Photographie du président des Etats-Unis Donald Trump montrant la Une d'un journal titrant "Ministry of tweet" , le 28 mai au Bureau ovale de la Maison-Blanche.

Le président des États-Unis, Donald Trump, à quelques minutes de signer un décret présidentiel concernant la modération du contenu par les réseaux sociaux, le 29 mai 2020.

© Crédits photo : Pool / Getty Images North Ameica / Getty Images via AFP.

Face à Twitter, « le coup d’épée dans l’eau » de Trump

Twitter a indiqué le 26 mai que deux tweets du président des États-Unis contenaient des propos non avérés. Cette incitation à la vérification a rendu furieux Donald Trump, qui, en réponse, a engagé un combat judiciaire contre les réseaux sociaux, Twitter en tête. Retour sur cette affaire avec Jean-Éric Branaa, spécialiste des États-Unis.

Temps de lecture : 10 min
Jean-Éric Branaa est maître de conférences à l’université Paris-II, chercheur au Centre Thucydide et chercheur associé à l'IRIS. Cette interview a été réalisée en deux temps : le 28 mai à la suite de l’action de Twitter, et le 29 mai après que Donad Trump a signé l’executive order à l’encontre des réseaux sociaux.

Comment interprétez-vous la décision de Twitter vis-à-vis des tweets de Donald Trump, notamment dans le contexte américain, où le premier amendement de la Constitution garantit à tous les citoyens la liberté de s'exprimer ?

Jean-Éric Branaa : Cette question a tellement de ramifications, qu'elle pose à mon avis beaucoup plus de problèmes qu'elle n'apporte de solutions. La liberté d'expression est protégée aux États-Unis, mais elle n'est pas totale. C’est à chaque fois, pour mes étudiants une vraie surprise d’apprendre que l'on peut aller en prison pour des écrits et des discours haineux, qui sont interdits aux États-Unis, alors que par ailleurs la liberté d’expression est très étendue. On a par exemple le droit de se promener dans la rue avec un svastika sur le bras si on est dans un défilé, comme on a pu le voir à Skokie dans l'Illinois dans les années 1970, à condition que l'on ne heurte pas les populations et que l'on n’appelle pas à la haine. C'est vraiment quelque chose de très curieux cette liberté d'expression et son encadrement aux États-Unis. Par ailleurs, vous n'avez pas le droit de dire quelque chose d'affreux sur moi si c'est faux et que vous n'en avez pas la preuve — je peux vous attaquer en justice, mais uniquement après publication, car le juge doit avoir la preuve de votre publication pour pouvoir vous demander de prouver vos affirmations. C'est pour cela qu'aux Etats-Unis les vedettes se cachent énormément des paparazzis : on peut quasiment tout publier sur elles, et tout ce qu'elles peuvent faire après, ce sont des procès, mais cela ne permet pas souvent de rétablir la réputation.

Pour en venir à Twitter, il faut d'abord se demander ce que c'est, qui plus est dans le contexte actuel, à 159 jours de l'élection présidentielle. Nous sommes dans le cadre de la campagne, même si elle ne s'ouvre qu'en septembre. Je pense que Donald Trump a raison quand il dit que Twitter est en train d'interférer dans la campagne. On est déjà dans le « lourd » de la campagne avec des spots qui sortent tous les jours, des petites phrases. La question qui se pose est de savoir si Twitter peut, de cette manière, faire une incise qui fait qu'il change le cours de la campagne. C'est une question importante parce que Twitter n'est pas annoncé comme étant une publication qui va prendre parti, éclairer, renseigner, guider à la manière d'un journal, d'une télévision ou d'une radio. Pendant quatorze ans, Twitter n'est pas intervenu une seule fois et a laissé faire tout et n'importe quoi. Il y a de l'immonde comme du très bien sur Twitter. 

Certains disent que Twitter est un forum, mais moi, je ne sais pas. En revanche je sais que Twitter est une société privée, donc pas dans le domaine public, et donc il y a des règles qui peuvent s'appliquer à Twitter qui ne s'applique pas au domaine public. En s'inscrivant sur Twitter on accepte ces règles. Mais même temps c'est un réseau mondial, et c'est le problème des Gafa qui dépasse largement celui de Twitter, et qui est, à mon sens, le problème des années à venir. Je ne comprends pas comment on a laissé cette bête grossir à ce point aujourd'hui. Ce n'est même pas un État dans l'État, c'est un super État au-dessus de tous les autres, dans lequel ils sont capables d'imposer leurs règles, d'expliquer où se trouve le bien et le mal, la morale, comment il faut penser, ce qu'il faut faire ou non. Le meilleur exemple pour moi est le droit à l'oubli, qui a été mis en place par le Parlement européen. Juste après, les Gafa expliquaient qu'il adapterait eux-mêmes la loi à leur façon de faire. Et ils se sont mis à trier ce qu'ils pouvaient enlever de ce qu'on ne pouvait pas enlever, alors que le droit à l'oubli établit que c'est vous qui décidez. Je trouve cela hallucinant. Cela pose un véritable problème, car cela veut dire qu'il y a une dizaine de personnes dans le monde, à la tête des réseaux sociaux, qui peuvent décider en dehors de tout contrôle démocratique et de toute régulation, législation. 

Donald Trump a menacé de prendre des mesures contre les réseaux sociaux, mais concrètement, que peut-il faire ?

Jean-Éric Branaa : Le système américain est différent du nôtre. Ici, l’exécutif est fort et décide de l'agenda du législatif. Aux États-Unis c'est l'inverse, puisque l’exécutif suit la marche du Congrès. Mais oui, Donald Trump peut faire des choses, il a en main les décrets, les ordonnances, les ordres présidentiels, toute une panoplie d’outils qui lui permettent d'adapter les lois au moment présent. C'est une idée très importante : le Congrès avançant à sa vitesse de sénateur, il faut pouvoir agir si une urgence qui se présente.

Donc Donald Trump peut agir au niveau de Twitter. Il y a une loi de 1996, le Communications Decency Act (loi sur la décence dans les communications), et notamment sa section 230, qui fait l'objet des attaques [du président américain]. Cette section explique que les réseaux sociaux ne peuvent pas être poursuivis en justice pour ce qui est posté sur la plateforme. Cela veut dire que si vous m'insultez sur Twitter, je peux vous faire un procès à vous, mais pas à Twitter. Si on enlève cette section-là, on rend Twitter responsable pénalement et donc on l’oblige à filtrer tous les messages sous peine d'être tenu responsable en justice et condamné. Cela obligerait donc le patron de Twitter à agir, car ce serait lui qui irait en prison. C’est donc une arme atomique.

Mais [Donald Trump] va-t-il l'utiliser ? Sa porte-parole a indiqué que oui, moi, j'y crois peu. Nous sommes aujourd'hui à moins de 160 jours de l'élection présidentielle. En faisant ça, il s'expose à une réponse de Joe Biden qui va être assez simple : on dénombre 100 000 morts aux États-Unis et il n'y a pas eu grand-chose de fait contre l’épidémie de Covid-19, par contre quand Twitter signale deux de ses messages, cela entraîne une action immédiate, n'y aurait-il pas un problème ? Il y a tellement peu de gens sur Twitter, les Américains ne vont pas comprendre, d'autant plus qu'ils sont toujours en pleine crise du coronavirus, alors qu'en Europe nous commençons à en sortir. Je pense qu'il a dit ça pour faire peur, mais s'il le fait c'est qu'il est probablement en panique. Les sondages ne sont pas très bons pour lui, tandis que Biden monte. Et puis, dans la pratique, les Républicains veulent moins d'Etat, et tout d'un coup [Donald Trump] nous expliquerait qu'il agit comme dans un pays communiste. Pour beaucoup d'Américains, cela serait très difficile à avaler.

Pensez-vous que cette affaire va changer d'une manière ou d'une autre sa manière d'envoyer ses messages ? 

Jean-Éric Branaa : Pas du tout. Je l'avais écrit dans mon livre Trumpland (Privat, 2017) : Donald Trump a inventé une nouvelle communication politique. Nous avons eu le temps de Roosevelt avec les conversations à la radio au coin du feu, puis le temps de Kennedy avec l’avènement de la télévision. Avec Trump nous avons l'avènement des réseaux sociaux. Il est le président qui aura compris que les réseaux sociaux changeaient vraiment quelque chose. Souvenons-nous, il y a trois ans, lorsqu'il abusait des réseaux sociaux, partout ailleurs on disait de lui que c'était ridicule. Je me souviens d'ailleurs avoir entendu la plupart des hommes politiques français expliquer que l'on ne s'adressait pas comme ça aux électeurs français. Aujourd'hui, ils sont tous sur Twitter, avec des community managers ou des attachés parlementaires payés pour développer leur visibilité sur ce réseau social. 

Twitter donne la possibilité à Donald Trump d'avoir une communication directe avec les électeurs. Mais c'est ce que cherchent tous les hommes politiques, Trump n'est pas différent des autres. Roosevelt et Kennedy ont fait la même chose : l'intérêt était d'avoir l'oreille du peuple. Certains le font en économisant leur parole, en étant moins souvent sur le devant de la scène. Donald Trump, c'est en parlant tous les jours sur Twitter en communication directe. Mais ça marche. Trump a su capter ça au moment où ça montait. En tant que président, cela lui permet de montrer qu'il est au fait des dossiers tous les jours. Et les gens qui le suivent sont au courant de l'actualité dans le monde à travers lui. C'est quand même incroyable, et je pense qu'il va continuer ça, quoi que fasse Twitter. Je pense par ailleurs que Twitter va reculer. 

Ses conseillers lui demandent de se calmer depuis le premier jour, mais parce qu'ils n'ont pas compris. Si aujourd'hui vous êtes un petit pays perdu dans le Pacifique, vous n'avez même pas besoin d'un service de renseignement élaboré. Vous regardez juste le compte Twitter de Donald Trump et vous avez même des secrets d'État qui sont balancés. Donc pas la peine d'aller beaucoup plus loin pour savoir ce qu'il se passe. Mais le jour où il ne parle pas de vous, vous pouvez vous demander pourquoi il ne vous mentionne pas. Imaginez qu'Emmanuel Macron aille faire une visite aux États-Unis et que Donald Trump ne fasse aucun tweet à son sujet, tout le monde va titrer là-dessus, en allant jusqu'à se demander si les relations franco-américaines sont au plus mal. C'est un véritable baromètre. Trump a acquis un pouvoir phénoménal à travers son écrit, ses tweets, même si on peut les trouver dingues. C'est une forme de consécration. Si l'on fait une analyse de tous ses tweets, on s'apercevra que ça lui sert également à recréer un monde, à donner une direction.

Les questions ci-dessous ont été rajoutées le 29 mai suite à la signature du décret présidentiel par Donald Trump concernant la responsabilité des réseaux sociaux sur leur contenu.

Donald a donc signé un décret présidentiel (executive order), le 29 mai. Celui-ci porte sur la section 230. Quelles sont les implications ? 

Jean-Éric Branaa : Ce qu'il faut d'abord comprendre, c'est que cette loi a été faite dans une période où l'on essayait de lutter contre la prolifération de la pornographie sur Internet. Il y avait alors une volonté des autorités de faire en sorte que les hébergeurs agissent directement à la racine, parce qu'il était impossible d'arrêter tout ce qui se propageait, et qu'il fallait protéger les enfants. Ce à quoi les hébergeurs ont répondu que dans ces conditions il n'y aurait plus de réseaux sociaux parce que l'on ne pourrait jamais tout modérer a priori. Ils ont donc été exonéré de responsabilité pour ce qui était posté sur les réseaux sociaux, sachant qu'ils exercent quand même un contrôle, via la charte à signer lorsque l'on créé un compte sur l'un de ces réseaux.  

L'article 230 exonère donc de responsabilité les plateformes. Ce que Donald Trump dit avec son executive order, c'est qu'il retire cette section et que les réseaux sociaux vont désormais être responsables, car ils n'agissent pas selon lui comme une plateforme d'accueil, mais comme une publication. Ce qui ferait qu'ils seraient traités selon le même régime que les journaux, où les rédacteurs en chef et directeurs de publication sont responsables devant la loi de ce qu'ils publient — ce qui est bien normal, sinon il y aurait des abus. 

Précisons qu'il s'agit d'un décret, une application de la loi dans l'urgence. Comme tous les décrets aux États-Unis qui peuvent poser un problème — ce qui est généralement le cas —, il sera examiné par des juges. Ce qui veut dire que l'affaire ne sera pas résolue avant l'élection présidentielle (en novembre, NDLR). En réalité, c'est un coup d'épée dans l'eau, c'est pour cela que je pensais que Donald Trump ne le ferait pas. Il n'y avait aucune raison qu'il aille s'enfermer dans ce genre de dossier où le bénéfice potentiel est bien moindre que le risque pris. Là, il vient de se faire « corneriser ». Donald Trump a fait un décret qui devrait normalement être une loi. C'est à dire qu'il faudrait que le Congrès, qui a fait la loi, revienne dessus et change les termes de celle-ci. Parce qu'il y a de fortes chances que le juge retoque ce décret en disant que ce n'est pas la volonté de législateur, puisque si celui-ci avait introduit la section 230, c'est bien qu'il avait l'intention de faire une distinction entre les publications et les plateformes. 

Il y a donc peu de chances que le décret survive en justice. Il pourrait survivre en cour de district, l'étape qui précède la cour d'appel et la Cour suprême, si un juge partisan et/ou proche de Donald Trump est en charge de l’affaire, mais pas au-delà. Les raisons de la décision de Donald Trump ne sont pas claires, à part qu'il a agi de façon un peu inconsidérée, sous le coup de la colère, pour montrer qu'il était le plus fort. Seulement, il est le président des États-Unis, et en faisant ça, on pourrait dire qu'il se comporte presque comme le dictateur d'une république bananière. Ça ne remet pas en cause ce que peuvent faire ou pas les réseaux sociaux, ça c'est un autre problème.

Vous avez dit que Donald Trump se faisait « corneriser », qu'entendez-vous par là ?

Jean-Éric Branaa : Je trouve que Donald Trump est nerveux, dépassé par la situation en ce moment. Il était parti sur une campagne qui pour lui était assez nette, rectiligne, mais n'avait pas vu que les choses n'étaient jamais aussi simples que ça. Il peut se passer beaucoup de choses, mais Donald Trump ne le voit pas forcément. Il mise tout sur l'économie, mais s'est fait « corneriser » une première fois par la crise sanitaire. Il ne l'a pas vue venir, l'a mal gérée, notamment lorsqu'il appelait ses électeurs à ne pas y croire parce que ça aurait été une intox inventée par les démocrates. Toutes ces déclarations lui reviennent aujourd'hui en boomerang.

« Donald Trump mise tout sur l'économie, mais s'est fait « corneriser » une première fois par la crise sanitaire »

Puis la crise sanitaire a entraîné une crise économique, qui le met aussi dans une situation très complexe. Il ne peut pas agir, il est simplement en train d'espérer que cela va bien se passer. Mais les États-Unis ne sont pas encore sortis de la pandémie, Donald Trump voit les chiffres du chômage s'envoler, un PIB qui s'est écroulé. On est très loin de l'image qu'il voulait donner au moment de sa réélection. À cela s'ajoute le plan social : il est complètement dépassé par ce qui est en train de se passer à Minneapolis et dans le Kentucky. Il n'a pas su gérer la colère des Afro-américains — les premiers touchés par la pandémie —, alors que c'est la partie, de la population qu'il a le plus essayé de séduire tout le long de son mandat. Tout d'un coup, la situation lui échappe, parce qu'il ne sait pas gérer les revendications ancestrales des Noirs américains sur l'égalité, ce n'est peut-être pas dans son agenda.

Donald Trump a menacé dans un tweet d'envoyer la garde nationale pour tirer sur les « voyous », les émeutiers, ceux qui protestent contre la mort George Floyd, étouffé à terre par un policier. Et on en revient à « l'affaire Twitter », qui est liée aux autres. [Le président américain] se rajoute un conflit majeur avec le réseau social qu'il privilégie pour sa communication. C'est comme s'il se fâchait avec sa famille en réalité. Ce qu'a fait Twitter ce matin en modérant l'un de ses tweets (en invoquant les règles qui encadrent les messages glorifiant la violence, limitant ainsi sa visibilité, NDLR) est très violent. Hier, Donald Trump montrait sa force, aujourd'hui Twitter répond « même pas mal ». Là-dessus, Trump n'a plus aucune marge de manœuvre.  

Capture d'écran d'un tweet de Donald Trump partiellement masqué par Twitter car appelant à la violence.

En vous écoutant, on a l'impression que Donald Trump s'est lancé dans un combat qu'il ne peut pas gagner et même pas vraiment mener efficacement...

Jean-Éric Branaa : Pour moi c'est un combat contre-productif, point. Non seulement il ne peut le gagner, mais en plus il va s'épuiser. S'il se met à se battre contre Twitter, il offre un boulevard à Joe Biden. La plupart des gens vont se dire qu'ils ne veulent pas de ça, ils souhaitent que l'on s'occupe d'eux, pas de Twitter.

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