Photo de journaux Le Monde à l'imprimerie

© Crédits photo : MATTHIEU ALEXANDRE / AFP.

« Si ce modèle de fondation convient au Monde, il pourra convenir à toute la presse »

Après une mobilisation, les salariés du groupe Le Monde ont obtenu de leurs deux coactionnaires, Xavier Niel et Matthieu Pigasse, la signature d’un droit d’agrément et le projet de création d’une fondation,  « sanctuarisant l’indépendance » des rédactions. Pour Julia Cagé, économiste des médias, cette victoire ouvre la voie à l’ensemble des médias français.

Temps de lecture : 7 min
Le groupe Le Monde, dont l'actionnariat est complexe(1), regroupe notamment les rédactions du Monde, de Courrier internationalTélérama, La Vie. 

Quelle est votre lecture de ces événements ?

Julia Cagé : La signature de ce droit d'agrément est une grande victoire pour les journalistes du groupe Le Monde, mais que c'est aussi un succès pour l'ensemble des médias français. C'est quelque chose d’unique en son genre. De gros progrès doivent encore être faits pour garantir l'indépendance des rédactions. Là, le groupe Le Monde a vraiment montré la voie. Cette victoire traduit sa spécificité et la force de rédactions, qui se sont battues pour ce droit d'agrément, et qui ont protesté contre des mouvements actionnariaux parfois peu transparents. Cela montre que, quand il y a une mobilisation très forte, ici de l'ensemble des journalistes du groupe Le Monde, de la Société des lecteurs du Monde et de personnalités, on arrive à obtenir des avancées.

« En France, d'un point de vue juridique et légal, les rédactions sont isolées. »

Plus globalement, ce combat pour le droit d'agrément montre aussi que, dans un pays comme la France, d'un point de vue juridique et légal, les rédactions sont isolées. Elles doivent aller au bras de fer contre leurs actionnaires, et ne sont pas protégées par la loi française. Dans un monde idéal, on pourrait imaginer un texte de loi prévoyant, en cas de changement d'actionnaires contrôlant, un pôle d'indépendance ou un droit d'agrément pour tout titre de presse et service de presse en ligne.

Que dit ce désaccord de l'environnement et des conditions dans lesquels travaillent les journalistes ?

Julia Cagé : Il n'y a pas eu de dégradations des conditions de travail au sein des rédactions. À l'arrivée des trois nouveaux actionnaires en 2010 [Le trio BNP, composé de Pierre Bergé, décédé en 2017,  Xavier Niel et Matthieu Pigasse, NDLR], les rédactions du groupe Le Monde ont voté pour préserver l'indépendance du journal, avec cette idée de relation de confiance avec les actionnaires.

Le problème des derniers mouvements capitalistiques est qu'il y avait un doute sur la nature des accords signés et sur les motivations réelles de Daniel Kretinsky : il y avait énormément de questions et peu de transparence. Les journalistes se sont alors interrogés sur leur indépendance et sur l'entrée d'un nouvel actionnaire, auquel ils ne faisaient pas pleinement confiance. Ils se sont mobilisés contre ça, mais cela n’a pas altéré leur travail. Il n'y a pas eu de grève, mais une forte mobilisation. Xavier Niel avait donné son accord il y a longtemps, c’est principalement la position de Matthieu Pigasse qui a provoqué la crise. Il faut surtout se réjouir que les actionnaires ne soient pas allés au conflit, et aient compris que leur intérêt d'actionnaires, comme l'intérêt du groupe Le Monde, était de garantir l'indépendance sur le long terme, en innovant, et en accordant ce nouveau droit d'agrément.

La concentration croissante des médias et des titres de presse accentue-t-elle les crises entre actionnaires et salariés ?

Julia Cagé : Non, c'est ce qui est très inhabituel dans la crise actuelle. Le paysage a changé par rapport à 2010. Cette année-là, il y a d'abord eu l'entrée du trio BNP au groupe Le Monde, puis celle de Patrick Drahi au capital de Libération, et le coup de force de Vincent Bolloré dans le groupe Canal+, à iTélé. C’était un moment d’extrême fragilité économique pour ces médias. La concentration des médias vient de deux choses. D’abord, nombreux sont les titres de presse qui mettent la clé sous la porte. Puis, il y a les rachats par un même actionnaire de plusieurs titres différents. C’est de là que vient la forte fragilité du secteur, sans qu’il n’y ait de protection pour les journalistes, notamment dans le cas de Vincent Bolloré et d'iTélé.

« Tant que ce système ne sera pas en place, il y aura toujours des médias vus comme des actifs qui pourront être rachetés ou vendus. »

Le groupe Le Monde est intéressant : il se porte bien financièrement, il est en croissance, et va acquérir un nouvel immeuble. Il est frappant que, même dans ces conditions, censées être des garanties d'indépendance, une question se posait tout de même sur l'indépendance future du groupe à cause d'un mouvement actionnarial. Ainsi, je pense que la solution à terme est celle de la fondation. Tant que ce système ne sera pas mis en place, il y aura toujours des médias vus comme des actifs qui pourront être rachetés ou vendus, ce qui fragilise les rédactions. Dans une fondation, il n’y a plus d’actions sur le marché, et l’indépendance du média est gravée dans le marbre.

Pour vous, la fondation serait donc le système permettant de garantir l’indépendance éditoriale d’un journal ? 

Julia Cagé : Oui, c'est une idée que je défends, et que j'ai formalisée concrètement dans mon livre Sauver les médias (Seuil, 2015). Mais depuis qu’il est question de cette fondation, j'entends dire pas mal de bêtises. Quand Matthieu Pigasse et Xavier Niel parlent de fondation pour le groupe Le Monde, ils évoquent en fait un fonds de dotation. En France, il y a beaucoup de lourdeurs associées au modèle de la fondation. Il faut un décret au Conseil des ministres, par un représentant de l'État. En 2007, une loi a donc simplifié les choses en créant un nouveau statut, le fonds de dotation. Cela peut paraître technique, mais il est important de le préciser. Concrètement, pour les éléments les plus intéressants, c'est-à-dire l'aspect non lucratif, l'investissement des dividendes ou le gel du capital, le fonds de dotation est similaire à la fondation. C'est le modèle pour garantir l'indépendance d'une rédaction ad vitam aeternam. Je n’ai pas trouvé mieux.

Ce que viennent d'obtenir les journalistes du groupe Le Monde avec le droit d'agrément, est un énorme pas vers davantage d'indépendance, et s’il pouvait être obtenu pour toutes les rédactions en France, ce serait une excellente chose. Mais si l’on tend vers la perfection, si l’on pouvait aller plus loin encore, la fondation serait la meilleure des solutions.

Ce modèle construit autour d’une fondation conviendrait-il à toutes les entreprises de presse, même pour celle de taille équivalente au groupe Le Monde ?

Julia Cagé : Si ce modèle convient au groupe Le Monde, il pourra convenir à toutes les entreprises de presse. Là est tout l’enjeu. Les petits médias qui se créent peuvent innover et prendre des statuts plus ou moins à but non lucratifs, avec une protection du capital comme Les Jours ou encore Disclose, une ONG créée récemment. L'exemple donné par tous est celui du Guardian, sans doute le meilleur, qui est une fondation depuis 1936.

Pour un groupe de la taille de celui du Monde, tout l'enjeu sera donc de construire concrètement cette fondation. Si on veut aller plus loin, l’objectif sera aussi de transférer les participations des actionnaires dans une fondation. Ce ne sera pas simple, et risque de prendre du temps. Mediapart vient de le faire, mais cela a demandé plusieurs années, et l’on ne parle pas du tout des mêmes sommes. À titre personnel, je pense que c'est faisable. Si Xavier Niel et Mattieu Pigasse ont annoncé conjointement qu'ils allaient suivre cette voie, qui sera entérinée lors du prochain conseil de surveillance le 3 octobre, c'est qu'ils pensent également que c'est possible.

Ces initiatives du groupe Le Monde et de Mediapart, novatrices dans le paysage médiatique français, ouvriront-elles la voie à d’autres rédactions ? 

Julia Cagé : Je l'espère vraiment. Bien sûr, cela dépend des relations qu'entretiennent les actionnaires avec leurs actifs dans le secteur des médias. Je pense qu’un certain nombre d'actionnaires n'ont, malheureusement, pas du tout envie de perdre le contrôle de ces actifs. Vous ne pouvez obliger un média, une entreprise, à prendre le statut de fondation et à changer de statut juridique.

 « L'information est un bien public, pas une marchandise comme les autres. »

Sur le droit d'agrément, par contre, il  y a une possibilité juridique de changer la loi pour obliger les médias d'information politique et générale à accorder à leur rédaction un droit d'agrément, surtout dans un pays comme la France, où les médias sont soutenus financièrement par l'État. Les médias produisent de l'information : c’est un bien public, pas une marchandise comme les autres. Tout ne peut pas dépendre de la bonne volonté des actionnaires.

Cet événement signale-t-il que les modèles que nous connaissons touchent à leur fin ?

Julia Cagé : Malheureusement, non. Mais si nous regardons derrière nous, tout a commencé au début du XIXe siècle, avec des entreprises de presse familiales qui ont grossi et se sont développées autour de grands groupes de presse. Puis, des voies différentes ont été tracées en France et aux États-Unis. Aux États-Unis, à partir des années 1970-1980, ces grands groupes de presse ont, pour la plupart, été cotés en Bourse, ce qui a provoqué d’énormes dégâts, et conduit à une recherche de rentabilité élevée, entraînant des restrictions dans les rédactions et dans les moyens des journaux.

« Il s’agit maintenant de transformer ce phénomène en gouvernance démocratique. »

En France, il n'y a pas eu ce mouvement des différents médias vers les marchés financiers. Mais un certain nombre d'entre eux ont très mal vécu la crise économique et l'effondrement naturel des recettes publicitaires, dû à la concurrence de nouveaux acteurs sur Internet. Ajoutez à cela l’erreur stratégique de beaucoup de médias, qui a consisté à donner leur information gratuitement sur Internet pendant des années. Quand il a fallu convaincre à nouveau le public de payer, cela n'a pas été évident.

C’est à ce moment qu’un peu partout dans le monde, au cours des dix ou quinze dernières années, des millionnaires sont arrivés dans le secteur des médias — certains se présentaient comme des mécènes, et l’on pouvait interroger leurs motivations, notamment du fait de leurs activités dans d'autres secteurs d'activité. C’est ce qui a fait peser une menace et naître des craintes, parfois, sur l'indépendance des rédactions, avec des risques d'autocensures. Avec le groupe Le Monde, la possibilité d’en sortir d’en sortir par le haut est à présent visible. Si les médias ont parfois été vus comme des « danseuses » pour milliardaires, il s’agit maintenant de transformer ce phénomène en gouvernance démocratique.

(1)

Le Groupe Le Monde appartient à 25 % à son pôle d’indépendance, créé en 2010 lors de la recapitalisation du groupe, et constitué de la Société des rédacteurs, des personnels, des lecteurs et des actionnaires historiques. Les 75 % restants sont détenus par la société Le Monde Libre : 80 % se divise entre Le Nouveau Monde, société de Matthieu Pigasse (dont le milliardaire tchèque Daniel Kretinsky a racheté 49 % des parts), à NJJ Presse de Xavier Niel, et à Berlys Media, société de Pierre Bergé appartenant désormais à Madison Cox, son ayant droit. Les 20 % restants de la société Le Monde Libre sont détenus par le groupe de presse espagnol Prisa.

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