Adrien Quatennens, député du Nord, coordinateur de la France insoumise et candidat sur la 1ère circonscription du Nord, était l’invité mardi 14 juin 2022 à l’émission « C à Vous » sur France 5.

© Crédits photo : « C à Vous » / France 5 (capture d'écran).

Affaires Quatennens, Tron, Piketty : le scoop justifie-t-il de se passer de l’accord des victimes ?

Des plaignantes qui souhaitent la discrétion, des journalistes qui brûlent de dévoiler une information sur des personnalités publiques. Quelle attitude et quelles limites se fixent-ils ? Récit.

 

Temps de lecture : 9 min

Il était l’un des favoris pour succéder à Jean-Luc Mélenchon, figure incontournable de la gauche, désormais à la retraite. En révélant qu’Adrien « Quatennens se prend une main courante sur la tête » par son épouse dans ses colonnes le 14 septembre, le Canard Enchaîné a fait exploser l’ex-coordinateur de La France Insoumise en plein vol. Et provoqué une réaction en chaîne qui dure depuis près d’un mois. Pourtant, dans cette affaire de violences conjugales commentée aussi bien sur les plateaux télévisés qu’à l’Assemblée nationale, il manque une voix cruciale : celle de la victime, en instance de divorce avec le député du Nord. Si le mouvement #MeToo (2017) a permis une prise de conscience sur la façon de traiter et d’écouter la parole des victimes, la sienne a été complètement ignorée lorsqu’elle a exprimé un seul souhait : que son histoire ne soit pas médiatisée. Nous ne l’avons jamais vue, ni entendue. Mais nous savons qui elle est : Céline Quatennens. Sans qu’elle y ait consenti.

La veille de la parution du Canard, un tweet largement relayé du journal allumait déjà la mèche : la main courante qui vise le député insoumis du Nord a été déposée par son épouse. Le lendemain, c’est la déflagration : les quelques lignes font mention de soupçons de violences conjugales. Céline et Adrien Quatennens n’ont pas attendu d’y voir leurs noms dévoilés pour prendre la main sur leur récit.

Le canard enchaîné, le 13 septembre 2022 (capture d'écran).
Tweet du Canard enchaîné le 13 septembre 2022.

Dans un communiqué commun, publié le 13 septembre, ils évoquent « un divorce difficile » qu’ils « entendent réaliser à l'amiable ». La main courante porte sur une dispute survenue après qu’elle a annoncé sa volonté de séparation. « Elle exigeait que les informations ne se retrouvent pas dans la presse. [Mais] la main courante avait fuité immédiatement jusque dans les salles de rédaction », peut-on lire. 

Le même jour, le journaliste police-justice de BFMTV Vincent Vantighem, le seul à avoir pu discuter avec elle par téléphone, confirmait à l’antenne : « Céline Quatennens appelle au respect de sa vie privée et demande aux médias de ne pas se mêler de cette affaire ». 

Vie privée

Parce qu’il s’agit d’un élu très en vue de la France Insoumise, qui fait des violences faites aux femmes l’une de ses luttes prioritaires, l’intérêt public de cette information se défend malgré l’article 9 du Code civil qui garantit le respect de la vie privée de chacun. Toutefois, sa publication interroge les enjeux du scoop dans la presse : qu’en est-il du respect de la vie privée des personnes impliquées ? L’intérêt d’une information supplante-t-il le consentement d’une plaignante à dévoiler son identité ?

Au moment de l’écriture de l’article du Canard enchaîné, l’équipe ignorait que Céline Quatennens ne voulait pas que la presse révèle sa main courante, assure Nicolas Brimo, le directeur de la rédaction. Les journalistes ont cependant voulu préserver son identité, en « retirant son nom pour qu’elle ne soit pas reconnue ». Pour décider de la publication d’un scoop, ils sont quatre ou cinq, rue Saint-Honoré, à trancher la question. « L’information sur Quatennens a fait l’unanimité, on a surtout débattu sur sa formulation », raconte Nicolas Brimo. Pour lui, préserver l’anonymat d’une plaignante qui accuse une personnalité publique est peine perdue si elle a porté plainte : « des policiers aux magistrats en passant par les greffiers, ils sont plus d’une dizaine à connaître son nom». Une observation que partage Stéphane Durand-Souffland, chroniqueur judiciaire au Figaro, qui estime qu’il aurait été « impossible » d’anonymiser Céline Quatennens dans ces conditions, d’autant plus avec le communiqué commun « qui valide immédiatement la publication ». Le problème est surtout juridique : « Si elle refuse de porter plainte pour préserver son anonymat et que pourtant, on publie l’information, elle peut à son tour porter plainte pour diffamation ou atteinte à sa vie privée. Cela risque de se retourner contre nous », analyse le directeur du Canard

Cerfa

Mediapart se prémunit contre ce risque « en menant un long et patient travail de recoupement, avec de nombreuses sources orales ou documentaires », et demandant à certaines sources, quand c'est possible, une attestation de témoin, simple comme un formulaire CERFA. « Cela nous permet de garantir l’anonymat des témoins dans nos enquêtes, mais de pouvoir le lever devant un tribunal en cas de poursuites », explique Lenaïg Bredoux, journaliste spécialisée sur les violences sexuelles et sexistes. Lorsque cela s’est produit, elle confirme que les noms des plaignantes n’ont pas fuité dans la presse. Et cite comme exemple l’enquête menée par Mediapart et France Inter sur Denis Baupin en 2016. Lancée à l’initiative des deux médias, avant même que la justice s’empare du sujet, elle reposait sur quatorze témoignages faisant état d’agressions sexuelles et de harcèlement : tous, médias et plaignantes,  ont été attaqués pour diffamation par le mis en cause… Puis relaxés par la 17e chambre correctionnelle du tribunal de Paris. Et Denis Baupin, condamné pour procédure abusive. 

 « Il m’est arrivé de ne pas publier plusieurs enquêtes, même si c’était très tentant, parce que je n’avais pas obtenu le consentement de la victime »

Fers de lance d’un journalisme d’investigation, le Canard enchaîné et Mediapart ont chacun des méthodes liées à la nature de leur support –l’un en papier et l’autre exclusivement en ligne –et à leur prérequis pour publier un scoop. « Il faut assumer une information rigoureusement vérifiée. Surtout quand elle peut causer du tort », indique Nicolas Brimo. Techniquement, deux ou trois personnes différentes effectuent de nouvelles vérifications. Si Lénaïg Bredoux  juge que le sujet lui-même est une information d'intérêt général, elle déplore qu’il n’y ait pas eu d’enquête préalable « Dans l’article, on ne sait rien des faits reprochés à Adrien Quatennens ». Le papier fait uniquement mention de soupçons de violences conjugales. Si le contradictoire a été respecté en donnant la parole à son avocat, « il faut aussi interroger Céline Quatennens, pour apporter des éléments factuels ». Lorsqu’on a en tête la charge que représente la médiatisation pour les victimes de faits de violences sexuelles, sexistes ou conjugales, comment se passer de leur consentement ? « Il m’est arrivé de ne pas publier plusieurs enquêtes, même si c’était très tentant, parce que je ne l’avais pas obtenu ; quel signal cela envoie-t-il aux personnes qui voudront porter plainte ? » argumente-t-elle. 

Temporiser ?

Autre divergence entre les deux médias : temporiser la sortie d’un scoop à la demande d’une plaignante, chose que la journaliste de Mediapart peut accepter de faire lorsqu’il y a, par exemple, une procédure judiciaire en cours, ou afin de lui laisser le temps de prévenir son entourage. « Il ne faut jamais temporiser, assène Nicolas Brimo. Une source qui vous donne une information s’attend à ce qu’elle sorte et ne comprendrait pas que le journal décide de temporiser. Elle sait très bien ce qu’elle fait en s’adressant à nous ». Le Canard est décidément un titre à part. Malgré des accusations de misogynie attribuées à la page 2 sur le traitement des femmes politiques, difficile de reprocher au palmipède de n’avoir cure des victimes de violences.

Fil de discussion de Cécile Duflot sur Twitter, le 14 septembre 2022, (capture d'écran).
Fil de discussion de Cécile Duflot sur Twitter, le 14 septembre 2022, (capture d'écran).

Dans son numéro en date du 18 mai 2011, un encadré titré « On vous l’avait bien (pas) dit » estampillé du sceau d’un canard dessiné dans un cercle rouge, plume dans le bec, s’adresse au lecteur au sujet de Tristane Banon. Le nom de l’écrivaine est en effet réapparu lors de l’affaire DSK. « Pour le Canard, la liberté s’arrête toujours à la porte de la chambre à coucher. Si certains avaient du lourd dans leur musette sur DSK, alors que ne l'ont-ils écrit ! Il n'y a eu qu'une affaire, celle de l'écrivaine Tristane Banon, en 2002. Laquelle n'a jamais souhaité que « la presse française » (ou la justice) s’intéresse à l'assaut qu'elle dit avoir subi par DSK. Ce pour des raisons simples : la peur du tsunami médiatique et de ses conséquences (...) On le savait. Mais on n'en a rien dit. À l'époque, cette affaire n'avait aucune traduction judiciaire, et surtout la victime concernée et sa famille réclamaient le silence ». Toutefois, note aujourd’hui le directeur du Canard, « avec les réseaux sociaux et l’instantanéité des photos sur les smartphones, respecter la vie privée des personnalités politiques est devenu intenable ». Il observe : « Le rapport vie privée et vie publique a changé. Soit on fait de la presse de caniveau,  qui n’est pas le style de la maison, soit on ne touche pas à la vie privée des politiques français ; mais ce choix tel qu’on le posait avant n’est plus possible aujourd’hui ». 

Violences systémiques

La journaliste de Mediapart déplore quant à elle une tendance à transformer les violences faites aux femmes en fait divers alors qu’elles démontrent un problème de société. Mais Lénaïg Bredoux relève une évolution dans le traitement de cette information par les journalistes depuis #MeToo : « Nous n’avons jamais aussi bien traité le sujet : on a enfin compris que les violences faites aux femmes étaient structurelles, systémiques »

« Les journalistes police-justice se mettent d’accord sur des pseudonymes à donner pour traiter les mêmes affaires dans la presse.»

À l’époque des affaires DSK ou Tron, nombre de journalistes défendaient le droit à la vie privée, à la séduction des hommes politiques, ou traitaient avec dérision la possibilité qu’une séance de réflexologie plantaire aboutisse à une agression sexuelle ou un viol. C’est ce qu’ont découvert les deux victimes du maire LR de Draveil (Essonne) à la publication du scoop du Parisien, en mai 2011. Le choix de taire leurs noms s’est naturellement imposé à Elisabeth Fleury, journaliste d’investigation cosignataire de l’article (avec Geoffroy Tomasovitch). Spécialiste de la justice, elle a recueilli le témoignage de l’une des deux femmes. Elle explique : « Les journalistes police-justice se mettent d’accord, via le réseau informatique de l’association de presse judiciaire, sur des pseudonymes à donner pour traiter les mêmes affaires dans la presse. Ou reprendre celui qui a déjà été donné. C’est une concertation  ». 

Huis clos ou procès public ?

Moins d’une semaine après, deux journalistes de l’Express dérogeaient à cette règle et dévoilaient l’identité d’« Eloïse » et de « Laura ».  Silence en écho, aucun média n’a repris leurs véritables noms pendant trois ans. En 2014, lorsque la cour d’appel a renvoyé le jugement de Georges Tron aux assises après un non-lieu, l’une d’elle, Virginie Faux, déclarait au micro d’Europe 1 souhaiter un procès public, et pas un huis clos, « pour que chacun puisse se faire son propre jugement. » Ce qui a levé son anonymat. 

La révélation de la plainte pour des faits de violence sur conjoint déposée par Aurélie Filippetti, alors députée PS, contre l’économiste et conseiller de Ségolène Royal, Thomas Piketty, dans les « confidentiels » du Figaro en 2009, s’est faite de la même façon que pour l’affaire Quatennens : sans consultation ni consentement de la victime. Et, selon Lénaïg Bredoux, avec la même optique : celle de chroniquer « un règlement de comptes politique ». Le quotidien n’en avait pas avisé l’intéressée, qui l’a découvert, « effarée  »,  alors qu’elle se trouvait encore la veille au soir au commissariat. « Il y a treize ans, personne n’avait cure des violences faites aux femmes  », se souvient-elle. L’ex-ministre de la Culture confie « un cheminement compliqué  » pour porter plainte, avec une « culpabilité en raison des conséquences que cela entraînerait pour leur camp politique » et « la honte d’avoir été victime de cela, de s’être laissée faire aussi longtemps ». Redoutant une récupération politique, Aurélie Filippetti avait retiré sa plainte,  « à la condition qu’il admette les faits ». 

« Quand on relit dix ans plus tard des articles sur les affaires DSK ou Tron, on se croirait à la préhistoire ! »

Les pages d’indiscrétions politiques – dans  Le Canard Enchaîné, Marianne, Le JDD, L’Express  ou même Ouest-France  – sont une tradition dans la presse française, jamais signée par une plume unique. C’est le service politique ou le titre dans son ensemble qui en assume la responsabilité. Au Canard, ce « travail collectif » peut mobiliser  « jusqu’à trois plumes », nous raconte Nicolas Brimo. Une page abhorrée par Aurélie Filippetti. Comment prouver, par exemple, qu’elle n’avait pas tenu des propos qu’une source du Canard lui avait prêtés ? « Il y a un problème avec ces indiscrétions : le traitement médiatique de ces sujets est alors anecdotique, mettant sur même plan une dispute politique et des faits de violences conjugales », souligne Lénaïg Bredoux. L’ancienne ministre se réjouit du chemin parcouru par les médias au fil des années :  « Quand on relit dix ans plus tard des articles sur les affaires DSK ou Tron, on se croirait à la préhistoire ! » C'est peut-être cette évolution des mentalités qui a conduit Étienne Mougeotte, directeur du Figaro, à inviter Aurélie Filippetti à déjeuner quelques temps après que le journal a évoqué sa plainte. Pour lui présenter ses excuses.

 

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