaincre de leur indépendance

À la suite de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, le 24 février, la Commission européenne a décidé de suspendre, à compter du 2 mars, la diffusion des contenus des chaînes d’influence RT (ex-Russia Today) et Sputnik dans l’ensemble des pays de l’UE. Les journalistes de la branche française de RT se disent déconcertés par cette annonce.

Temps de lecture : 6 min

Ce matin, Aurélien*, rédacteur-commentateur de 22 ans, aurait dû se lever à 2 h 30 du matin et prendre la direction de Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine) pour préparer la matinale de la chaîne Russia Today (RT) France, version française de la chaîne russe RT, lancée le 18 décembre 2017. Il restera finalement chez lui.

« Tout a basculé d’un coup »

Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, avait en effet annoncé, dimanche 27 février, vouloir interdire la diffusion dans l’Union européenne des médias russes RT et Sputnik. Décision rendue effective le 2 mars par une publication au Journal officiel de l’UE. Les 27 estiment que ces médias, entièrement financés par la Russie, sont les « canaux » des « actions de propagande » du pays et «  menacent directement et gravement l’ordre et la sécurité publics de l’Union ». Les mesures d’interdiction « devraient être maintenues jusqu’à ce que l’agression contre l’Ukraine prenne fin et jusqu’à ce que la Fédération de Russie et ses médias associés cessent de mener des actions de propagande contre l’Union et ses États membres ».

Deux jours après la prise de parole d’Ursula von der Leyen, Cédric O, secrétaire d’État chargé du numérique, défend cette décision et en explique la mise en œuvre au micro de France Inter : « L'interdiction de diffusion de RT et Sputnik [se fera] sur l'ensemble des canaux disponibles, c'est à dire à la fois les chaînes, […] les comptes sur les réseaux sociaux, […] les sites Internet. […] Ce sera d’application directe. […] On est dans le cadre de sanctions unilatérales de la part de l'Union européenne ou des pays membres vis-à-vis d'un État qui est agresseur […], qui est en conflit avec un État européen. »

Le même jour, mardi 1er mars, la direction de RT France organise une AG en urgence. « Ça ressemblait à une oraison funèbre, lâche Lucas Léger, journaliste et délégué syndical FO. Ensuite, nous sommes allés boire un verre comme après un enterrement. On aurait dit que c’était la dernière fois qu’on se voyait… » Le canal est finalement coupé mercredi vers 16 heures, peu après l’officialisation de l’UE et un communiqué de l’Arcom. Les journalistes descendent au café du coin, penauds. Depuis, ils se disent « secoués », « abasourdis » et sidérés par la soudaineté des sanctions, apprises au gré des alertes et dépêches AFP. «Tout a basculé d’un coup », articule Arnaud*, cadre de la chaîne d’une trentaine d’années.

Mercredi 2 mars, une pétition a été lancée sur le site de la chaîne : « Non à l’interdiction de RT France, oui au droit à l’information ». Les syndicats disent garder espoir, mais « sincèrement, on sait que nos jours sont comptés », nous confiait, le 2 mars, Julien*, la trentaine, chef d’édition chez RT France. « Peut-être que la chaîne pourra reprendre si la guerre se termine ? », interroge Arnaud*.

« Nous sommes perçus comme l’ennemi »

Les accusations de proximité avec le Kremlin sont, d’après Alexandre*, « l’élément le plus mal vécu » par la rédaction. C’est le cas de Julien* : « Je vis très mal que nous soyons nous-même perçus comme l’ennemi ! » Nathan*, journaliste de 27 ans, assure même : « Vladimir Poutine est fou ! On ne cautionne pas la violence en Ukraine. » Maxime Audinet, chercheur à l’Institut de recherche militaire et stratégique (IRSEM) et auteur de Russia Today (RT) : un média d’influence au service de l’État russe (INA Éditions), nous expliquait ainsi que « l’adhésion au Kremlin et à la politique étrangère de la Russie n’est pas une condition sine qua non pour entrer chez RT. [...] Beaucoup ne connaissent rien à la Russie et n’y sont jamais allés. »

Toutes les personnes interrogées disent ne jamais avoir reçu de consignes pour se montrer favorables à la Russie — un syndicaliste, interrogé par Télérama, rapporte cependant que parler d’une « invasion » n’est possible qu’en faisant part, en contrepoint, du point de vue russe.  « Nous sommes attachés à la chaîne parce qu’elle donne un autre point de vue », explique Alexandre*, la quarantaine. Apporter « un autre point de vue » et une vision « alternative » des faits à celle des médias considérés comme « mainstream » par la chaîne sont précisément des éléments de langage au cœur de la stratégie de RT.

Les journalistes racontent ainsi s’être attachés à couvrir des sujets considérés comme négligés, et revendiquent une proximité avec la population. « Pendant trois ans, j’ai respiré des lacrymos. À chaque fois qu’il y avait la moindre mobilisation, nous étions les premiers arrivés et derniers partis. », relate Nathan* qui a aussi travaillé sur le Yémen, Julian Assange ou le conflit au Tibet. « J’ai fait beaucoup de terrain et des sujets approfondis sur l’Afrique et le Moyen-Orient », détaille Julien*. Autant de thématiques a priori éloignées de la Russie. En outre, la majorité des quelque cent journalistes de RT France détiennent une carte de presse et la chaîne a signé une convention avec le CSA. Deux preuves supplémentaires, selon la rédaction, du professionnalisme de la chaîne.

Mais ce n’est pas parce que les journalistes de RT France couvrent des sujets variés, parfois sans rapport avec la Russie, que la chaîne n’est pas un média d’influence. C’est ce qu’a démontré Maxime Audinet dans ses travaux. Il explique que la ligne éditoriale consiste à s’opposer aux grands acteurs occidentaux de l’espace médiatique. Un discours relativiste, confrontant le peuple aux élites, qui  produit un état de confusion narrative en véhiculant l’idée que plusieurs vérités coexistent, analyse-t-il. Dans les contenus, cela se concrétise notamment, en temps ordinaire, par la « surmédiatisation des événements capables d’afficher à l’écran les tensions ou les vulnérabilités des sociétés occidentales ».

Un visionnage non exhaustif de la couverture du 24 février, effectué à partir des flux captés par l’INA, permet de nous rendre compte de ce relativisme, très déséquilibré et favorable à la Russie. On le retrouve exprimé, par exemple, dès les premiers moments de couverture du conflit par la plupart des invités. Régis Chamagne (« expert en géostratégie » ) » affirme ainsi à 8 heures que ce conflit devrait « mettre un terme définitif aux agissements des ukronazis ». Un peu plus tard, à 11 h 27, on peut entendre  Alexis Poulin, éditorialiste de la chaîne, préférer parler d’« opérations militaires sur le sol ukrainien […] extrêmement limité[es] » plutôt que de « guerre ». Ou bien Emmanuel Leroy, président de l’Institut 1717 (qui promeut « une nouvelle alliance franco-russe »), assurer, à 11 h 55, que « ce n’est pas, de mon point de vue, une guerre d’agression, c’est une guerre défensive [de la part de la Russie], pour sécuriser son territoire et sécuriser ses abords ».

Des journalistes vite responsabilisés

Contestant être au service du Kremlin, les journalistes interrogés disent aussi avoir choisi RT pour l’opportunité d’être vite responsabilisés, de faire du plateau ou de partir en reportage à l’étranger. Un élément qui porte dans une équipe jeune, « fraichement diplômée ou avec une expérience souvent limitée », indiquait Maxime Audinet. Aurélien*, rédacteur-commentateur de 22 ans, n’avait ainsi jamais expérimenté l’actualité internationale ni les chaînes d’info en continu avant son recrutement il y a deux mois. Dans un contexte de précarisation de la profession, RT garantit également des salaires confortables. « Un argument économique certain après huit ans de piges à droite et à gauche », admet Arnaud*, désormais cadre.

L’incertitude en l’avenir n’en est que plus forte et Alexandre* commence à regarder les offres, non sans inquiétude : « J’ai une carrière journalistique brève après une reconversion. » À cela s’ajoute la peur d'être « blacklistés ». « Je ne pense pas cacher mon expérience chez RT. Je n’ai pas à rougir de mon travail, mais j’ai peur qu’on me ferme des portes », confie Arnaud*. Nathan* se sent démuni : « Quand je vois les médias qu’il y a, je ne vois pas où je pourrais aller. » Avant d’envisager toute nouvelle piste, Aurélien* veut, quant à lui, d’abord « digérer ce qu’il s’est passé ».

*Les prénoms ont été modifiés
Edit du 08 mars 2022 à 08 h 55 : ajout d'une précision sur l'Institut 1717. 

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