vincent bolloré

Vincent Bolloré en avril 2018. 

© Crédits photo : Éric Piermont/AFP.

« Le sujet serait passé beaucoup plus inaperçu si Bolloré ne nous avait pas attaqués »

Vincent Bolloré intrigue, choque et n’est pas tendre avec celles et ceux qui enquêtent sur lui. Entretien avec Tristan Waleckx, co-auteur de « Vincent Bolloré, un ami qui vous veut du bien », diffusé sur France 2 en 2016. Un portrait-enquête qui lui a valu six procès.

Temps de lecture : 9 min

Tristan Waleckx est présentateur de « Complément d’enquête » (France 2) depuis septembre 2021. Avec Matthieu Rénier, il a coréalisé « Vincent Bolloré, un ami qui vous veut du bien ? »,  diffusé en 2016 et pour lequel ils ont reçu le prix Albert-Londres. Ce reportage porte sur les activités de Vincent Bolloré en Afrique, notamment sur les conditions de travail dans plusieurs de ses champs de palmiers, et sur les liens de l’homme d’affaires avec l’État camerounais. 

Quel a été l’événement déclencheur de votre enquête sur Vincent Bolloré ?

Tristan Waleckx : C’est le fameux été 2015, celui de l'arrivée tonitruante de Vincent Bolloré chez Canal + via Vivendi : il y a eu l’imbroglio autour des Guignols, la disparition du « Zapping », le départ de la moitié de la rédaction… Une séquence sanglante. Cela faisait quelques années que « Complément d’Enquête » réalisait des portraits, en retraçant les parcours de personnalités publiques, politiques, sportives, et donc également des grands patrons. Nous réfléchissions déjà à enquêter sur Vincent Bolloré, qui est typiquement le genre de personnage qui nous intéresse. Il y a la dimension fascinante de la saga familiale, de la reprise de la papeterie de ses ancêtres au développement de batteries électriques, mais aussi tout un champ d’investigation possible, notamment sur ses affaires africaines dans les plantations ou dans les transports, sujets sur lesquels il ne veut absolument pas communiquer. En tout, nous avons mis six mois à boucler le reportage.

Lorsque vous avez commencé à enquêter sur Vincent Bolloré, vous êtes-vous dit que ça allait être une enquête comme les autres, aviez-vous un référentiel ?

J'avais déjà enquêté sur Bernard Arnault, autre grand patron détenant des titres de presse, et ça avait été l'enquête la plus compliquée de toute ma carrière. J'imaginais bien, en enquêtant sur Vincent Bolloré, que ce serait au moins aussi ardu. À l'époque, j’avais déjà travaillé sur des dossiers politico-financiers, comme les affaires Bygmalion ou Cahuzac. Les enquêtes les plus compliquées sont celles qui touchent à des intérêts financiers puissants.

En quoi cette enquête était-elle différente des autres?

Pendant sa fabrication, il y a eu des moments compliqués, comme notre tournage au Cameroun. Tout d’abord, nous n’avons jamais réussi à obtenir de visa professionnel pour nous y rendre. Pire, lorsque j'ai fait ma première demande, une personne de l’équipe Bolloré m’a appelé pour me dire « Ah tiens, vous êtes au courant qu’une équipe de France 2 aurait fait une demande de visa presse pour tourner au Cameroun ? ». J’ai trouvé ça étonnant que le groupe Bolloré soit prévenu de notre demande avant même que nous ayons une réponse. D'ailleurs, nous n’avons jamais obtenu ce visa et nous sommes partis avec des visas touristiques.

« Alors, vous êtes allés faire les malins ? Je vous avais dit que vous auriez des problèmes si vous alliez au Cameroun »

Une fois au Cameroun, ça ne s’est pas arrangé. Nous avons tourné dans les plantations puis à la gare de Yaoundé, propriétés de Vincent Bolloré. Au bout de deux minutes de tournage à la gare, on nous a emmenés au commissariat, où nous sommes restés quatre ou cinq heures, avant d’être relâchés. Nos rushes ont été détruits, mais nous avions heureusement fait des copies. En sortant du commissariat, j’ai reçu un coup de fil du directeur de la communication de Bolloré me disant : « Alors, vous êtes allés faire les malins ? Je vous avais dit que vous auriez des problèmes si vous alliez au Cameroun. » Encore une fois, ce n’est pas quelque chose d’habituel.

Donc vous diriez que c’était une enquête « inhabituelle » ?

Je ne dirais pas ça non plus. Travailler sur Bernard Arnault, par exemple, était très compliqué aussi. Tout n’a pas été normal au cours de cette enquête. On s’est notamment aperçu que les services de sécurité de LVMH avaient pris en filature et photographié une équipe de tournage, que des pressions avaient été exercées sur Benoît Duquesne — présentateur de « Complément d’enquête » à l’époque — ou encore qu’une fausse plainte avait été déposée. Avec Vincent Bolloré, il s’est juste passé des choses… différentes. Le reportage est diffusé en avril 2016, les quelques retours de proches de Bolloré que je reçois alors tiennent du « Bravo et merci », « on s'attendait à pire », etc. Tout bascule en juillet. À ce moment-là, je reçois une première assignation devant le tribunal de commerce : Vincent Bolloré attaque France Télévisions pour dénigrement, pas pour diffamation, et réclame 50 millions d'euros à France 2. Ça, c’est complètement inhabituel. On a appris quelques mois plus tard qu'il avait aussi porté plainte pour diffamation devant le tribunal de Nanterre, puis qu’il y avait une troisième plainte, également pour diffamation, devant le tribunal de Douala via la société Socapalm. À l’époque, le Cameroun était à la 137e place du classement de Reporters sans frontières (RSF) sur la liberté de la presse. La diffamation y est un délit puni de la prison ferme, et pour lequel on peut faire de la détention provisoire.

Pourtant, notre sujet n’est pas un brûlot, le style d’écriture de « Complément d’enquête » n'est ni à charge ni à décharge, nous évoquons les réussites et les zones d'ombre. Il est normal qu'une personne qui s’estime diffamée puisse porter plainte, et nous avons l'habitude des petits coups de pression. Mais là où je me suis dit que ce qui nous arrivait était anormal, c’est quand nous avons été attaqués à trois reprises sur trois bases différentes, et qu’on nous a réclamé à chaque fois des sommes astronomiques et des peines sévères. Au pénal, c’était  450.000 euros qui nous étaient réclamés, dont 150.000 euros que je devais payer moi-même. On a gagné en première instance, en appel et en cour de cassation, ainsi qu’au tribunal de commerce, et en appel au civil. Nous avons donc gagné cinq des procès qui ont eu lieu, et nous attendons encore celui qui doit se tenir au Cameroun. Les frais d'avocats pour France Télévisions se comptent en centaines de milliers d'euros. Même si nous avons gagné et que Vincent Bolloré a été condamné à nous rembourser nos frais de procédure, c’est une somme forfaitaire qui nous est reversée, bien moindre que les frais engagés. J’ai la chance d'être à France Télévisions, d’avoir été pleinement soutenu par ma direction et la présidence, mais si j’étais journaliste dans une boîte de production, il serait peut-être plus compliqué de payer autant de frais de justice...

Que retenez-vous de la bataille judiciaire provoquée par votre enquête ?

J’y vois du positif : nous avons gagné à chaque fois, et ça donne confiance dans la justice française. Mais il y a aussi du négatif : même si vous gagnez, vous y laissez des plumes, du temps et de l'argent. Il est nécessaire de provisionner beaucoup d'argent pour des frais d'avocats. Cela peut être fortement dissuasif pour les journalistes d'investigation, même si vous êtes dans votre bon droit et que vous gagnez devant les tribunaux. C’est bien simple : j’ai eu cinq procès à France Télévisions, les cinq étaient contre Bolloré. Je n'ai jamais vécu ça et lorsque je discutais avec le service juridique de France Télévisions, mon cas était assez unique. 50 millions d'euros réclamés au groupe, je crois que c'est un record absolu. Heureusement, il reste assez singulier, mais ça montre qu’il faudrait une législation contre les procédures-bâillons, qui n’ont d’autre but que de faire taire les journalistes.

Et vous n’êtes pas la première personne à être attaquée de cette façon par Vincent Bolloré.

Non, et d’ailleurs, quand j’ai reçu toutes ces plaintes, j’ai fait des recherches et je me suis rendu compte que des consœurs et des confrères de France Inter, Libération, Médiapart et Les Inrocks étaient aussi passés par là. On a créé une espèce de petite mailing list de trente, quarante personnes, qui avaient toutes travaillé sur les affaires africaines de Vincent Bolloré. C'est complètement inédit, je ne connais pas d'autre personne qui ait attaqué autant de gens en diffamation. Nous nous appelions entre nous le « club des inculpés de Bolloré » et nous nous tenions au courant de nos dates de procès. On s’échangeait nos dossiers judiciaires, nos jurisprudences... Il y avait un véritable esprit d’entraide. Jean-Pierre Canet et Nicolas Vescovacci, qui ont réalisé le documentaire censuré par Canal+ sur le Crédit Mutuel-CIC puis écrit un livre, Vincent tout-puissant (JC Lattès, 2018), en font également partie. Benoît Collombat (France Inter), qui a été attaqué à plusieurs reprises par Vincent Bolloré, nous a fait intervenir en tant que témoins lors de son dernier procès, qu’il a gagné. Et d’ailleurs, on accueille les futurs inculpés avec plaisir ! (Rires.)

Pensez-vous que Vincent Bolloré attaque en justice en ayant en tête de gagner ses procès ?

Je le pense, oui, car il y met les moyens. Le dossier contre nous, documents plus conclusions, faisait quasiment 3 000 pages. Beaucoup d’efforts ont été investis pour faire croire que nous avions, au choix, mal fait notre travail ou menti. Dans certaines parties du dossier, on nous prête des propos, des mots, qui n’apparaissent pas dans le reportage. Le dossier d’accusation évoquait notamment le fait que j’aurais dit, dans le reportage, que Vincent Bolloré était un « négrier ». Ce qui m’a vraiment étonné, et je me suis posé des questions. Sous ce passage, il y avait un renvoi à une page ultérieure du dossier, bien plus loin. Je l’ai consultée, et il est écrit que le terme « négrier » est en fait employé dans un commentaire posté par un internaute sous la bande-annonce du reportage, avant même sa diffusion ! Il y a aussi l’enfant que l’on voit dans l'enquête, qui travaille dans une plantation avec des gants troués. Vincent Bolloré se répandait dans tout Paris, expliquant que nous aurions travesti la vérité, que ce n’était pas un enfant mais bien un adulte, qu’un huissier avait pu le constater, etc. Le Canard Enchaîné a révélé qu’il s’agissait réellement d’un mineur et qu’il avait été forcé de mentir face à l’huissier. Ce même jeune avait à l'époque porté plainte sur place contre Vincent Bolloré pour diffamation et subornation de témoin. Donc oui, je pense qu'il espère quand même gagner, car tout ça demande beaucoup d’efforts, et faire condamner France Télévisions lui aurait permis de fanfaronner.

La direction juridique, ou en tout cas les avocats de France Télévisions, avaient-ils pris des précautions particulières avant que l’enquête soit lancée puis diffusée ?

Non, je ne crois pas, pas plus que sur un autre sujet. Il y a toujours un visionnage juridique avant la diffusion d'un reportage, et comme nous faisons bien notre travail, il n’y a pas de problème. Il n’y a pas eu de précautions particulières avec Vincent Bolloré.

Plus ça l’embête, plus il faut montrer que ça l’embête, plus il faut montrer ce que nous avons trouvé

Avec le recul, ces attaques de Vincent Bolloré contre France Télévisions et vous ont été assez contre-productives pour lui, non ?

Effectivement, et c'est ce qu'on appelle l'effet Streisand. C’était également l’une de nos réflexions au sein du groupe des inculpés de Bolloré : plus ça l’embête, plus il faut montrer que ça l’embête, plus il faut montrer ce que nous avons trouvé. Ces attaques systématiques peuvent avoir un effet dissuasif sur celles et ceux qui veulent enquêter. Par contre, en termes de stratégie de communication, je crois que ce n’est pas la chose la plus habile qu’il ait faite, même s’il se fiche probablement d’être populaire. Il est certain qu’à chaque procès, à l’époque, on parlait encore un peu plus de notre enquête. En général, lorsque nous avons un problème juridique sur nos sujets, ils sont retirés du replay et n’y retournent qu’une fois le procès gagné. À l’époque, notre affaire avait une telle résonance, notamment après le prix Albert-Londres, que Delphine Ernotte avait pris la décision de remettre le sujet sur notre plateforme, de le diffuser, et surtout de communiquer là-dessus. Je suis persuadé que le sujet serait passé beaucoup plus inaperçu si Bolloré ne nous avait pas attaqués.

Pensez-vous avoir reçu, Matthieu Rénier et vous, le prix Albert-Londres non seulement pour la qualité de votre reportage mais également en raison du contexte et des attaques dont vous étiez la cible ?

C'est tout à fait possible que le contexte ait joué un rôle, mais j’avais peur de l’inverse. À l’époque, j’ai hésité sur le reportage que je voulais soumettre pour le prix. J’étais quand même accusé d’avoir menti, il n’y avait pas particulièrement de raison de me faire confiance : le jury allait-il remettre le prix à quelqu'un qui avait peut-être bidonné un reportage ? Finalement, j'ai trouvé ça très rassurant que les meilleurs représentants de la profession, en regardant notre travail et en faisant leur propre enquête, aient conclu que le reportage était costaud, que tout était prouvé, documenté et inattaquable sur le fond.

Donc si vous avez un conseil à donner à quelqu'un qui voudrait enquêter sur les affaires africaines de Vincent Bolloré, ce serait de trouver un bon avocat ?

Ce qui est compliqué dans le traitement de Vincent Bolloré et de ses affaires, ce n’est pas forcément de trouver des sources, des sujets et des terrains d’enquête — il y en a —, la difficulté, c’est de pouvoir gérer l'après, la diffusion.

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