Montage couvs tintin c'est l'aventure

© Crédits photo : © Hergé/Moulinsart 2022 / Prisma médias

Tintin, inépuisable filon éditorial

Tintin l’aventure est un mook lancé par Prisma en 2019. Un objet élégant, mêlant planches de BD et invitations au voyage. Retour sur l’origine d’un projet né dans les archives de Moulinsart et fabriqué par les pros de la presse d’évasion.

Temps de lecture : 5 min

Depuis trois ans, Géo et les éditions Moulinsart s’efforcent de perpétuer le mythe Tintin dans une revue trimestrielle que l’on croise, intrigués, en kiosques et en librairies. Le mook (contraction de magazines et book) Tintin, c’est l’aventure en est à son treizième numéro. L’objet est attirant, dense, la finition soignée. À l’origine de ce projet, un homme, Didier Platteau, 78 ans, directeur éditorial au sein de TintinImaginatio, la sourcilleuse entreprise gestionnaire des droits entourant les créations de Hergé, auparavant connue sous le nom de Moulinsart. Pour cette revue, tout est parti d’un constat : « Il y a eu des tas de hors-séries sur Tintin, sur des sujets très différents, mais pas un seul sur l’aventure ».

Et Didier Platteau sait de quoi il parle : il a été de chaque hors-série dédié au jeune reporter, pour le faire vivre, son univers et lui, malgré la fin de ses aventures. Le Figaro, Télérama, Le Monde, Le Point, L’Express… Ils sont nombreux à s’être emparés de la silhouette du jeune reporter d’une manière ou d’une autre. Mais depuis quelques années, le flot s’est tari. Entre des collaborations plus ou moins réussies et un manque d’inspiration, Didier Platteau l’admet : « Je ne savais plus quoi faire, ni comment faire. Entre nous, ça me dérangeait un peu d’être à sec ». Il se met à réfléchir… Et soudain, cette fulgurance : et si on parlait d’aventure ? « C’était d’une évidence incroyable », souffle-t-il. Nous sommes en 2018.

Fort de cette idée, il contacte Prisma, maison-mère du magazine Géo. Des passerelles existent : les deux sociétés ont déjà collaboré à plusieurs reprises sur des hors-séries, dès les années 2000. Chez Prisma, l’accueil est enthousiaste. On décèle dans ce nouveau projet le potentiel pour durer. Des deux côtés, on met en avant d’excellentes relations de travail, une bonne entente.

Un travail d’une petite année s’engage pour créer la revue. Car il y a tout à faire, ou presque : réfléchir au concept, le peaufiner, trouver le ton... Une publication, c’est tout une machine à créer, organiser et animer. « On ne partait pas complètement de zéro, nous avions un partenaire. Pour certains titres, il faut tout inventer », raconte Laura Stioui, directrice éditoriale des mooks, collections et beaux livres chez Prisma. D’ailleurs, pourquoi faire un mook, trimestriel qui plus est ? « Nous voulions un objet intemporel, collectionnable qui parle de notre époque, sans pour autant être pris dans le feu de l’actualité, explique Frédéric Granier, responsable éditorial de la revue. Nous n’aurions pas pu faire ça avec un hebdomadaire ou même un mensuel. »

Par ailleurs, créer un magazine ou une revue et faire un hors-série sont deux exercices différents, tient à préciser Didier Platteau. « Dans le cadre d’un hors-série, on travaille à chaque fois pour un public particulier. Ici, nous sommes dans un effort de fidélisation, sur la durée ». Cette idée en tête, un sommaire est développé. Il s’articule autour d’un dossier dont les lecteurs doivent se dire : « Tintin en a fait partie, il était là, Hergé y a pensé, voilà les preuves dans les albums ».

Ce dossier thématique représente un tiers de la pagination. Le premier numéro, paru en juin 2019, a pour thème la conquête spatiale, sujet sur lequel Hergé a été un véritable visionnaire. Planches originales des albums et photos à forte puissance évocatrice, croquis préparatoires de dessinateurs, interviews d’explorateurs et carnets de voyage garnissent les pages des dossiers. Les thèmes sont autant d’occasions d’illustrer les multiples paysages, monuments et palaces placés sur le chemin des aventures de Tintin, comme la cité antique de Pétra en Jordanie, ou les fictives pyramides « paztèques », inspirées de celles existant bien au Mexique.

Plusieurs pages, des « parallèles », mettent en résonnance les cases de BD et  des photos de paysages, sauvages ou non, dont Géo a le secret. La revue publie aussi de la bande dessinée créée pour l’occasion. Ce dernier point était une « condition non négociable » du côté de tintinImaginatio, alors encore Moulinsart. « S’il n’y en avait pas, le projet ne se faisait pas », note Didier Platteau.

Six à huit mois avant publication, Laura Stioui, Caroline Rondeau (responsable éditoriale de la revue Tintin c'est l'aventure et beaux livres, Editions Prisma), Frédéric Granier, Daniel Couvreur (du quotidien belge Le Soir, grand connaisseur de l’œuvre d’Hergé) et Didier Platteau se retrouvent lors d’un comité de rédaction. Ils discutent du sujet du numéro à venir, des rubriques, des personnalités à interviewer. Le numéro treize est sorti le 31 août, le suivant est déjà bien avancé. Entre mai et juillet, une grosse partie du travail pour le numéro de Noël a été abattu. Sujet du dossier : le train. Une fois le numéro terminé, tout est envoyé du côté de tintinImaginatio : la société a le dernier mot avant publication.

Ce rythme à mi-chemin entre celui de l’édition et celui du journalisme, Frédéric Granier s’y est habitué. « Tout se fait plus en amont, quitte à parfois mener plusieurs sujets de front en même temps ».

La revue est distribuée en kiosques et librairies. Son prix aujourd’hui : 16,99 €... Mais quel est son public ? « Elle est à destination des fans du personnage et des passionnés de voyage, de belles photos, et des lecteurs du magazine Géo » explique Laura Stioui. Soit des lectrices et lecteurs de 50 ans et plus, avec un pouvoir d’achat certain et amateurs de beaux objets. Pas imaginé, donc, pour un public d’enfants ou d’adolescents, futurs fans potentiels du reporter à la houppe. Le renouvellement du lectorat se fera ailleurs. « La BD franco-belge est dans un contexte compliqué, la difficulté est connue, admet Didier Platteau. Mais ce magazine n’est pas formulé pour ça, il est destiné à un public déjà amateur. »

Sans nous fournir de chiffres, Prisma et Moulinsart assurent que la revue, lancée peu de temps avant la pandémie de Covid-19, marche bien. On soutient même qu’il s’agirait du meilleur lancement chez Prisma depuis quelques temps. « On a traversé le Covid avec un peu de difficultés, explique Didier Platteau, mais sans trop de dégâts. Dès la première année nous avons eu un petit bénéfice. » Les lecteurs semblent là, chaque numéro est diffusé à 21 255 exemplaires.

Dans un contexte difficile pour la presse, accru par la montée en flèche du prix du papier, quel futur peut espérer une telle entreprise ? « Chaque magazine a un cycle de vie, souligne Didier Platteau en vieux baroudeur de l’édition, là on a dépassé la vie courte. » Laura Stioui estime que, « comme dans tous les médias il faut créer, innover, peut-être passer par une nouvelle formule, mais préparer les numéros quatorze et quinze d’un trimestriel, c’est déjà un beau succès. »

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