Journaliste reporter image (JRI) portant un masque début mars lors d'un reportage à Mulhouse, alors que l'épidémie de Covid-19 commence à se répandre en France.

Pour les journalistes amenés à être en contact avec des personnes atteintes du Covid-19, le port du masque est vivement conseillé. 

© Crédits photo : Sébastien Bozon / AFP.

Témoignages de journalistes : ce que le confinement a changé dans leur façon de travailler

L’épidémie de Covid-19 bouleverse nos modes de vie et de travail. Une vingtaine de journalistes nous ont raconté l’impact de cette crise, et du confinement, sur leur manière de travailler. Entre changement plus ou moins fort des conditions de travail, saturation et anxiété.

Temps de lecture : 12 min

Depuis l’instauration du confinement en France, mardi 17 mars, il est demandé aux habitants de rester chez eux. Cette mesure, et la crise sanitaire qui l’a provoquée, a souvent modifié voire bouleversé la façon dont tout à chacun s’informe, comme nous l’avions écrit.

Cette fois-ci, c’est au quotidien de travail de celles et ceux qui vous informent que nous nous sommes intéressés, après avoir vu, ici ou , comment les médias se réorganisaient en temps de pandémie. Une vingtaine de journalistes, aux profils divers, ont ainsi répondu à l’appel à témoignages que nous avions lancé pour nous raconter l’impact du confinement sur la façon dont ils travaillent.

Entre continuité de l’activité et crise des médias

Il y a tout d’abord ceux pour qui cette crise ne change pas grand-chose. C’est notamment le cas de Houari Ayadi, journaliste polyvalent (rédacteur, chargé d'édition, tournages...) qui pige pour différents médias, dont les chaînes d’information en continu franceinfo: et CNews. À l’heure actuelle, ses missions se concentrent sur l'édition des journaux télévisés (JT) en continu et la gestion des images utilisées à l'antenne. Pour lui, pas de télétravail. « Ce n’est pas possible pour mes collègues et moi, explique-t-il. Notre fonction nous impose de rester réactifs, au plus près de la rédaction et du plateau, pour une mise à jour rapide des images reçues de la part des différentes agences de presse, en France et dans le monde. » Si son travail reste globalement inchangé, le journaliste a dû trouver un moyen pour pallier la plus faible quantité de rushes tournés par les équipes en interne, et fait désormais appel aux images d’internautes pour fabriquer les sujets.

Du côté d’Agathe Mahuet, journaliste à la radio France Info, l’impression de continuité est la même. « Mes collègues présentateurs et moi faisons partie des rares journalistes qui continuent à aller quotidiennement à la Maison de la radio. » À l’antenne, la tranche horaire qui précède d’ordinaire la matinale de 7 h (Le 5/7, présenté par Camille Revel) a été remplacée par un rendez-vous d’une heure débutant à 6 h à l’occasion du confinement. « Habituellement, lorsque je remplace Camille Revel pour la présentation du 5/7, nous commençons à travailler vers minuit et demi. Dans le cadre du 6/7, je suis à Radio France une heure plus tard. Je travaille la veille au soir pour ne pas arriver trop tôt le matin : il s’agit de gagner du temps de sommeil. » La journaliste doit alors assurer la présentation de la petite matinale en plus de ses journaux habituels. « C’est un petit peu de travail en plus, mais ça permet de se passer d’une personne avec qui nous pourrions être en contact. » En contrepartie, elle bénéficie de quelques jours de repos supplémentaires. Le 6/7 est aussi un exercice de présentation plus solitaire que d’habitude : Agathe Mahuet, véritable femme orchestre, se retrouve quasiment seule en studio, les différentes chroniques étant maintenant données à distance.

Pour continuer à animer son podcast Silence on joue ! dédié aux jeux vidéo à distance — tout en gardant ses trois enfants —, Erwan Cario, journaliste au service idées de Libération, a certes acheté un micro « pas trop dégueu » , mais il estime être loin « d’être le plus à plaindre ». « Pour le boulot quotidien, je lis beaucoup de tribunes sur un thème unique depuis trois semaines »

Dans un contexte extrêmement difficile pour les médias, le confinement a généré d’importantes baisses de commandes pour de nombreux pigistes. Sylvie Fagnart et Lina Fourneau nous racontent chacune de son côté avoir vu plusieurs de leurs collaborations stoppées net, tandis que d’autres continuaient, de manière moins intense ou alors différée. Ce n’est « pas tant le problème financier que la réalité d’un vide structurel qui peut faire peur dans le statut de pigiste », nous confie Lina Fourneau. L’impact est parfois plus radical encore. Anne-Marie Impe n’a, elle, plus enregistré une seule pige depuis le début du confinement… Un journaliste reporter d’images (JRI) pigiste expérimenté travaillant pour une émission TV quotidienne nous rapporte quant à lui n’avoir plus eu d’activité pendant un moment après l’entrée en vigueur du confinement, son employeur ayant décidé de stopper momentanément les tournages en extérieur. Entre ces deux types de situations extrêmes, il y a tous les autres, les plus nombreux à nous avoir écrit.

Difficultés de communication et manque de matériel

Romain Ethuin, journaliste vidéo pour VOnews (pure player val-d’oisien, rattaché au groupe de télévision francilien Vià Grand Paris), nous a parlé des difficultés posées par l’éloignement des équipes : « La chaîne de télévision ne pouvant plus fonctionner avec les mesures en place, nous avons convenu d'écrire des articles depuis chez nous. » C’est dans sa famille que le journaliste a trouvé refuge, transformant sa chambre en bureau.

Alexandra Segond, journaliste basée à Rennes et embauchée chez Actu.fr quelques semaines avant le confinement, n’a pas eu vraiment le temps de prendre racine à son bureau. « Avec mon équipe, l'enjeu était de maintenir une vraie rédaction : on organise des conférences de rédaction tous les matins, plus une hebdomadaire avec l'équipe élargie, mais il faut composer avec les impératifs techniques : la connexion internet parfois lente car tout le monde est dessus, les bugs du back office, ainsi que les impératifs personnels, notamment pour mes collègues qui doivent garder leurs enfants en bas âge en plus du travail. » Cette problématique des discussions et réunions à distance est unanimement partagée.

Alexis Pinel, producteur vidéo pour Konbini, souligne une autre problématique : celle du matériel. « Nous avons envoyé des ordinateurs chez chacun de nos monteurs, et avons mis en place un accès à distance sur le serveur vidéo, ce qui a été compliqué. Les moyens techniques mis en place pour l’occasion sont différents de ceux que nous utilisons d'habitude. »

Mais l’éloignement des équipes rend le travail aussi assez différent. Avant, il était possible de s’informer de l’avancée du travail en allant dans le bureau de ses collègues, ce qui rendait les choses assez simples et directes. « La production vidéo comprend beaucoup d'étapes », explique Alexis Pinel. La communication est donc extrêmement importante. Avec ses collaborateurs, ils utilisent l’application Discord, qui permet d’ouvrir différents salons de discussions vocales et « au monteur de montrer son écran au journaliste et d’échanger sur ce qu’il fait », détaille le manager. « S'il y a besoin d'intervenir, je peux le faire très rapidement. C’est plutôt efficace. »

Du côté du pure player local Far Ouest, « nous sommes deux ou trois à prendre des décisions éditoriales », raconte Flo Laval, son co-fondateur et rédacteur en chef, situé près de Bordeaux. « Le télétravail est une gymnastique : nous avons listé sur papier des bonnes pratiques, mais on ne réussit pas nécessairement à les traduire dans la réalité. Les premières semaines tout s’est bien passé et puis, comme pour tout le monde qui travaille à la maison, il y a un petit coup de fatigue d'être à la maison. On est tous confinés dans des situations plus ou moins faciles, et nous nous sommes rendu compte qu'il fallait que l'on arrête de débattre de sujets importants par message, qu'il fallait vite s'appeler. » Il organise régulièrement des réunions, en impliquant de façon plus systématique les différentes personnes concernées, même si elles ne sont pas concernées de la même manière par le sujet. « Dans la vie du bureau, tu discutes de quelque chose et les gens autour de toi écoutent ce qu’il se passe. Ils sont un peu au courant. Comme nous perdons ça avec le télétravail, nous nous astreignons à avoir des discussions collégiales, de manière que tout le monde soit au courant de ce qui se passe à côté. »

Loin des bavardages de bureau…. et du terrain

Cette distanciation des collègues peut aussi avoir des côtés positifs, comme l’explique Linh-Lan Dao, journaliste à franceinfo:. Elle qui travaillait déjà pour la rubrique « Vrai ou Fake » avant le début de l’épidémie, fait depuis lors partie d’une cellule dédiée aux rumeurs et à la désinformation liées au Covid-19. « J'ai l'impression de n'avoir jamais été aussi productive qu'en étant chez moi », nous raconte-t-elle. Se concentrer est plus facile alors que les interruptions de collègues — pour blaguer ou discuter — sont moindres. Même expérience du côté d’Alexis Pinel chez Konbini. « Comme nous ne sommes pas en open space, nous n’avons pas la possibilité de déranger ou d'être dérangé. Pour ma part, je me trouve vingt fois plus efficace à distance, même si je ne n'aime pas ne pas être en relation avec les gens. »

S’il est possible de faire du journalisme de chez soi, certaines informations ne peuvent se trouver qu’en effectuant un reportage. Une pratique que certaines des personnes interrogées ont dû stopper net. C’est le cas notamment de Théo Chapuis, pigiste basé à Lyon, qui collabore avec plusieurs parutions locales et territoriales, et qui n’est pas sorti une seule fois de chez lui dans le cadre de son travail. « Je passe plus de temps au téléphone qu'avant, je fais tout ce que je peux de cette manière. »

Stéphanie Buttard, elle, continue de partir en reportage, dans des situations parfois sensibles. Journaliste pour Le Quotidien de la Réunion depuis 1995, chargée depuis un an et demi des faits divers pour la zone sud de l’île, elle est pourtant atteinte d’asthme, et donc personne à risque. Pour assurer sa protection, elle s’est procuré elle-même du matériel et travaille aussi énormément via visioconférence ainsi que par téléphone. Elle a appris à s’adapter et à travailler de cette manière, et nous raconte avoir réussi à convaincre ses interlocuteurs de faire de même.

Pour d’autres journalistes, les conditions de travail sont radicalement différentes. Julien Fautrat, de RTL, souligne échanger systématiquement avec sa rédaction en chef sur l’opportunité de réaliser un reportage sur le terrain. « C'est une question subjective : où fixons-nous la limite ? Le reportage que nous souhaitons tourner mérite-t-il que nous sortions de chez nous ? Il m'est arrivé de choisir d'appeler mes interlocuteurs et d'enregistrer leurs avis/témoignages plutôt que de les rencontrer, car sortir ne me semblait pas nécessaire. » À l’inverse, il lui a aussi paru « indispensable de sortir, muni des protection et du matériel adaptés, pour un sujet sur la collecte et la distribution de denrées de la part d'une association, pour es auditeurs ressentent au plus près le travail de ceux qui assurent l'aide aux plus démunis ».

« Le matériel met à distance automatiquement, le lien avec la personne interviewée est rompu. Ça vous place dans votre fonction, mais manque d’humanité »

— Valentin Dunate

Lorsqu’il faut partir longtemps et loin de son domicile, les conditions de travail peuvent se compliquer. C’est ce qu’a observé Valentin Dunate, reporter pour la radio France Info. D’une façon similaire à Julien Fautrat, chaque départ en reportage doit être validé par le secrétariat général à l’information. Le reporter se rend sur le terrain, accompagné d’un technicien, à bord d’un camion de Radio France afin d'émettre en direct, envoyer les sons captés et réaliser des reportages, mais les gestes barrières freinent nécessairement les habitudes de travail. « Pour faire du bon son ou de bons reportages en radio, il faut que l'on soit le plus près possible de nos intervenants. Il faut que l'on entende la porte se refermer, la caisse du supermarché. Un de mes tout premiers rédacteurs en chef m'a dit un jour que la radio c'était de l'image : il faut que l'auditeur qui écoute le reportage puisse visualiser ce que l'on est en train de raconter. » Tout cela est désormais très délicat avec les masques ou la perche de micro. « Le matériel met à distance automatiquement, le lien avec la personne interviewée est rompu. Ça vous place dans votre fonction, mais manque d’humanité. »

Les témoignages sont aussi plus difficiles à obtenir. Camille Courcy, journaliste pour le média social Brut ainsi que l’émission C Politique sur France 5, pourtant habituée aux terrains de guerre, en témoigne. « Une zone de conflit armé peut être extrêmement chaotique, mais il y a toujours une espèce de contact, de chaleur humaine qui reste. Il est possible d’aller chez les gens. Dans le contexte que nous connaissons, c'est très compliqué » car, estime-t-elle, « 80 % des gens que l'on appelle pour le sujet ne veulent pas que je vienne parce qu'ils ne veulent pas être en contact avec le journaliste ». Valentin Dunate essuie également beaucoup de refus, motivés par la peur de transmission du virus. Mais lorsque les gens acceptent de lui parler, notamment parmi le personnel soignant, la parole est libérée et les personnes interviewées sont contentes de s’exprimer.

Les conditions de logement changent elles aussi profondément. « Normalement nous n’avons pas à nous inquiéter de ça, explique Valentin Dunate, parce qu’un service s'occupe de réserver. Là il faut trouver une chambre d'hôte, un endroit où dormir, propre, où il y a un micro-onde, où l'on peut manger le soir. La sécurité sanitaire prend une place prépondérante dans le reportage. » Camille Courcy a partiellement contourné le problème. Elle a ainsi récupéré le camion familial, aménagé de longue date, dans lequel ont été installés les équipements essentiels pour dormir et se préparer à manger. Encore faut-il trouver de quoi se sustenter et parvenir à stationner ledit camion. « Un camion aménagé n’est pas du tout fait pour la ville. Je suis donc obligée de me cacher dans la campagne en espérant que les gendarmes ne me voient pas », nous confie-t-elle. Sans matériel de montage vidéo ni connexion internet adéquate pour envoyer ses fichiers, la voici contrainte de faire de fréquents allers-retours entre son lieu de reportage et le studio pour déposer ses rushes. Le montage se faisant souvent à distance, par téléphone. Tout ceci allongeant le délai. Or il arrive que « le temps que nous calions une interview et le temps d’arriver, la situation a complètement évolué », conclue-t-elle.

Photographie d'un camion aménagé par une journaliste pour y dormir et manger afin de continuer à travailler pendant le confinement. Le paysage est dégagé et le soleil couchant, les portes arrières du camion sont ouvertes, ce qui laisse voir partiellement l'intérieur.
Pour contourner le problème du logement, Camille Courcy a récupéré le camion familial, aménagé pour pouvoir y dormir et manger. Crédits : Camille Courcy.

Extension du temps de travail

Plusieurs témoignages évoquent aussi un allongement du temps travail. « Le travail est plus long, indéniablement, affirme Valentin Dunate. Les conférences de rédactions durent plus longtemps, le circuit de validation est moins rapide. Rien que la validation d'un angle ou d'un sujet met plus de temps. » C’est aussi ce qu’a observé Linh-Lan Dao sur la chaîne de télévision franceinfo:, alternant entre télétravail et quelques passages à France Télévisions depuis le début du confinement. Et de détailler les quelques processus qu’il a fallu repenser : « Nous avions l’impression, mes collègues et moi, de tâtonner, surtout au début. Il y a certaines choses que nous ne pouvons pas faire de notre côté, notamment l’habillage, c’est-à-dire légender le nom et la fonction des interviewé, les titres ainsi que les noms des journalistes et infographiste à la fin des sujets. Nos community managers nous dépannent de temps en temps, car ils ont les ordinateurs adaptés avec Adobe Premiere. Sinon, nous chargeons quelqu’un à la rédaction de s’en occuper. » Alexis Pinel, chez Konbini, estime la perte d’efficacité du montage des vidéos à 20 ou 25 %. Alexandra Segond d’Actu.fr, observe quant à elle que les journées sont plus longues car il y a tout simplement plus de travail. « Nos [éditions] locales sont privées de leur matière première, le terrain. Elles peinent parfois à remplir les colonnes et se reposent sur nous. Il n'est pas rare que nous fassions des journées de dix à douze heures en ce moment ! »

Pour toutes ces raisons, la couverture de cette actualité du Covid-19 peut être éreintante, mais également parce que le sujet est omniprésent depuis maintenant plusieurs semaines, notamment à la télévision. « J'ai pu ressentir une fatigue vis-à-vis du sujet par moment », confesse Agathe Mahuet, « Ce n’est pas un problème majeur, mais il y a une certaine saturation de ce sujet par nature anxiogène. Il faut réussir à se creuser la tête tôt le matin pour présenter les choses d’une façon toujours intéressante, de traiter des angles que nous n’avons pas vu. » Romain Ethuin, de VOnews, abonde dans le même sens : « Les chiffres défilent tous les jours, les annonces se succèdent et pourtant, j'ai l'impression que nous n’avançons pas. Journalistiquement, ça devient de plus en plus dur de discerner les informations qui comptent. »

« Quand nous faisons un article sur le sujet, les lecteurs nous reprochent d'être monothématique, rapporte la journaliste. Quand nous faisons un article sur un sujet hors-corona, on nous reproche de ne pas parler de ça »

— Alexandra Segond

Du côté du public, il est difficile de satisfaire tout le monde, reconnaît Alexandra Segond. « Quand nous faisons un article sur le sujet, les lecteurs nous reprochent d'être monothématique. Quand nous faisons un article sur un sujet hors-corona, on nous reproche de ne pas parler de ça. » 

Au-delà d’une éventuelle lassitude éditoriale, se pose la question d’une fatigue physique ou mentale due au travail sur le coronavirus. « Il faut faire un effort pour se concentrer sur notre vie personnelle, glisse Linh-Lan Dao. On a du mal à s'arrêter, mais pour aller loin il faut ménager sa monture, et je tiens à tout terminer le vendredi soir pour avoir mon week-end de libre. » Valentin Dunate de la radio France Info parle quant à lui de « reportage permanent ». « Le reportage ne s'arrête pas quand nous arrêtons les micros, il faut faire tout le temps attention, il y a cette menace invisible du matin jusqu'au soir. Nous ne sommes pas chez nous, nous bougeons, la sécurité sanitaire est tout le temps remise en question. Et ça, c'est plutôt fatigant. » Camille Courcy témoigne, elle, d’une « solitude extrême ». « Il y a toujours une distance, même lors des tournages. ».

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