Les voyages en avion, moments privilégiés entre le pape et les journalistes.

Les voyages en avion, moments privilégiés entre le pape et les journalistes.

© Crédits photo : Benjamin Tejero

« Le Vatican, c'est le royaume du off »

Chaque souverain pontife impose son mode de communication. Pour comprendre comment travaillent ceux qui nous informent sur le pape François, nous sommes allés à Rome rencontrer Loup Besmond de Senneville, correspondant du journal La Croix au Vatican.  

Temps de lecture : 10 min

Sous les mosaïques de la basilique Saint-Paul-hors-les-Murs, un kilt a rejoint les aubes des ecclésiastiques rassemblés autour de l'autel. L'air de cornemuse qui s'élève clôt une messe célébrée en mémoire d'Elizabeth II. Bientôt, les religieux repartent en procession, et un jeune civil barbu vêtu d'un pantalon rouille s'approche d'un cardinal. Le premier est Loup Besmond de Senneville, l'envoyé spécial permanent à Rome du journal La Croix ; le second est Mgr Paul R. Gallagher, le secrétaire pour les relations avec les États, c'est-à-dire le ministre des Affaires étrangères du pape. Le cardinal, qui a vu venir le journaliste, l'esquive. Ce dernier pivote sur lui-même et se rabat sur une grappe d'ambassadeurs. Les mains croisées dans le dos, il tente d'arracher des rendez-vous et glane des bribes d'infos pour nourrir ses enquêtes en cours. Il ne sort pas de carnet : plus personne ne lui adresserait la parole. « Le Vatican, c'est le royaume du off, pose-t-il. Personne ou presque n'a le droit de parler à la presse. »

Une cérémonie, trois tweets 

Pendant la messe, Loup Besmond de Senneville n'a pas communié. Lorsqu'il a été nommé à Rome, en 2020, l'été de ses 35 ans, ce catholique pratiquant s'était fixé une ligne de conduite : communier quand il assisterait à la messe à titre personnel ; s'abstenir quand ce serait « pour le boulot ». Depuis, cette règle a été révisée : il communie quand il vit « un moment spirituel ». Ce mercredi matin, ce n'était vraiment pas le cas. Il a passé la moitié de la cérémonie sur son smartphone. Trois tweets postés, et de multiples textos échangés avec des collègues de son journal. Enjeu de leur discussion : Loup Besmond de Senneville a eu vent d'une prochaine visite au Vatican d'Emmanuel Macron ; le rubricard chargé du suivi de l'Élysée tentera de recouper le tuyau de son côté.

Petits fours

La date de ce voyage a été glissée à l'oreille du vaticaniste la veille au soir, dans les sublimes jardins de la Villa du prieuré de Malte, sur l'Aventin, où la nouvelle direction de l'Ordre de Malte — puissante organisation récemment décapitée et reprise en main par le pape — donnait une réception. S'y pressaient quantité de monsignori, de princesses, de militaires et de diplomates. Naviguant entre les petits fours, les coupes de champagne, les verres de spritz et les mini-babas au rhum, Loup Besmond de Senneville — qui, lui, était à l'eau — a enchaîné les conversations avec des sources actuelles ou potentielles. « Ici, commente-t-il, les gens marchent au contact personnel. Ils ont besoin de te voir plusieurs fois pour t'accorder leur confiance. » 

« Sous François, on se tourne vers les latinos pour mieux comprendre la pensée du pape »

En ce début d'automne, il démarche des interlocuteurs susceptibles de lui dévoiler les dessous des négociations entre le Vatican et la Chine. Et cherche à rencontrer des théologiens latino-américains. « Sous Benoît XVI, les réseaux allemands étaient de bonnes sources, rapporte-t-il. Sous François, on se tourne vers les latinos pour mieux comprendre la pensée du pape. Par exemple, sur l'homosexualité : il y a une tension entre l'interdit doctrinal et une forme d'accueil pastoral. On peut y voir de l'hypocrisie, une contradiction. Les latinos nous disent : "Vous, les Européens, vous placez la doctrine en premier, et elle est censée s'appliquer comme une loi. Nous, nous partons de la réalité concrète, on essaye de faire avec, et de tendre vers l'idéal qu'exprime la doctrine." » 

À Saint-Paul-hors-les-Murs, le sonneur de cornemuse s'est éclipsé. Loup Besmond de Senneville enfourche son scooter — un Peugeot (« Les Vespa sont vraiment trop chers ») — et dévale les pavés romains. Il se gare devant un magasin de souvenirs religieux, via della Conciliazione, à 200 mètres de la place Saint-Pierre, et s'engouffre, comme chaque matin, dans les locaux de la Sala Stampa — la salle de presse du Vatican. À l'entrée : quarante casiers postaux gris et une serpillière fatiguée au pied d'une fontaine à eau. Au centre : une très longue table en bois. Tout autour : des cabines de travail louées à l'année. La Croix dispose d'une place dans le box numéro 2. Trois autres médias français consentent à un tel investissement : l'AFP, l'hebdomadaire La Vie, et i.média, une agence spécialisée dans l'actualité vaticane. 

Seuls trois médias français disposent d'un box de travail à l'intérieur de la Sala Stampa, la salle de presse du Vatican.
Quatre médias français disposent d'un box de travail à l'intérieur de la Sala Stampa, la salle de presse du Vatican.

Luigi Villano pénètre à son tour dans cette pièce calme et clairsemée. Il dépose un exemplaire de La Croix à l'extrémité de la table, où sont déjà disposés l'Avvenire et L'Osservatore Romano. Au cours de sa tournée, ce coursier distribue une centaine d'exemplaires du quotidien du groupe Bayard à travers le Vatican : au secrétariat du pape, aux responsables de son administration, à certains ambassadeurs, à quelques cardinaux. « Les monsignori d'un certain âge sont contents de disposer d'une version papier, constate-t-il. Mais pour nous tous, la technologie a tout changé. Maintenant, tout est disponible sur Internet, plus encore depuis la pandémie, et beaucoup de journalistes n'ont plus de raison de venir ici. Avant, ici, c'était noir de monde. Et quand le portier annonçait la livraison du bollettino, c'était la ruée. »

Bollettino dans la boîte mail

Même si nombre de services du Vatican restent adeptes du fax et des messages manuscrits, le bollettino, ce journal officiel du Saint-Siège, est désormais envoyé par e-mail à midi pile. D'ailleurs, c'est l'heure : sur l'écran de son ordinateur — où sont ouvertes les applications WhatsApp, Outlook, Tweetdeck, Evernote, Deepl (un service de traduction) et le système de gestion de contenus de La Croix — Loup Besmond de Senneville parcourt le document. Un voyage du pape au Bahreïn est annoncé. 12 h 01 : il transmet l'info à ses collègues sur le groupe WhatsApp du service religion de sa rédaction. 12 h 02 : il la tweete. 12 h 11 : l'AFP publie une dépêche sur le sujet. 12 h 15 : Loup Besmond de Senneville prépare un court article sur ce voyage, sa cheffe de service vient de lui en passer commande.

Entre-temps (soyons précis : à 12 h 03) le journaliste a prévenu sa femme. Car il ira, évidemment. Les voyages du pape ont laissé des souvenirs impérissables à ses prédécesseurs, tous ceux qu'il a interrogés le lui ont répété. Arrivé dans un Vatican mis sous cloche par le Covid, le journaliste a dû ronger son frein jusqu'au printemps 2021. Le pape s'est alors envolé pour l'Irak. Dans une église de Karakoch, « qui trois ans plus tôt était un stand de tir pour Daech », Loup Besmond de Senneville a vécu « un moment humain et spirituel assez fort ». Il a depuis couvert cinq autres périples papaux : en Hongrie et en Slovaquie ; à Chypre et en Grèce ; à Malte ; au Canada ; au Kazakhstan. 

« À chaque voyage de François, on se demande si ce n'est pas le dernier »

Dans l'avion, le pape a l'habitude de venir saluer un à un les quelque 70 journalistes qui l'accompagnent. De brèves conversations s'engagent. Certains lui remettent des dessins réalisés par leurs enfants. D'autres lui demandent de bénir une médaille ou un chapelet. Tous scrutent la détérioration de son état physique. « À chaque fois, on se demande si ce n'est pas son dernier voyage, constate Loup Besmond de Senneville. Tu me diras, pour Jean-Paul II, on s'est posé la question pendant dix ans. Mais pour François, une renonciation, à la suite de Benoît XVI, a toujours été une option. » Le journaliste essaye de « ne pas être obsédé par ça ». Mais il documente la manière dont François prépare l'avenir. « Lorsque la pape réunit 200 cardinaux du monde entier pour qu'ils fassent connaissance, c'est difficile de ne pas y voir la première étape du conclave. »

L'art de déchiffrer

L'interprétation des signes est l'une des disciplines majeures des vaticanistes. Ils ont ainsi l'habitude d'éplucher La Civiltà Cattolica, une revue jésuite considérée comme un organe de communication officieux de la papauté. « Mon prédécesseur avait été en poste en URSS et au Vatican, raconte Iacopo Scaramuzzi, de La Repubblica. Il avait été frappé par les similitudes entre les deux postes : l'importance des sous-textes, la lecture des détails, l'art de déchiffrer le sens d'une virgule dans la Pravda comme dans L'Osservatore Romano. C'est l'absence de transparence qui veut ça. » 

« Autrefois, des cardinaux venaient volontiers discuter avec les vaticanistes »

Sous les plafonniers circulaires de la salle de presse — qu'en ce lieu on peut comparer à des auréoles extra-larges — flotte une indéniable nostalgie. « La dimension humaine a beaucoup changé », souligne Michela Nicolais, journaliste à l'agence italienne SIR. Autrefois, décrit-elle, des cardinaux venaient volontiers discuter avec les vaticanistes. Et, plusieurs fois par jour, le directeur de la salle de presse prenait le temps de répondre à leurs questions. Ce n'est plus le cas. Mais la numérisation des usages n'est pas seule en cause. 

Court-circuit

Élu pour réformer l'Église, François n'a eu de cesse de réduire le poids de la bureaucratie. Une méfiance réciproque s'est installée entre lui et la Curie, dont l'appareil de communication fait partie. Conséquence : ce pape court-circuite ses propres services de communication. Ce qui, évidemment, ne facilite pas la circulation de l'information. « Tout est devenu plus complexe, il y a beaucoup de pesanteurs », abonde Anna Kurian, de l'agence i.media. Elle réfléchit un instant, les yeux levés vers une VHS échouée sur son étagère, et ajoute : « Au fond, ce pape nous force à sortir de notre box, à travailler notre réseau, à aller chercher du off. » 

Ce pape déconcertant n'hésite pas non plus à décrocher son téléphone pour appeler directement des journalistes. Certains sont ses amis depuis des décennies, comme Elisabetta Piqué, du quotidien argentin La Nación, avec qui il discute de l'évolution de la guerre en Ukraine lorsqu'elle est sur le front, et à qui il fait parfois passer des messages. 

« Une fois que vous êtes identifié par le pape, tout est dans le dosage de l'insistance »

Les vaticanistes ont compris que pour être conviés dans la chambre 201 de la résidence Sainte-Marthe, où François a établi ses quartiers, il fallait parvenir à créer une forme de lien personnel. « Une fois que vous êtes identifié par le pape, tout est dans le dosage de l'insistance », estime Sébastien Maillard, l'un des prédécesseurs de Loup Besmond de Senneville. En 2015, il avait profité d'un trajet en avion pour remettre une lettre au pape — immédiatement transmise à son assistant. Deux mois plus tard, au cours d'un nouveau déplacement, le journaliste avait demandé au pape s'il avait bien lu son courrier. Dans l'incertitude, il lui avait tendu une copie de son argumentaire. Cette-fois, François l'avait glissée dans sa poche. Lors du voyage suivant, le pape lui avait lancé : « On va la faire, cette interview. Je t'appelle. » 

Inflexion

Des interviews, François en accorde beaucoup. « Il se met en discussion avec les médias, observe Iacopo Scaramuzzi, le vaticaniste de La Repubblica. Il est conscient qu'il a affaire à des interlocuteurs libres, pas à des fidèles obéissants qui attendent qu'on fasse tomber sur eux la vérité. Par rapport à ses prédécesseurs, c'est une inflexion frappante quand on écoute la voix de François. »

Cette voix, la voici qui retentit dans la Sala Stampa, où les principales allocutions du pape sont retransmises. Celle-ci est prononcée dans un centre d'accueil pour migrants de Rome, quelques jours après la victoire de Giorgia Meloni aux élections législatives italiennes. Loup Besmond de Senneville apostrophe un collègue : « Tu vois du Meloni, même en cherchant bien ? » Mais les journalistes ne relèvent aucune allusion politique. La prise de parole suivante leur offre plus de matière : le souverain pontife révèle qu'il a tenté une médiation pour faire libérer 300 prisonniers ukrainiens. Loup Besmond de Senneville y consacrera un bref article. « Certains jours, le pape fait six ou sept discours. J'essaye d'isoler ce qui me semble important. C'est d'abord ça, mon travail : analyser la parole d'un mec. »

Partir en courant

Difficulté de l'exercice : le « mec » en question, par crainte des blocages de sa propre administration, publie des textes fondamentaux sans prévenir. Ce fut le cas, en mars dernier, pour la nouvelle constitution de la Curie. C'était un samedi, Loup Besmond de Senneville se promenait tranquillement en famille dans le parc de la Villa Pamphilj quand la nouvelle est tombée : « Je me revois les planter là et rentrer en courant. »

Avec le refus d'organiser des briefings pour les journalistes, cette « incapacité à anticiper » constitue l'un de ses principaux griefs vis-à-vis de l'administration vaticane. Un jour qu'il en faisait la remarque à l'un des responsables de la Sala Stampa, celui-ci lui a répondu : « Ci vuole tempo per essere più veloci » (Il faut du temps pour être plus rapide). Loup Besmond de Senneville a imprimé la phrase et l'a punaisée au-dessus de son bureau, tout près d'une multitude de feuillets adhésifs repositionnables reproduisant l'organigramme pontifical. 

Espiègleries

Ce bureau se situe dans le grand appartement où se succèdent, tous les quatre ans en moyenne, les envoyés spéciaux permanents de La Croix et leur famille. C'est là qu'il travaille l'après-midi, qu'il rédige ses enquêtes et sa chronique du week-end où pointent parfois — fait rare dans son journal — des phrases espiègles et ironiques. 

« Ma foi ne m'empêche pas de dire ce qui déconne dans l'institution »

À ses débuts, il était plutôt attiré par la politique et les questions européennes. Il ne se voyait « pas trop » travailler sur les questions religieuses. « Je craignais un truc un peu pieusard », formule-t-il. Aujourd'hui, il assure que sa croyance ne l'encombre pas dans son travail. « Ça ne m'empêche pas de dire ce qui déconne dans l'institution dont je fais partie. Les scandales peuvent abîmer l'image que je m'en fais, mais ça n'impacte pas ma foi. » Et puis, suggère-t-il, c'est précisément parce que La Croix est un journal catholique qu'il s'agit de « contribuer à libérer la parole » et « faire œuvre de vérité »

Vue sur jardin

Dans le séjour, des bibliothèques accueillent des volumes de poésie et une bouteille de Ricard jouxte un « coin prière ». Les baies vitrées ouvrent sur un jardin avec vue sur le dôme de Saint-Pierre. « C'est aussi un outil de travail, on peut y organiser des dîners », expose Loup Besmond de Senneville. Son rôle semble ne jamais s'arrêter. Il ne s'en plaint pas, il dit que « ça fait partie du truc » : quatre années passent vite et méritent d'être vécues « à fond ». Et puis, ces soirées de travail ne sont pas désagréables... L'heure avançant, face à cette vue grandiose, des confidences s'échangent, les langues se délient. Avant de se coucher, le journaliste notera les informations glanées. Sans pour autant s'illusionner. Il sait que, quelques heures plus tard, il recevra des messages ainsi tournés : « Je vous rappelle que ce qu'on s'est dit est off. »

Les correspondants au Vatican s'engagent en général à passer quatre années à Rome.
Les correspondants au Vatican passent en moyenne quatre années à Rome. Le poste est tournant.

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