Gender Derby, Cheffe et Patience mon amour

© Crédits photo : Camille Langlois, Camille Ducellier, Camille Duvelleroy

« Filmer en vertical, c'est comme regarder par la fenêtre »

En rupture avec les codes  du cinéma, le format portrait est omniprésent sur les réseaux sociaux. Est-ce que s'en emparer modifie la manière de raconter des histoires ? Des vidéastes téméraires témoignent.

Temps de lecture : 6 min

Elle n'avait pas prévu d'être une pionnière. À vrai dire, au départ, la réalisatrice Camille Ducellier était même un peu réticente. Tourner cette série au format vertical, c'était une idée de son producteur, Romain Bonnin : il voulait la proposer à une appli à la mode, une plateforme diffusée uniquement sur les smartphones. Et puis, comme il était question de transidentité, il trouvait judicieux de « déconstruire les formats ». Il y avait une certaine cohérence.

La cheffe opératrice, Camille Langlois, n'était « pas enchantée » non plus par la perspective de livrer des images verticales. Elle redoutait « un rendu pas très cinématographique ». Mais lorsque les deux Camille se sont retrouvées pour procéder à des essais dans un skatepark bruxellois, « un monde s'est ouvert ». Elles ont compris qu'en changeant le sens de la caméra, elles faisaient aussi le deuil de leurs réflexes. Elles ont plongé dans la joie des tâtonnements et de l'invention.

D'un coup, ont-elles constaté, « les plans classiques le sont beaucoup moins, tous les cadres deviennent prétexte à jouer ». Le format vertical, témoignent-elles, est « créateur de sensations, de décalages, d'effets étranges ». Un exemple ? « En vertical, quand on filme du dessus une personne allongée, on peut avoir l'impression qu'elle est debout, ça crée quelque chose de bizarre. »

CHEF·FE, série documentaire réalisée par Camille Ducellier, a remporté le « Prix Nouvelles écritures » décerné par la SCAM lors du FIPADOC 2020.

Ensemble, les deux jeunes femmes ont tourné trois séries verticales : Gender Derby (2018), Chef-fe (2020) et Sorcière Lisa (2021). La première recourt volontiers au split-screen et aux effets ; la troisième est plus épurée. Ces expériences leur ont légué quelques certitudes : si l'horizontal sied aux groupes, aux foules, aux mouvements amples et aux paysages, le vertical met en valeur les chutes et les ascensions ; le vertical est le format-roi pour les portraits, pour montrer le corps humain, l'intimité, et suggérer l'intériorité : l'air dégagé au-dessus des personnages est propice à la rêverie et à la spiritualité ; le format vertical est aussi efficace pour faire des mises en abîme, suggérer des passages et des cheminements. « Filmer en vertical, c'est comme regarder par la fenêtre », dit Camille Langlois.

Torticolis

Au mois d'août 2022, de semblables épiphanies ont eu lieu à Nice. Dix jeunes gens étaient rassemblés au sein de la « TikTok académie des créateurs » - une formation de trois semaines dispensée par l’ENS Louis-Lumière aux Studios de la Victorine et à la Villa Arson. « C'est très excitant parce qu'on n'est pas dans nos charentaises », s'enthousiasme la réalisatrice Angela Soupe, qui co-encadrait cette promo. « Il faut trouver des solutions nouvelles », dit-elle. Et ne pas être sujet aux torticolis : « Le matériel de tournage et notre logiciel de montage n'était pas adapté au vertical. Du coup, on passait notre temps à regarder les images la tête penchée. »

Lorsque Camille Ducellier et Camille Langlois se sont lancées, et qu'elles ont voulu comprendre « la grammaire » du vertical, les seules inspirations qu'elles aient repérées avaient été rassemblées à Katoomba, dans le sud-est de l'Australie. C'est là qu'un frère et une sœur, tous deux réalisateurs, Adam et Natasha Sébire, créèrent en 2014 le Vertical Film Festival — en marge d'un festival d'escalade — pour encourager leurs pairs à explorer le potentiel esthétique de ce format. À cette époque, filmer délibérément en vertical passait pour une hérésie. Cela ne pouvait être qu'un accident, un symptôme de gaucherie ultime ou d'analphabétisme numérique.

« J'ai aussi fait une série carrée. Et si le sujet s'y prête, j'aimerais bien faire un film rond. »

Adam Sébire, lui, expliquait qu'il était temps de se libérer de la standardisation voulue par l'industrie du cinéma puis par les fabricants de téléviseurs. « En 2019, j'ai fait le tour du monde pour donner des conférences aux créatifs de Facebook », raconte-t-il. Son sujet : cinq cents ans d'histoire d'imagerie verticale. « Ma conclusion était qu'il est idiot de limiter les artistes à un ou deux formats d'image, en particulier à l'ère numérique. Les cinéastes devraient choisir leur format en fonction de ce qu'ils essaient d'exprimer. Sergueï Eisenstein plaidait déjà en ce sens au début des années 1930. » Camille Ducellier ne dit pas autre chose : « J'ai aussi fait une série carrée. Et si le sujet s'y prête, j'aimerais bien faire un film rond. »

Aujourd'hui, Adam Sébire filme les traces du changement climatique. Il vit dans un fjord, au nord du cercle polaire arctique, et il a le blues des précurseurs : « La brève ère de l'exploration des possibilités du format vertical est largement révolue, pense-t-il, et ça m'attriste. »

Habitudes

Certains indices lui donnent raison. Les applis qui avaient l'ambition de devenir des « Netflix du smartphone » (Blackpills, Quibi, Vertical…) et de stimuler la production de séries verticales ont soit fermé prématurément, soit radicalement changé de projet. Slash, l'offre numérique de France Télévisions destinée aux jeunes adultes — qui a diffusé deux des trois séries de Camille Ducellier — n'a « plus de projet de création en vertical », confie son directeur, Antonio Grigolini. « C'est très compliqué de justifier des investissements lourds dans la création pour une part des usages qui reste limitée, avance-t-il. Et puis, politiquement, on ne veut pas financer la création au bénéfice des plateformes. » Ni l'industrie du cinéma ni les chaînes de télé n'ont de raison de changer leurs habitudes. Et les players vidéos restent massivement configurés pour l'horizontal.

En revanche, le vertical triomphe sur les réseaux. Mieux : « Notre monde est en vertical », s'enthousiasme Camille Duvelleroy. Outre qu'elle est la troisième Camille à surgir dans cet article, cette scénariste et réalisatrice d'histoires interactives a la particularité de n'avoir jamais tourné en horizontal. Elle a l'impression que le vertical « capte mieux le vivant ». Et puis, elle trouve ça beau, tout simplement. Beau comme une photo de mode. Beau comme une affiche de cinéma. Beau comme un smartphone au creux d'une main.

« Si tu filmes en large, tu perds l'empathie »

Après avoir conçu un feuilleton dessiné diffusé sur Instagram et une BD documentaire interactive pensée pour les mobiles, elle a réalisé Patience mon amour (2021), une série en 31 épisodes diffusés comme des stories sur le compte Arte à suivre, où la chaîne franco-allemande propose régulièrement des séries en vertical. Camille Duvelleroy a joué avec le cadre (« Si on cadre bord cadre, et qu'un personnage tape dans un mur, on a l'impression qu'il touche la bordure du téléphone ») et « le hors-champ gigantesque du vertical ». Elle a exclu tous les plans larges parce que « si tu filmes en large, tu ne vois pas les visages de tes personnages et tu perds l'empathie ». Elle dit : « J'ai pas le temps de perdre les spectateur.ice.s sur l'émotion. » Elle reformule : « Sur les réseaux, le public est très exigeant, il a besoin de comprendre en très peu de temps. »

Patience mon amour, série documentaire en 31 épisodes réalisée par Camille Duvelleroy. 

Trois secondes

Parce qu'il sont massivement visionnés sur mobile, où une notification peut à tout moment vous laisser croire que vous avez quelque chose de plus urgent à faire, les contenus verticaux impliquent une forte efficacité narrative. « Les trois premières secondes sont intransigeantes », martèle le vidéaste Antton Racca (3,9 millions d'abonnés sur TikTok). « Sur Youtube, une vidéo pouvait marcher sur le long terme. Sur TikTok, il faut qu'elle marche tout de suite, ou elle disparaît. » Alors, si une vidéo postée sur TikTok ne « prend » pas, si elle est trop rapidement « swipée », il la retire, reprend son montage, et poste une version alternative.

Camille Ducellier, elle, essaye de « ne pas clipper, ne pas dynamiser à outrance ». Résister à la frénésie ambiante reste un défi. Le jeune réalisateur Dylan Suillaud (passé par la classe alpha de l'INA) oscille ainsi entre le désir de continuer à explorer les possibilités formelles offertes par le vertical et l'envie de se libérer des contraintes de TikTok et de son algorithme, de remettre sa caméra à l'horizontal. Il se prend alors à rêver de cinéma. En général, ce sont ces moments-là que choisissent ses potes ou son demi-frère pour lui dire que ses créations ont beau être géniales, ils n'iront jamais voir un film en salle.

Ne passez pas à côté de nos analyses

Pour ne rien rater de l’analyse des médias par nos experts,
abonnez-vous gratuitement aux alertes La Revue des médias.

Retrouvez-nous sur vos réseaux sociaux favoris

À lire également