Yousuf Jan Nesar dans les locaux de l’INA, à Bry-sur-Marne, le 16 septembre 2021.

Yousuf Jan Nesar à l’INA, le 16 septembre 2021.

© Crédits photo : Didier Allard

Comment le caméraman du Commandant Massoud a échappé aux talibans

Yousuf Jan Nesar est parvenu à quitter l’Afghanistan et à sauver près de 5 000 heures d’archives audiovisuelles, désormais conservées à l’INA. Récit.

 

Temps de lecture : 12 min

Plus que cent mètres. Plus que cent mètres et ils pourront franchir les portes de l'aéroport de Kaboul. Plus que cent mètres et, s'ils ont de la chance, s'ils sont sur une liste, s'il reste de la place à bord d'un avion, ils échapperont peut-être à l'horreur. C'est ce qu'ils se répètent d'heure en heure, pour trouver le courage de parcourir cette portion de rue, ces cent derniers mètres contrôlés par les talibans, ceux qu'ils essayent de fuir.

Ils sont des milliers, ce 22 août 2021, le regard baissé sous peine d'être fouettés par une ceinture ou des câbles entrelacés. Les ordres fusent : « Assis ! Debout ! Avancez ! Reculez ! » Des mères tentent d'étouffer les pleurs de leurs enfants. Le soleil est torride, l'air suffocant. Un taliban lassé de faire siffler son fouet repousse la foule avec un puissant jet d'eau. La punition est accueillie comme une bénédiction. 

Yousuf Jan Nesar observe les barbes, les yeux maquillés, les kalachnikovs et les vêtements sales de ces talibans qu'il n'avait vu qu'à la télé depuis le début de l'été. Il sort discrètement son portable, pour exercer son métier. Depuis plus de trois décennies, depuis qu'il s'est engagé aux côtés du Commandant Massoud, il est caméraman de guerre. Il filme tous les jours, quelles que soient les circonstances. Il a reçu plusieurs éclats d'obus, des dizaines de combattants sont tombés à quelques centimètres de lui, mais lui est toujours là. « La mort n'arrive qu'une seule fois, dit-il, elle arrivera quand elle arrivera. »

Coups

« Tu veux mourir maintenant ? Tu n'as plus envie de vivre ? » Dans la foule agglutinée face à l'aéroport, un inconnu vient de saisir sa main, celle qui tient son portable. « S'ils t'attrapent, ils détruiront ton téléphone et toi avec ! » Quelques heures plus tôt, tous ont vu un jeune homme se faire tabasser par les talibans pour avoir tenté lui aussi de filmer. Il a été conduit à l'écart, sous les coups. Personne ne sait ce qu'il est devenu. 

« Les gens étaient très obéissants, relate Yousuf Jan Nesar, mais ça ne servait à rien. Les talibans prenaient un plaisir fou à frapper au hasard. Un simple regard pouvait provoquer une violence inouïe. » Pendant des heures, les coups engendrent des cris qui engendrent des coups qui engendrent des cris. L'oreille s'y habitue. Mais soudain, le silence se fait. Les talibans se métamorphosent en surveillants polis et délicats. Yousuf Jan Nesar se frotte les yeux. Un de ses fils se penche vers lui : « Regarde, il y a une équipe de télévision là-bas. »

Autobus

Yousuf Jan Nesar et sa famille font la queue depuis le milieu de la nuit. C'est leur deuxième tentative. Trois jours plus tôt, des amis leur avaient passé le mot : ils devaient se rendre au rond-point Massoud, où un véhicule de l'Ambassade de France viendrait les chercher. Le rond-point était noir de monde. Dans la panique, la famille a oublié trois sacs dans le taxi. Pas n'importe quels sacs : ils contenaient les archives vidéo d'Ahmad Massoud, le fils du Commandant Massoud. Yousuf Jan Nesar est retourné à la station de taxi. Il a décrit son chauffeur. Un commerçant l'a identifié. Il a pu récupérer ses sacs. 

Au rond-point Massoud, les monospaces et les autobus qui se succédaient étaient immédiatement pris d'assaut. « Des jeunes se jetaient sur les bus, dépeint Yousuf Jan Nesar. Pour un homme seul, c'était jouable. Mais nous sommes une grande famille, nous avons huit enfants de 15 à 27 ans, et ma femme, Nouria, est en fauteuil roulant. On ne pouvait pas prendre le risque de laisser l'un d'entre-nous. » Des SMS en dari sont envoyés aux amis francophones qui jouent les intermédiaires avec l'ambassade de France. « On nous disait d'attendre, encore et encore. On a dormi dans la rue. » Le lendemain midi, un nouveau message est arrivé : plus aucun véhicule ne viendra. Retour à la maison.

Héros

Yousuf Jan Nesar est-il en train de repenser à ce faux départ ? A-t-il levé les yeux, au milieu de la foule qui baisse docilement la tête aux abords de l'aéroport ? A-t-il esquissé un geste qui aurait attiré l'attention ? Voici que des talibans fondent sur lui. Ils le rouent de coups. Yousuf Jan Nesar poursuit son récit mais Kanechka Sorkhabi, son ami et traducteur, a la gorge trop nouée pour continuer. Il expire, boit un verre d'eau, essuie ses larmes, s'excuse d'être bouleversé. Puis il articule ceci : « Pour chaque famille, le père est un héros. Après tout ce que j'ai accompli dans la vie, mes enfants me regardaient comme un homme fier, courageux et combatif. À chaque fois que les talibans me frappaient, mon fils Fardin détournait la tête. Il ne voulait pas voir son père, son héros, frappé par des gens sales, violents, sans humanité, des gens pourris de la tête aux pieds. »

Alors, quand au bout d'une  journée d'attente dans ces conditions, ils voient les portes de l'aéroport se refermer, quand la famille épuisée regagne son domicile, les enfants expliquent à leur père que pour eux il n'est plus question de quitter l'Afghanistan, qu'ils jugent « plus honorable » de gagner le Panshir et de prendre les armes. 

Super-8

Le Panshir. C'est dans cette vallée que Yousuf Jan Nesar est né, au début des années 1970. C'est là, dans le Nord-Est du pays, qu'il a grandi, fils de paysans, et qu'il a distrait ses copains en projetant des dessins animés sur Super-8. Pour avoir de quoi s'acheter les bandes et le projecteur, il travaillait dans un atelier de fabrication de vitres pour automobiles. 

Ado, il a pu s'offrir une petite caméra. Le commerçant lui a montré comment s'en servir. C'est comme ça qu'il a fait ses premières images. Peu après, en 1986, il s'est enrôlé dans les troupes du commandant Massoud, en qui il voit « un père, un leader, un guide ». « J'avais trois ans quand mon père est mort, souligne-t-il. Je n'ai pas connu l'affection paternelle, mais le Commandant Massoud m'a apporté quelque chose de cet ordre-là. »

Maquettes

Lors des premiers entraînements, la nouvelle recrue est fascinée par un jeune homme chargé de filmer les manœuvres. Massoud, qui juge prématuré de laisser le jeune Jan Nesar combattre, lui propose de travailler avec l'opérateur. Ainsi Yousuf Jan Nesar devient-il « cameraman du djihad et de la résistance du peuple afghan »

C'est d'abord un travail d'auxiliaire militaire. Yousuf Jan Nesar est envoyé en repérage sur les sites où Massoud envisage de lancer une attaque contre l'armée soviétique. Il filme les accès, les reliefs, la trajectoire du soleil et la danse des ombres. Très souvent, Massoud utilise ses images pour confectionner des maquettes des futurs théâtres d'opérations. 

Le cameraman a une deuxième mission : documenter la vie quotidienne des moudjahidines et filmer les combats. La prière qui précède, l'offensive-éclair, la mise en œuvre méthodique des plans. Les images sont avant tout destinées à Massoud s'il n'est pas présent sur place. Yousuf Jan Nesar est son œil. Il fait peu de montage. Ses rushes doivent livrer la réalité la plus brute possible. 

Scènes de vie militaire à Tâloqân, au nord-est de l’Afghanistan (1992). Images tournées par Yousuf Jan Nessar.

Ses premiers films sont constitués de longs plans fixes. Yousuf Jan Nesar découvre ensuite le zoom, dont il fait un usage appuyé. Et puis, un jour, se produit un mouvement de troupes qu'il n'avait pas anticipé. Il court, caméra à l'épaule. Et découvre qu'il aime cette façon de tourner. Si l'image tremble quand les balles sifflent, les moudjahidines le charrient : « Tu as eu peur ! » Mais sur le terrain, tous considèrent sa caméra comme une arme. Il est un combattant parmi les autres, qui a une mission à remplir : « Filmer avec amour et patience ».

Archiviste de la résistance

Bien avant son engagement, la direction du Jamiat-e Islami, le parti de Massoud, avait exigé que toutes les images soient expédiées au Pakistan, d'où étaient pilotées ses activités de propagande. Mais en 1986, Massoud a cessé de les envoyer et Yousuf Jan Nesar s'est inventé un troisième rôle : archiviste de la résistance. Il a répertorié et classé les bandes. Il en a pris soin. 

D'abord stockées dans le Panchir, elles ont été déménagées à Kaboul en 1992 lorsque les moudjahidines sont entrés dans la capitale. Retour dans le Panchir en 1996, quand les talibans se sont emparés du pouvoir. « Il faisait parfois très chaud et parfois très froid, se souvient Yousuf Jan Nesar. Ce sont de mauvaises conditions de conservation. Tous les six mois, je retournais les cassettes une à une, je les changeais de place, pour éviter qu'elles ne s'abîment trop. » 

Après l'assassinat du Commandant Massoud et l'invasion américaine, il a envoyé une partie de ce patrimoine audiovisuel en France, à l'INA, où ses images ont été archivées, étudiées par des chercheurs, utilisées dans des documentaires. 

Documentaire « History Catcher : la mort de Massoud », réalisé à partir d’images des funérailles du commandant Massoud filmées par Yousuf Jan Nesar et son équipe, le 16 septembre 2001. Coproduction Arte/INA (2019).

Yousuf Jan Nesar stockait le reste des archives chez lui, dans une chambre toujours fermée à clé, l'une des cinq de sa maison kaboulie — « ce ne sont pas des chambres parisiennes, précise-t-il, ce sont des pièces afghanes, c'est grand ». Seule sa famille était dans la confidence. Aux anciens moudjahidines pris de nostalgie qui venaient lui réclamer des images de leur bravoure de jeunesse, Yousuf Jan Nesa répondait que tout était parti à l'étranger. Il n'est pas fier de ce mensonge mais « c'était le seul moyen de les préserver ».

Sept malles

Au début de l'été 2021, lorsqu'il a vu les districts tomber les uns après les autres sous le contrôle des talibans, Yousuf Jan Nesar a pris peur. Le 8 juillet, il s'est rendu à l'ambassade de France. Il a expliqué que « les traces de quarante années d'histoire afghane » étaient menacées. Que si les talibans mettaient la main sur ces films, ils risquaient de les détruire « simplement parce qu'ils sont contre les images ». 

Une semaine plus tard, la délégation archéologique française évacuait du domicile de Yousuf Jan Nesar sept grandes malles métalliques, dans lesquelles il avait empilé 350 VHS, 200 cassettes Hi-8, 3 000 mini DV et 25 disques durs, soit « à peu près 5 000 heures d'archives » — et quantité d'oreillers pour caler le tout. 

De l'eau jusqu'à la taille

Dans cette même maison, au cœur de la nuit du 22 au 23 août, chacun se prépare à l'exil dans les montagnes. Combien d'années passeront-ils dans le Panchir ? Des amis se succèdent au téléphone. Inquiets pour sa vie, ils implorent Yousuf Jan Nesar d'essayer « encore une fois » de se rendre à l'aéroport. Une responsable d'institution culturelle l'adjure : « Il y a une autre porte, Abbey Gate. Il y a moins de talibans là-bas. Tentez le coup une dernière fois. »

Yousuf Jan Nesar réunit sa femme et ses enfants. Il argumente, insiste, supplie. Et à deux heures du matin, la famille prend un taxi pour Abbey Gate. Cette porte permet d'accéder à l'aéroport civil, qui jouxte l'aéroport militaire. 

En arrivant, ils ont l'impression que « tout Kaboul s'est massé » en cet endroit. Mission impossible. Ils rebroussent chemin dans la direction de la porte où ils ont attendu la veille, du côté de la base militaire. Mais la foule obstrue le moindre passage. « On s'est retrouvés face à un cours d'eau, raconte Yousuf Jan Nesar. La foule poussait. On n'avait plus d'autre solution que de s'enfoncer dans l'eau. J'ai pris ma femme sur mon dos. Les enfants ont porté son fauteuil. On avait de l'eau jusqu'à la taille. On est tombés. Mais on a traversé. » 

La fureur des talibans

Il est quatre heures du matin, le téléphone de Yousuf Jan Nesar est fichu, mais ils sont à nouveau à cent mètres d'une entrée de l'aéroport. À nouveau soumis à la fureur d'une quinzaine de talibans, qui vont et viennent dans un passage créé au milieu de la foule. « Au bout de quelques heures, un de mes fils a légèrement débordé sur ce passage. Les talibans l'ont frappé. Mon autre fils a essayé de plaider sa cause, mais on ne peut pas parler avec ces gens-là. Il a été frappé à son tour. Et tous deux ont été expulsés. » 

Dix moins deux : ils sont maintenant huit. Toujours trop pour avancer. Yousuf Jan Nesar  décide de constituer deux groupes. Charge à trois de ses filles de se faufiler. Elles progressent comme elles peuvent. Vers 16 heures, elles atteignent les portes de l'aéroport. « Elles ont présenté les papiers envoyés par l'ambassade de France mais les Américains n'ont rien voulu savoir, ils les ont fait sortir en cinq minutes. En cinq minutes, alors qu'on était là depuis 4 heures du matin ! »

Drapeau français

Quand son tour arrive, une heure plus tard, Yousuf Jan Nesar présente les mêmes papiers aux mêmes soldats. « Est-ce parce que ma femme était en fauteuil ? Ils ne nous ont pas renvoyés. Ils nous ont dit qu'on pouvait patienter à côté de l'entrée. » Commence une nouvelle phase : le guet. « Des Australiens, des Suisses, des représentants d'autres pays venaient avec des listes et récupéraient des gens. Mais il n'y avait personne pour nous. » Vers 21 heures, exténués, Yousuf Jan Nesar, sa femme et les trois enfants restés avec eux s'endorment dans la fraîcheur retrouvée.

Le lendemain matin, grande joie : un drapeau français ! Yousuf Jan Nesar se précipite vers la délégation porteuse du fanion tricolore. Happy end ? Pas vraiment. Il montre ses papiers, le logo de l'ambassade, les tampons. « Ils m'ont poussé sur le côté. Je ne savais pas quoi leur dire puisque je ne parle pas leur langue. »

Grâce au téléphone d'une de ses filles, Yousuf Jan Nesar parvient à joindre des amis. Il leur fait part du désespoir qui le gagne. Ceux-ci lui conseillent de fabriquer une pancarte, d'y inscrire son nom et, en très gros, le mot « FRANCE ». Tous promettent d'activer leurs réseaux pour signaler sa présence aux diplomates et aux militaires français. 

Abbey Gate

Sous le soleil de Kaboul, en brandissant sa pancarte au moindre mouvement, Yousuf Jan Nesar trompe son angoisse en pensant aux malles. On lui a confirmé leur arrivée en France, elles sont en route vers l’INA. Sauver ces archives, n'était-ce pas sa priorité ? Cette mission, au moins, est accomplie. Et puis, trente-quatre heures après leur arrivée à l'aéroport, Yousuf Jan Nesar et sa famille voient des soldats français se diriger vers eux. Ils examinent leurs papiers d'identité et les conduisent à l'intérieur. « On a pu boire, on a pu manger. La souffrance a commencé à s'en aller. » Et l'inquiétude s'est reportée sur les cinq enfants manquants. Où sont-ils à présent ?

Le réseau d'amis réussit bientôt à les localiser : les deux garçons et les trois filles ont pu regagner la maison. Tous les cinq sont déterminés à gagner le Panchir au plus vite. Ils ont obéi à leur père, ils ont traversé « l'enfer » qui mène à l'aéroport, mais à présent c'est terminé. Une longue discussion s'engage avec eux, nourrie par la colère, la douleur, l'épuisement, la peur. Elle s'élabore au fil des caprices du réseau : c'est un mélange d'appels interrompus, de notes vocales, de SMS. Vers 4 heures du matin, les enfants cèdent : ils acceptent de se rendre à Abbey Gate. Ils se retrouvent dans la foule, où les claquements de fouets alternent avec les rumeurs d'attentats. 

Départ imminent

Dans l'enceinte de l'aéroport, le reste de la famille vient de recevoir ses cartes d'embarquement. Départ imminent. Yousuf Jan Nesar supplie qu'on le mette sur le vol suivant. Les amis s'activent encore. Ils récupèrent la position GPS des enfants. La transmettent à un contact au ministère de la Défense.

Mais déjà l'heure du deuxième vol est arrivée. Yousuf Jan Nesar est effondré : « Le personnel de l'ambassade de France m'a dit : "Soit vous prenez immédiatement place dans l'appareil, soit vous ressortez de l'aéroport." Nous étions désespérés. » Et tandis qu'il monte dans l'avion, la sonnerie du téléphone de sa fille retentit : des militaires français ont récupéré ses enfants, ils sont en sécurité dans l'enceinte de l'aéroport, ils partiront par le vol suivant pour Paris. Alors, à cet instant, Yousuf Jan Nesar s'autorise à pleurer.

 

* Retrouvez Yousuf Jan Nesar dans l'émission INAttendu, sur France Info, samedi 25 septembre à 10h30.

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