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© Illustration : Cynthia Artstudio

« Sortir l’info ne suffit plus : il faut prévoir le coup d'après » 

Reprendre les scoops des confrères n'est pas nouveau. Mais se limiter à les collecter pour les publier sur les réseaux pose question. Dans le domaine du sport, la pratique bouscule les rédactions. Où sont les limites de la curation ? Quelles stratégies les journalistes adoptent-ils ? 

Temps de lecture : 5 min

N’Golo Kanté ne disputera pas la Coupe du Monde au Qatar. Les supporters de L'Équipe de France le craignaient depuis plusieurs semaines, le journal L'Équipe l’a annoncé le 14 octobre dernier. Mais les fans de foot qui suivent l’actualité sportive sur les réseaux sociaux ne l’ont probablement pas appris grâce aux comptes du quotidien sportif. Sur Twitter par exemple, c’est un compte appelé @ActuFoot_ qui a gagné la bataille de la visibilité sur cette info. Diffusé à 17h33, le tweet de L'Équipe concernant le forfait de N’golo Kanté a été partagé un peu plus de 400 fois. Deux minutes plus tôt, @ActuFoot avait déjà publié son propre message. Un tweet partagé à plus de 5 millions d’abonnés et qui sera partagé plus de 3 000 fois.  

Pillage

Le rédacteur en chef de L'Équipe Frédéric Waringuez analyse : « C'est un vrai sujet pour nous. On est très attentifs à ça en ce moment. On produit beaucoup d'infos et c’est bien qu’elles soient citées, on est toujours flattés. Mais parfois, on a le sentiment de se faire piller.» Toutes les rédactions que nous avons contactées se disent concernées. Directeur délégué des rédactions du Parisien, Pierre Chausse confirme que le problème devient « de plus en plus important en particulier dans la presse sportive » et ce « depuis deux ou trois ans »

Le magazine So Foot raconte en avoir souffert récemment. C’était début septembre, quand le média a sorti une longue enquête de six pages sur de graves dérives à la Fédération française de football. Le rédacteur en chef de So Foot Javier Prieto Santos décrit : « Cette enquête, c'est cinq mois de travail. On a vu très rapidement une très longue reprise du papier avec plein de citations. Il me semble que quand cette reprise est sortie, notre magazine n’était même pas encore en kiosque. Sur le coup, je me suis dit : “ça fait un peu chier”. Après, ça ne m'a pas empêché de dormir, et je ne voudrais pas jeter la pierre au confrère qui a fait ça. On y fait de plus en plus attention, mais je suis sûr que ça a déjà dû nous arriver de faire ce genre de reprises un peu abusives. »

Règles

Il n’est pas le seul à faire amende honorable : les responsables du Parisien et de L'Équipe disent également être vigilants sur le sujet et avoir fixé des règles de bonne conduite (reprises courtes, lien vers l’article du confrère ou vérification systématique des informations mercato reprises chez les confrères), sans se prétendre infaillibles. 

La situation n’est bien sûr pas nouvelle. Il y a cinq ans, trois auteurs, dont l’économiste Julia Cagé, décrivaient déjà dans L’Information à tout prix (Ina Éditions) comment, sur Internet en 2013, l’information, sitôt publiée, « est disponible presque immédiatement sur le site des journaux concurrents.» À l'époque, une info est reprise, dans la moitié des cas, en moins de 25 minutes. Mais la pratique semble de plus en plus généralisée et s’est aussi accélérée. À tel point que, de plus en plus souvent, des scoops sportifs sont moins visibles chez ceux qui les ont sortis que chez des concurrents très réactifs et/ou chez des diffuseurs de contenus spécialisés dans la reprise d’info.

Coup de fil

Que faire face à une reprise trop rapide ou surtout trop exhaustive ? Frédéric Waringuez assure avoir déjà « passé des coups de fils » à des confrères pour leur signaler un abus. Il se souvient par exemple d’une longue interview accordée en juin dernier par l’ancien champion du monde Zinédine Zidane à son journal et qui a selon lui été « un peu pillée » dans des articles citant « des réponses complètes à nos questions ». Le journaliste l’assure, ce genre de coup de fil entre confrères se passe en général très bien. 

Les crispations semblent plus fortes avec les nombreux acteurs qui ne produisent pas ou peu d’info mais dont le modèle éditorial repose essentiellement sur la curation, c’est-à-dire de la veille et de la reprise d’infos. Une tendance que Pierre Chausse regrette : « Produire de l'info, ça a un coût. Alors quand on voit des gens qui montent des petites usines à pages vues uniquement en citant les infos de journaux qui eux investissent de l’argent pour les produire, j’ai beaucoup de mal … » Javier Prieto Santos dénonce également « les sites  qui existent juste en reprenant les infos des autres »« Ce n’est pas anodin, ils engrangent de l'argent, ils captent des annonceurs, pour moi ils se font de l'argent sur le dos des autres. »
 

« On ne croirait pas, mais il y a énormément d’infos à reprendre, c’est infini » 

La tentation serait grande de réserver le droit à la curation à ceux qui produisent par ailleurs de l’info. Donnant donnant, en quelque sorte. Mais cela reviendrait à jeter le discrédit sur ceux qui ne font certes que de la curation, mais qui estiment le faire dans les règles de l’art. C’est le cas du journaliste Hadrien Grenier, connu pour animer un compte Twitter très suivi sur l’actualité du PSG. Il explique avoir travaillé deux ans pour le site d’info le10sport où il pratiquait déjà exclusivement la reprise d’informations footballistiques : « On faisait du 8h/16h ou du 16h/minuit, on était entre 3 et 6 journalistes. On ne croirait pas, mais il y a énormément d’infos à reprendre, c’est infini. » 

Copier-coller ou revue de presse ?

Indépendant depuis quelques mois, Hadrien Grenier fait aujourd’hui de même sur son compte Twitter en se concentrant donc exclusivement sur les infos concernant le PSG. Il met en avant l’utilité indéniable de son travail pour les lecteurs : « Un supporter parisien  n’a pas forcément envie de s'abonner à huit journalistes ou huit médias et d’être débordé d’infos, il veut juste l’actu du PSG. Les gens qui me suivent ont sur un seul canal toutes les infos sur l'actualité de leur club. » S’il a conscience que son travail fait grincer pas mal de dents dans le milieu, le journaliste défend : « On dit de moi que je ne fais que copier-coller les infos des autres. C'est sûrement un boulot moins honorable que la production d’info, mais la revue de presse, c'est une forme de journalisme bien connue. Ça demande de connaître le sujet et les bonnes sources, il faut réfléchir à la façon de présenter et bien résumer les infos ». 

« Nous travaillons beaucoup pour que nos articles soient des récits »

Dans ce contexte, les autres journalistes interrogés tentent à l’inverse de mettre en avant la valeur et l’utilité de ce qu’on pourrait appeler la part non résumable ou non tweetable de l’info. Javier Prieto Santos rappelle ainsi qu’au-delà du scoop, l’enquête de So Foot sur la FFF est aussi « un récit » : « On travaille beaucoup pour que nos articles soient agréables à lire, on ne fait pas des rapports de police ». Pierre Chausse assure lui que cette tendance à la reprise pousse sa rédaction à travailler sur sa stratégie éditoriale : « Quand on a une info forte qui peut se résumer dans une alerte AFP ou dans un “push” chez les confrères, on doit prévoir le coup d’après. Sortir l’info c’est bien, mais ça ne suffit plus, il faut déjà prévoir le bon angle pour garder un temps d’avance »

Parades 


En la matière, le plus long feuilleton d’investigation sportive du moment est probablement signé par Mediapart. Les dernières révélations du site à propos de raids numériques qu’aurait mené le PSG contre de nombreux acteurs du sport ont été publiées le 12 octobre, mais raccrochées à une série d’enquêtes baptisée « Les secrets du Qatargate » et démarrée en 2019. Le 18 octobre, Mediapart publiait un nouvel épisode concernant un rebondissement de l’affaire. Sur les réseaux sociaux, le journal accompagnait ses publications d’une vidéo tournée par le journaliste co-auteur de l’enquête, Yann Philippin. C’est sûrement une bonne idée : plusieurs comptes, comme InstantFoot, ont republié l’info, en l’accompagnant de la vidéo. C’est déjà ça.

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