Dessin d'illustration pour l'article sur les sitcoms d'animation (South Park, Les Simpson, Les Griffin)par Alice Durand

© Crédits photo : la revue des médias. Illustration : Alice Durand.

« La portée politique des sitcoms d’animation dépend des spectateurs »

Incarnées par Les Simpson, South Park ou Les Griffin (Family Guy), les sitcoms d’animation se sont imposées comme un genre télévisuel. La façon dont ces séries satiriques traitent de politique, de censure ou encore des minorités, en dit long sur notre société. Est-ce toujours sans limites ? Entretien avec Apolline Goudet.

Temps de lecture : 20 min
Apolline Goudet est autrice de Sitcoms d’animations américaines et politique — Les Simpson, South Park et Les Griffin (Éditions INA, 2019).

Quelles sont les caractéristiques des sitcoms d’animation ? Vous insistez dans votre livre sur la satire, mais aussi la volonté de se distinguer très fortement des codes de Disney...

Apolline Goudet : Une sitcom d’animation est la rencontre de deux genres – la sitcom et le cartoon — et d’une technique — l’animation. La rencontre de ces trois ingrédients donne, en 1960, la première d’entre elles : Les Pierrafeu (The Flinstones).

Une caractéristique majeure du genre est son côté irréaliste, grotesque, absurde — c’est vraiment l'une des caractéristiques du genre, héritée du cartoon —, et cette mise à distance est volontaire. Mais on y ajoute une dimension réaliste, issue de la sitcom. Un bon équilibre est à trouver entre les deux.

Certaines séries pourraient ressembler à des sitcoms d'animation, notamment la très emblématique « Ren et Stimpy » (« The Ren and Stimpy Show »), mais elles sont exclusivement absurdes et s’inscrivent complètement dans l’héritage du cartoon ; on n’y retrouve pas cette dimension un minimum réaliste de la sitcom.

Le genre témoigne aussi d’une volonté de se distinguer des codes de Disney — qui va être dans l’hyperréalisme, l’esthétique très achevée, quelque chose de très propre —, avec des personnages jaunes, verts ou extravagants, et qui ont toujours quatre doigts, tout en gardant cette dimension réaliste qui peut parler aux gens et permet ainsi d'exploiter des sujets de société, notamment politiques.

Vous avez fondé votre livre sur Les Griffin (Family Guy), Les Simpson et South Park. Pourquoi ce choix ?

Apolline Goudet : Je tenais à ce que mon corpus réunisse deux caractéristiques : qu’il s’agisse de succès d'audience afin que les séries parlent aux gens et qu’elles soient toujours en cours de diffusion. J’ai également essayé, autant que possible, de varier les réseaux sur lesquels elles étaient distribuées, pour distinguer entre Cartoon Network, la Fox, etc., et voir si les chaînes qui se veulent plus « conservatrices » ou plus républicaines ont une influence sur le contenu qu’elles programment.

Dans quel contexte ces programmes émergent-ils ?

Apolline Goudet : Au départ, les cartoons étaient vendus en blocs au cinéma. Les studios vendaient en même temps aux salles — qui n’avaient pas vraiment le choix — le gros film, qui allait faire de l'audience, avec le cartoon. Mais, en 1948, la Cour suprême interdit cette pratique avec « la décision Paramount », qui met fin à l’organisation verticale des studios de cinéma à Hollywood. Cela a notamment pour conséquence de faire du cartoon un genre à part que les programmateurs de télévision décident de récupérer. C’est ainsi que le cartoon devient subitement un genre télévisuel.

Le deuxième facteur clé est le développement de la télévision dans les foyers. Ce type de programme a aussi été porté par des chaînes récentes, pour lesquelles il offrait l’opportunité de se distinguer de la concurrence. Il y a cette fameuse phrase de Jamie Kellner, président de la diffusion de la Fox : « Si le programme a une chance de fonctionner sur une autre chaîne, nous n’en voulons pas. »

Enfin, c'est un choix qui a été fait et qui a été porté par une génération, celle qui a grandi avec notamment Les Pierrafeu et qui avait la conviction que les sitcoms d’animation n'avaient pas à être reléguées à un public enfant, qu’elles pouvaient parler à un public plus adulte.

Justement, à qui s’adressent ces séries ? Elles sont souvent diffusées en prime time, pourtant, une des séries que vous avez étudiées, South Park, a été la première à être réservée à un public adulte (classée « TV-MA »).

Apolline Goudet : Elles commencent généralement par cibler un public plutôt adulte et, progressivement, elles tendent à se rapprocher ensuite du prime time. Prenez Les Griffin (Family Guy) : cela a commencé le soir vers 23 h, sur une case adulte, puis le programme est devenu suffisamment « accepté » pour être diffusé en prime time. Les sitcoms d’animation s'adressent en général à des « jeunes urbains », entre 18 et 25 ans.

Venons-en au contenu, et d’abord aux lieux. Dans quel environnement évoluent les personnages ?

Apolline Goudet : Le cadre s'est étendu au fur et à mesure du temps, mais l’on reste malgré tout, pour les trois séries, dans un environnement principalement municipal, avec, au centre, le foyer familial et le fameux canapé, généralement placé devant le poste de télévision — que l’on ne voit pas puisque l’on est de l'autre côté de cet écran télévisuel —, d’où l’on observe les événements.

Cela étant dit, l'animation permet de faire de cette ville une ville à géométrie complètement variable — c’est en cela qu'elle a apporté beaucoup de grandeur à ce genre. S’il y a besoin d’un immense stade de baseball, il apparaît soudainement, les distances géographiques se perdent puisque les personnages peuvent voyager sans même quitter réellement la ville. Finalement, c'est la ville qui s'adapte aux citoyens et à leurs besoins, et non pas l’inverse.

Qu’ont de particulier les personnages, tant du point de vue de leurs physiques que de leurs caractères ?

Apolline Goudet : Les personnages sont avant tout des personnages masculins, plutôt blancs et dans la quarantaine, avec un statut ouvrier — il y a des exceptions, notamment « Daria », qui a été l’une des rares à mettre une jeune fille en avant. Ils jouent un rôle de « bouffons » — la sitcom d’animation revêtant une forte dimension carnavalesque —, avec un point de vue « innocent ». Dans South Park, ce regard est porté par des enfants ; dans Les Simpson, par Homer Simpson, oublié dans une centrale nucléaire, avec toujours ce rôle de l’idiot, des postures grotesques ; dans Les Griffin (Family Guy), Peter Griffin, lui aussi, travaille en usine. L’idée essentielle est que les personnages soient un peu naïfs, qu’ils se posent beaucoup de questions, mais ne répondent à aucune.

« Les personnages sont des gens grotesques, « déréalisés »

Une autre caractéristique est que ce sont toujours des personnages à l'esthétique, diminuée, ce qui rompt volontairement avec Disney. Les Simpson ont une peau jaune, le chien des Griffin (Brian), se déplace sur deux pattes, quant à Stewie Griffin, il a un corps de bébé avec une tête en forme de ballon de rugby. On aurait pu imaginer des personnages splendides, avec plus de doigts, plus grands, etc. Mais au contraire, on leur enlève des doigts, limite l’animation, et l’on en fait des gens grotesques, « déréalisés ».

Quelle place ou représentation des minorités retrouve-t-on dans ces séries ?

Apolline Goudet : À première vue, cela ressemble à une société extrêmement patriarcale — les femmes sont toutes au foyer — et blanche. Mais si l’on regarde de plus près, on voit que toutes les minorités sont représentées. Elles sont même généralement surexposées, et très stéréotypées, mais c'est l'un des principes du genre : plus que des personnages, on anime surtout des stéréotypes : le personnage noir, juif, végétarien, etc. Toutes les minorités apparaissent dans la sitcom et leur avis compte autant que celui des autres.

Les femmes ne travaillent pas, mais amènent généralement les questions d'ordre politique. Chacune de ces trois séries fait élire une femme au foyer comme maire de la ville — dans Les Griffin, Loïs est d’ailleurs élue avant Peter —, les enfants vont devenir président — dans Les Simpson, Lisa est secondée par Bart.

Par ailleurs, on trouve au sein d’un même foyer un regroupement de toutes les pensées politiques possibles. Homer Simpson, par exemple, est très caricatural, avec des pensées très sommaires, mais il a face à lui sa fille, Lisa, qui devient bouddhiste, féministe, végétarienne, militante.

« La sitcom est parfaitement immobile : à la fin, on revient toujours à l’équilibre de départ »

Cela donne une espèce de démocratie circulaire et parfaite, puisque l’on commence systématiquement par un problème, une tension, et l’on revient toujours à la fin — puisque la sitcom est parfaitement immobile — à l'équilibre de départ où la minorité est acceptée.

Il y a une dernière caractéristique dont vous parlez dans votre livre : la conscience que ces personnages ont d'être issus d’une fiction, comme s'ils avaient un second degré vis-à-vis d'eux-mêmes.

Apolline Goudet : La sitcom d’animation est un des genres qui franchit ce que l'on appelle le « quatrième mur », puisque les personnages ont conscience de leur statut de personnages animés. C'était déjà le cas dans les cartoons : les personnages ont conscience de la propre absurdité de ce qu'ils font et s'adressent souvent aux spectateurs via des panneaux.

« Les personnages réfléchissent à leur condition, à eux-mêmes, mais aussi au média sur lequel ils sont diffusés »

Les personnages des sitcoms sont dotés de la même propriété. Ils réfléchissent à leur condition, à eux-mêmes, à ce qu’ils observent, mais aussi au média sur lequel ils sont diffusés. Ils vont souvent dire quelque chose comme : « Ça ne nous étonne pas qu'on soit sur la Fox, puisqu'évidemment on parle de ça. » Cette caractéristique est essentielle.

Comment les sitcoms d'animation traitent-elles des questions politiques ? Certains sujets sont-ils évités ?

Apolline Goudet : La partie la plus difficile de la recherche a été d’examiner en creux quelles questions politiques n'étaient pas abordées, parce qu'a priori, toutes les questions sont posées. De nombreuses questions concernent les médias, la culture, la politique — ou plutôt le vide de la parole politique. Deux sujets semblent toutefois plus difficiles à aborder : la question de l'avortement et celle de la censure, notamment avec l'affaire des caricatures de Mahomet. La façon dont ces questions ont été traitées est très intéressante.

Pour ce qui est de l’avortement, le dernier épisode de la 8e saison des Griffin (« Mission avortée ») a été consacré au sujet et évoquait également la question de la gestation pour autrui. Censuré par la FCC (Federal Communications Commission), il n’a jamais été diffusé sur une chaîne de télévision américaine. Au-delà du tabou américain sur ces questions, il me semble plus intéressant de relever que Les Griffin avait anticipé le problème et tenté de le contourner en revenant au cartoon dans la scène où Peter tente de provoquer une fausse couche à sa femme (Loïs), qui porte un enfant pour un couple d’amis (qui décèdent dans l’épisode). On retrouve donc de gros marteaux, de gros pianos qui tombent du ciel, etc. On sent qu’il a fallu vraiment mettre une distance, même pour un genre comme celui de la sitcom d'animation. Malgré cela, l’épisode a été censuré, et c’est le seul épisode des Griffin à l’avoir été à ce jour.

S’agissant des caricatures de Mahomet, c’est le diptyque d’épisodes de South Park(1)  diffusé en avril 2006 qui est tout à fait emblématique, avec un recourt à l’intertextualité. Lorsqu’il est révélé qu’une caricature du prophète Mahomet est sur le point d’être diffusée à la télévision, dans Les Griffin (sic !), un mouvement de panique envahit la ville de South Park et l’Amérique tout entière. On voit même Bart Simpson s’échapper de sa propre série pour convaincre les dirigeants de la Fox d’interdire la diffusion de l’épisode des Griffin. Ce procédé permet aux créateurs de South Park non seulement de révéler leur pleine conscience des polémiques quant à la liberté d’expression qui entoure le genre de la sitcom d’animation en général et leur série en particulier, mais également que derrière ces polémiques se cachent des logiques de concurrences entre chaînes et entre programmes — Bart Simpson étant surtout préoccupé de voir son personnage rester en tête d’affiche.


En matière de liberté d’expression, les créateurs de South Park défendent une liberté absolue. L’épisode 4 critique ainsi l’hypocrisie de Comedy Central qui ne voit aucun problème à ce qu’un épisode de South Park montre un bébé brûlé vif par une attaque nucléaire(2), mais refuse qu’on y voie Mahomet simplement tenir un casque de football américain. Cette scène de l’épisode « Cartoon Wars II » est donc remplacée par un écran sur lequel on peut lire : « Dans cette séquence, Mahomet tend un casque de football à Peter Griffin. Comedy Central a refusé de diffuser une image de Mahomet sur sa chaîne. » Il est à noter que Mahomet était apparu en juillet 2001 dans le 3e épisode de la saison 5, sans que cela ne suscite aucune polémique.

Capture d'écran de l'épisode « Cartoon Wars II » de South Park. Crédits : Comedy Central. 

L’intertextualité, très explicite dans ce cas-là, est une caractéristique fondamentale du genre, qui repose sur des mèmes, une culture partagée avec d'autres sitcoms auxquelles on va faire référence. Les Griffin insère ainsi au milieu des épisodes des références culturelles partagées, plus que l'actualité — il n'y a de toute façon jamais d'actualité à proprement parler dans les sitcoms d'animation, puisque les épisodes ne doivent pas « périmer » trop rapidement. La sitcom d’animation est fondamentalement un texte culturel tissé de textes culturels communs.

On retrouve une manifestation de cette intertextualité entre ces sitcoms d’animation en avril 2010. À la suite d’un épisode dans lequel Mahomet apparaît en ours(3), des extrémistes musulmans menacent les créateurs de la série de « finir comme Théo Van Gogh ». Quelques jours après, Les Simpson apportent leur soutien à South Park sur le tableau noir du générique : « South Park, nous vous soutiendrions si nous n'étions pas aussi effrayés. » (« South Park — We'd stand beside you if we weren't so scared »)

Apolline Goudet : Il y a eu un soutien sur ce sujet, tout en se renvoyant en même temps la grande question, mais tous les épisodes qui traitent de la censure sont assez révélateurs.

Si l’on prend la famille des Griffin, la censure est clairement matérialisée dans un épisode(4) où des personnages posent des cartons noirs devant les personnages principaux, notamment dès que ceux-ci sont sous la douche, se serrent la main, dès que l’on voit quelque chose qui ne plaît pas. Mais dans un autre épisode, « Peter tout puissant »(5), la famille est choisie pour appartenir à l’échantillon de téléspectateurs qui permet à Nielsen d’évaluer les audiences. Ce fameux dispositif, installé sur la télévision pour savoir ce que regardent les gens et établir l'audimat, leur donne un pouvoir incroyable : celui d’influencer les médias !

« South Park est la sitcom d’animation qui s'illustre le plus dans la critique de la censure »

South Park est probablement la sitcom d’animation qui s'illustre le plus dans la critique de la censure. Ils défendent l’idée, libertarienne, que toute pensée est bonne à dire, que toutes les questions doivent pouvoir être abordées, sinon aucune ne peut l’être. C'est vraiment la série emblématique de cette approche. C’est d’ailleurs pour cela qu’il est très intéressant que cette série soit centrée sur des enfants : ils n'ont justement pas cette censure que l'on acquiert avec le temps, cette évaluation des questions que l'on peut se poser, des sujets que l’on a le droit, ou non, d’aborder.

Si ces séries abordent des questions politiques et partagent une certaine satire ou absurdité, Les Griffin  et Les Simpson d'un côté, et South Park de l’autre, ne les abordent pas de la même façon.

Apolline Goudet : Dans Les Griffin comme dans Les Simpson, tous les points de vue sont possibles sur la question centrale de l’épisode, et il appartient au téléspectateur de faire son choix. Alors que South Park va au bout de l'absurde, ce qui est une façon de dire que l'idée même d'attendre d'une série de donner une réponse n’a pas de sens.

« La sitcom d’animation est là pour ouvrir des débats »

Tous les épisodes se concluent par une morale, avec une réponse très précise à toutes les questions que l'on pourrait se poser, mais c’est une fausse morale car l’intention est de dévoiler l'absurdité de la chose. On retrouve, là encore, l'autoconscience des personnages d’un genre : la portée, l’intention, est le divertissement, et non la politique.

« C'est aux spectateurs de faire ou non de ces séries quelque chose de politique » 

La sitcom d’animation est là pour ouvrir des débats, tout doit y être débattu, tout doit y être pensé, mais il faut rappeler que c'est aux spectateurs de faire ou non de ces séries quelque chose de politique.

Ces séries ne défendent donc pas de projet politique ?

Apolline Goudet : Non, même si on leur attribue parfois un caractère subversif qu’elles n’ont pas vraiment. Elles ont certes une dimension très cynique, qui montre l'idéologie dominante, fait intervenir toutes les grandes questions, par exemple le nucléaire dans Les Simpson, mais, finalement, il n’y a pas d'autres enjeux que simplement faire rire.

Il faut voir ces séries comme un jeu. On joue au politique dans le sens « acteur » du terme, mais il y a quelqu'un de fondamental en face : le téléspectateur qui réceptionne les informations, participe au jeu, et les vrais impacts politiques potentiels reposent sur lui.

On retrouve toutefois un même diagnostic sur la société, celui d’une primauté accordée à l’individu et d'une certaine faillite des institutions : justice achetable par les plus riches, classe politique corrompue, école à la dérive…

Apolline Goudet : Ces séries accordent la primauté à l'individu, au peuple, à la famille avant tout. Et en effet, toutes les grandes institutions sont en situation de déshérence absolue : l'école s'arrête toujours au primaire, il n'y a pas d'autre système ; les hôpitaux sont gérés par des gens absolument incompétents ; la religion n'est pas valeur refuge non plus, parce qu'il n'y a personne à proprement parler dans les églises, et Jésus est un membre de la ville de South Park comme n'importe quel autre individu, avec ses failles et ses limites. Mais il reste toujours l'humain d'abord, y compris dans toute la matérialité des corps avec l’importance de la nourriture (Homer Simpson), de la sexualité (Les Griffin) ou du scatologique (South Park).

Dans ces séries, la politique est souvent représentée comme un spectacle. Or, un spectacle n’existant pas sans public, vous y voyez une façon de mettre le citoyen au centre du jeu…

Apolline Goudet : C’est  l'ambition du livre : l’idée selon laquelle nous sommes « influencés » par les médias, que nous sommes des consommateurs passifs, que ce soit de culture ou d'information, est encore très courante dans la société — c’est le modèle de la « seringue hypodermique ». Mais en même temps, les médias sont dépendants du public : dans les sitcoms, celui qui l'emporte est celui qui « prononce les mots qui plaisent », qui touche le public — ce qui est démontré dans l’épisode « Peter tout puissant ». J’interprète cela comme une vision très optimiste des choses, puisque l’idée est d’accorder toute son importance au peuple, à travers une certaine séduction et le fait de « donner aux gens ce qu'ils veulent ».

La politique n'est pas du tout évacuée. Au contraire, elle est absolument partout, toutes les questions sont abordées et on peut les aborder comme on veut. C'est un espace de liberté, certes pas infini parce qu'il reste la limite du genre et de ce que les gens sont prêts à entendre.

Si ces séries ne défendent pas en elles-mêmes un projet politique, vous essayez malgré tout de les situer politiquement…

Apolline Goudet : Je n'interroge pas les récepteurs de ces sitcoms, et, idéalement, c'est à eux qu'il faudrait poser la question. Malgré tout, on voit que Les Simpson, parfois jugés comme subversifs, ont en fait en général un point de vue relativement conservateur. Si l’on prend par exemple la question du mariage homosexuel(6), Homer se fait ordonner prêtre, et marie des personnes homosexuelles, mais décide ensuite d’unir n’importe qui, incarnant alors la voix de l’opposition, qui estime par exemple que le mariage entre personnes de même sexe ouvre la voie au mariage entre frères et sœurs… Marge est favorable au mariage homosexuel, mais un peu moins quand elle découvre que sa sœur s’apprête à épouser une femme… Finalement, celle-ci épouse un homme… déguisé en femme. Par ailleurs, si Les Simpson aborde les réalités sociales, celles-ci ne sont pas très concrètes : ainsi, leur pauvreté ne les empêche pas de voyager autour du monde.

C’est une vrai différence avec South Park dans laquelle Kenny, qui est très pauvre, est moqué et même souvent exclu pour cette raison d’activités auxquelles participent les autres enfants. South Park est plus difficile à situer, les créateurs de la série eux-mêmes le reconnaissent, on pourrait autant les situer comme républicains que comme démocrates. Le mot qui vient est plutôt « libertarien », avec cette tendance à défendre la pensée de tous.

Trey Parker, un des deux créateurs, a effectivement été membre du Parti libertarien. Quant à son partenaire, Matt Stone, il a déclaré un jour : « Je déteste les conservateurs, mais je hais les libéraux. » (« I hate conservatives, but I really fucking hate liberals. »)

Apolline Goudet : Matt Stone lui-même reconnaissait insulter les hippies dans la série et défendre en même temps d'autres valeurs comme le droit des personnes transgenres, et que l’on pouvait le qualifier de ce que l’on voulait.

« Dans les séries, la pensée politique est personnifiée »

Généralement, dans les séries, la pensée politique est personnifiée. Les pensées politiques, les points de vue sont là, placés dans des personnages : le radical, celui qui au contraire apporte une pensée plus libertarienne, plus conservatrice, etc. Tous les points de vue sont représentés dans des personnages, la question est de voir quelle place ils occupent. Dans Les Griffin, série plutôt démocrate, le personnage clé est de ce point de vue le chien de la famille.

Vous évoquez également aussi dans le livre l'effacement de la frontière entre la fiction et la politique. En février 2017, à peu près trois semaines après le début de la présidence Trump, les créateurs de South Park ont décidé d’arrêter d’insérer un personnage de Trump car cela était trop compliqué maintenant que la satire était devenue réalité…

Apolline Goudet : Il est certain qu’il y a une influence de la politique sur les sitcoms d'animation autant que l’inverse. Dans l’épisode 22 de la saison 6 des Simpson, Willie le jardinier qualifie les Français de « singes capitulards mangeurs de fromage » (« cheese-eating surrender monkeys »), et cette expression, après l’opposition française à l’intervention en Irak, a souvent été reprise dans les médias américains en l’attribuant au président Bush.

Ces séries se caractérisent aussi par une grande liberté de ton, un langage « fleuri », qui porte une contestation, un dévoilement de codes de la société américaine jugés hypocrites. Pourtant, deux de ces séries sont diffusées par la Fox, chaîne très conservatrice. Est-ce un paradoxe ?

Apolline Goudet : La réponse se trouve dans la dimension carnavalesque de ces séries. Elles sont un moment particulier où l’on peut montrer, le temps d’un épisode, tout ce que l'on ne devrait pas voir, tout ce qui ne devrait pas se dire. Les rôles et l’ordre établi sont renversés, mais à la fin de l’épisode, tout revient toujours à la normale. C'est un temps de jeu, un temps de carnaval, un temps à part, dans le contexte de ce genre télévisuel. C’est de l’animation, du dessin, donc on peut tout essayer. Mais encore une fois, il n’y a pas de réponse donnée ni de volonté d'engagement politique.

« Les rôles et l’ordre établi sont renversés, mais à la fin de l’épisode, tout revient toujours à la normale »

La première critique adressée à ces séries est qu’elles sont subversives, pas sérieuses, vulgaires — et South Park semble « toucher le fond » avec tout l’aspect scatologique, etc. Mais les gens ne s'y trompent pas, car il s’agit en fait de toujours ramener les choses au peuple. Ces séries sont un objet culturel, qui appartient à tous et se refuse aux codes élitistes, extrêmement propres, avec un langage parfait, comme dans Disney.

« Ces séries sont un objet culturel, qui appartient à tous et se refuse aux codes élitistes »

Ce n'est pas paradoxal qu’elles soient diffusées à des heures de grande écoute, sur des chaînes qui se disent conservatrices, car sur certaines questions, sous des faux airs de décadence et presque de contre-public, on retrouve quelque chose de très lisse et une défense du statu quo. Il s’agit de plaire à tout le monde, donc il n'est pas question d'être franchement démocrate ni franchement républicain. Il est question d'accepter tout le monde et les voix de tout le monde.

Un autre point important concernant ces séries est qu’elles sont inséparables d'un certain contexte de diffusion : Fox ou Comedy Central ne sont pas transmises par des networks et sont donc soumises à moins d’obligations vis-à-vis de la FCC, ce qui leur laisse une plus grande liberté — même s’il y a eu des cas de censure, sauf pour Les Simpson, dont le créateur jouit d’une clause particulière.

Apolline Goudet : Le contrat de Matt Groening, auteur des Simpson, contient en effet une clause qui le protège de toute censure de la part de la Fox.

Plus largement, les sitcoms d’animation apparaissent sur des chaînes de niche ou qui ont besoin de se démarquer, et qui profitent de la liberté qui leur est offerte par le fait de ne pas être diffusée sur un grand network. Lors du lancement de South Park, par exemple, cette liberté était mise en avant. Et pour prendre un exemple plus actuel, Rick & Morty — qui me semble être la relève de ces trois séries — profite de cette liberté offerte par AdultSwim, qui se positionne comme une chaîne pour adultes, ce qui fait que personne ne s’étonnera de la vulgarité des propos ou de l'indécence des situations. Les sitcoms d’animation se construisent toujours initialement « en dehors du cadre ».

Lancées initialement à des horaires tardifs, ces séries sont ensuite diffusées plus tôt, ce qui témoigne d’une admission de ces programmes. Cette légitimité les conduit doucement vers le prime time, le moment où tout le monde regarde et où les choses sont acceptées. Mais c'est généralement lorsque le programme devient trop « normal » que les choses s'arrêtent. Les Simpson voient par exemple leurs audiences commencer à décliner, et apparaissent de nouveaux acteurs comme AdultSwim.

Comment expliquez-vous qu’il n’existe pas de série française équivalente aux Griffin, South Park ou aux Simpson ?

Apolline Goudet : Cela résulte de la combinaison de plusieurs facteurs. Il y a déjà un contexte spécifique et favorable aux États-Unis, avec le système des studios, la rencontre de deux genres initialement américains, puis l'émergence du média télévisuel. C’est un peu comme si la caricature de presse s’y étaient déportée vers la télévision, alors que la France a davantage conservé cette tradition de la caricature dessinée, du papier, symbolisée par Charlie Hebdo. Par ailleurs, la frontière est aux États-Unis un peu plus trouble entre le journalisme, l'information et le divertissement.

Mais si les sitcoms d’animation sont un genre américain, elles n’ont pas à proprement parler un « langage américain ». La preuve en est que ce genre bat des records d'audience absolument partout. Le langage utilisé est en fait très international. Certes, on nous parle de l'Amérique ou du patriotisme, mais il y a finalement peu de questions spécifiquement américaines. Les questions abordées sont plutôt universelles, elles nous concernent tous, ce sont des questions de droit, de genre, etc.

Deux séries peuvent, en France, se rapprocher des sitcoms d’animation : Silex and the City et Les Lascars, mais on n’y retrouve pas à proprement parler les codes du genre.

(1)

Saison 10, épisodes 3, « Cartoon Wars I », et 4, « Cartoon Wars II ».

(2)

Saison 10, épisode 3

(3)

5e épisode de la saison 14

(4)

Saison 4, épisode 14, « Le vieux rhum et la mère » / « PTV » en anglais

(5)

Saison 11, épisode 2.

(6)

Saison 16, épisode 10 « Mariage à tout prix ».

Ne passez pas à côté de nos analyses

Pour ne rien rater de l’analyse des médias par nos experts,
abonnez-vous gratuitement aux alertes La Revue des médias.

Retrouvez-nous sur vos réseaux sociaux favoris

À lire également

Le fact checking à l'épreuve des fake news

Dans Fact-checking vs fake news - Vérifier pour informer (Éditions INA), Laurent Bigot revient sur l'essor des sites et rubriques de vérifications des faits et propos. Et explique comment le fact checking met en lumière  des manquements dans les pratiques professionnelles des journalistes. Extraits.