Le traitement médiatique de Zemmour vu par les journalistes étrangers

© Crédits photo : Captures d'écran/Montage La Revue des médias

Le phénomène médiatique Zemmour vu par les journalistes étrangers

De nombreux médias français se demandent comment couvrir l'activité d'Éric Zemmour. Leur travail est scruté par les correspondants étrangers, qui observent la manière dont leurs confrères et consœurs s’y prennent. Autour du globe, les avis divergent.

Temps de lecture : 9 min

Depuis la parution de son livre La France n’a pas dit son dernier mot, le 16 septembre, étape clé d'une campagne qui ne dit pas son nom, Éric Zemmour occupe une place importante dans les médias. Comment couvrir cette apparition ? Comment qualifier celui qui revêt en même temps les casquettes d’écrivain, de polémiste et de probable candidat ? Chez les journalistes étrangers correspondants en France, les avis divergent. Au sein de leur propre média, ils et elles n’ont pour l’instant abordé le sujet qu’une ou deux fois, notamment pour évoquer la reconfiguration de l’extrême droite française.

Candidat ou écrivain en promo ?

« La première question que doivent se poser les médias est : comment considérer Éric Zemmour ? Parle-t-on du polémiste ? Du candidat ? Du pré-candidat ?, pose Abdelaziz Moundé Njimbam, correspondant pour divers médias camerounais. Cette question n’est pas anodine : un polémiste est interrogé sur ses opinions, un candidat à la présidentielle sur son programme et ses mesures concrètes. » Chaque rédaction devrait donc être au clair avec son propre positionnement pour traiter le sujet en conséquence. Ce n’est pourtant pas si facile et chez les journalistes étrangers en France, les avis divergent.

Johanna Franden, correspondante suédoise pour le quotidien Aftonbladet, considère qu’Éric Zemmour doit être traité comme un écrivain qui vend son livre : « Il s’agit peut-être d’un simple coup de publicité. Si c’est le cas et qu’il ne se présente pas, les médias vont se sentir extrêmement manipulés. » Mais pour Norimitsu Onishi, correspondant du New York Times, « même s’il ne devient pas candidat, c’est un phénomène politique important. En deux mois, il a bousculé la campagne et imposé ses thèmes de prédilection. » Ne pas en parler serait même, de la part de ses confrères français, une « faute professionnelle », abonde Stefano Montefiori, correspondant italien pour le Corriere della Sera.

D’autant que la candidature du polémiste ne fait aucun doute pour Marc Bassets, correspondant pour le quotidien espagnol El País (« la candidature d’Eric Zemmour est une formalité administrative ») ou pour le journaliste brésilien Andrei Netto, directeur du média indépendant Headline. Celui-ci estime primordial de ne pas « tomber dans le piège de la non-déclaration d’Éric Zemmour » pour dépasser le débat d’opinion. Le journaliste précise toutefois qu’il convient de prendre avec du recul la soudaine popularité d’Éric Zemmour : « Il a du succès et c’est automatique : l’exposition médiatique amène la popularité qui amène l’intention de vote. Si Laurent Delahousse ou Anne-Sophie Lapix se déclar[aient] candidats, ils aur[aient] aussi de bons résultats dans les sondages car on associe la compétence médiatique et la compétence politique. »

Mais une fois le personnage défini, quelle place convient-il de réserver à Éric Zemmour au sein des médias français ? 

Risque de surmédiatisation

« Certains médias ont une politique avérée de surmédiatisation », estime Jon Henley, correspondant anglais pour The Guardian. « On peut nommer très précisément CNews, Europe 1 et Valeurs Actuelles comme étant pro-Zemmour », détaille Nadia Pantel, correspondante pour le quotidien allemand Süddeutsche Zeitung.« Sur la chaîne, j’ai vu un débat en plateau être interrompu par un breaking news sur l’arrivée d’Éric Zemmour en gare de Biarritz… [le 26 octobre, NDLR]  Ce traitement me choque », livre Marc Bassets. Selon lui, la volonté d’influence politique de M. Bolloré n’est pas clairement abordée. « Pourtant, ce n’est pas rien qu’un homme de cette puissance se mêle à ce point de la politique française et prenne une position très nette, non pas à l’égard de la droite mais de l’extrême droite. » 

En plus de soutenir Éric Zemmour, CNews a fortement contribué à créer le « phénomène ». Cela ne fait aucun doute pour l’ensemble des correspondants interrogés. « La chaîne lui a permis d’avoir une audience plus large et populaire que le lectorat CSP+ du Figaro », considère Abdelaziz Moundé Njimbam. « Une fois que ses propos trouvent un écho dans un média, il se dit que ça marchera aussi en politique », analyse aussi Jon Henley, du Guardian. En Suède, les médias ne donnent pas le « champ libre » à une seule personne aussi régulièrement : une émission comme « Face à l’info » n’existe pas, s’étonne Johanna Franden. Même chose en Allemagne où, nous explique Nadia Pantel, « les polémistes sont dans un esprit de contradiction et ne provoquent pas toujours dans le même sens. Éric Zemmour n’est pas qu’un polémiste car il est toujours du même avis : il veut faire passer ses idées. » Et ses idées rapportent. « Avoir une chaîne d’opinion plutôt que d’information est très rentable, complète Andrei Netto. Il n’y a pas de dépense dans la production des contenus et les phrases chocs ramènent de l’audience ! » Pour le journaliste brésilien, la polarisation de l’espace médiatique français, notamment au nom de l’audience, représente un danger pour la démocratie : « L’opinion compte plus que les faits et la recherche de consensus moins que le clash ». Marc Bassets approuve : « J’ai l’impression que la France va vers une américanisation de son paysage médiatique. »

« Voir Éric Zemmour faire un micro tendu est plus excitant que la dernière conférence de presse de Valérie Pécresse »
Marc Bassets

Même chez les médias que les correspondants et correspondantes n’identifient pas comme explicitement « pro-Zemmour », le risque de surmédiatisation existe. « Il y a une fascination pour ce qui représente un changement radical qui met le système actuel au défi, et pour ceux et celles qui poussent à outrance ce qu’il est permissible de dire », observe Jon Henley. « Voir Éric Zemmour faire un micro-tendu est plus excitant que la dernière conférence de presse de Valérie Pécresse », illustre Marc Bassets. Pour le journaliste espagnol, impossible de ne pas faire le lien avec Donald Trump : « Quand il passait à la télé, on était scotché. On savait que d’une minute à l’autre il allait sortir un truc énorme. » Ce sensationnalisme, en plus de fasciner, fait du bien aux audiences, d’où le risque de surmédiatisation. 

« Malgré les contraintes économiques, les médias ne doivent pas oublier leur responsabilité : la manière dont on parle des choses peut peser sur l’opinion d’un pays, avertit Florencia Angeles, correspondante pour la radio mexicaine W Radio. Notre travail n’est pas de faire du divertissement. » La dernière fois qu’elle a branché BFMTV, elle se rappelle s’être dit : « Du matin au soir, vraiment, c’est trop. » De son côté, Togo Shiraishi, correspondant japonais pour la chaîne de télévision Nikkei, a été marqué par le « sensationnalisme » du débat organisé le 23 septembre sur BFMTV entre Éric Zemmour et Jean-Luc Mélenchon. « Éditorialement, je peux comprendre : ce sont deux fortes personnalités politiques opposées. Mais le ton, le plateau et les lumières donnaient un effet trop spectaculaire, on aurait dit un match de boxe. »

Johanna Franden estime qu’« il faut faire attention à ne pas en parler juste parce que tout le monde en parle ». « Même si on l’évoque pour contrarier ses propos, c’est de la médiatisation, met aussi en garde Jorge Moron, correspondant pour la chaîne de télévision argentine Toda Noticias. Si j’étais Éric Zemmour, je serais ravi de voir que je peux faire beaucoup avec peu. » 

« Si j’étais Éric Zemmour, je serais ravi de voir que je peux faire beaucoup avec peu » 
Jorge Moron

Malgré ces risques, les personnes interrogées se rassurent en voyant de nombreux médias tenter de s’en prémunir. Florencia Angeles se réjouit d’avoir vu des analyses « très justes et approfondies » chez Le Monde, Le Figaro ou Franceinfo:. Abdelaziz Moundé Njimbam apprécie les 10 engagements publiés par La Croix pour « Débattre vraiment ! ». De son côté, Togo Shiraishi salue la une de Challenges qui titrait, le 28 octobre, « Notre Trump » sur un portrait en noir blanc d’Éric Zemmour : « Cette couverture met en avant le fait qu’il n’est pas un candidat comme les autres. » 

« Cette couverture met en avant le fait qu’il n’est pas un candidat comme les autres », salue Togo Shiraishi, correspondant japonais pour la chaîne de télévision Nikkei.

Explorer de nouveaux terrains d’enquête

Si tous et toutes sont tombés sur des contenus « très pertinents et approfondis », ils et elles suggèrent que les médias français se déploient sur d’autres sujets. Nadia Pantel aimerait par exemple lire une analyse sur la montée de la pensée d’extrême droite en France et des reportages sur la manière dont les propos d’Éric Zemmour se traduisent en actes dans les milieux radicaux. Norimitsu Onishi invite de son côté les médias français à réaliser davantage de reportages de terrain, notamment auprès des soutiens d’Éric Zemmour — même s’ils sont de plus en plus nombreux (Le JDD, Libération…) « L’ampleur du phénomène Donald Trump a échappé aux médias étasuniens parce qu’ils sont concentrés à New York et Washington et se sont coupés des pro-Trump. » 

Johanna Franden, qui déplore que les médias ne rappellent pas suffisamment la condamnation d’Éric Zemmour pour provocation à la discrimination raciale, souhaiterait lire davantage d’enquêtes sur ses « stratégies pour amener n’importe quel sujet vers l’immigration et la sécurité ». Enfin, Marc Bassets juge important d’investiguer sur Vincent Bolloré et ses rapports avec Éric Zemmour [depuis notre entretien, une enquête d’Ariane Chemin et Raphaëlle Bacqué a été publiée dans Le Monde, NDLR].

Réagir plus franchement à la désinformation

« Un des plus grands enjeux pour les médias est sans doute le rapport qu’a Éric Zemmour avec la vérité. Il faut faire très attention à ne pas être un relais de ses mensonges », avertit le journaliste espagnol Marc Bassets. D’autant que plus que si « les médias ont toujours eu l’habitude des personnalités politiques ajustant un peu les faits pour servir leurs propos » ils ne sont guère accoutûmés « à celles qui en font leur principal fonctionnement et vous mentent droit dans les yeux », explique Jon Henley. Andrei Netto met en garde : « Quand il parle d’un "grand remplacement", c’est faux. Il faut sortir des chiffres et des statistiques. » 

« Un journalisme de qualité doit être capable de mettre les "narratifs" en contexte », abonde Eszter Petronella Soós, journaliste hongroise pour le média Franciapolitika. Et cela implique que les journalistes soient davantage « calés », selon Jon Henley. « En Angleterre, le manque criant de connaissance économique des journalistes a permis aux brexiteurs de dire tout et n’importe quoi. » 

« On ne peut pas fact-checker une idéologie »
Nadia Pantel

S’il y a un sujet sur lequel le journaliste camerounais Abdelaziz Moundé Njimbam juge « incroyable » que les médias ne confrontent pas suffisamment Éric Zemmour à ses inexactitudes, c'est l’histoire de France. « Personne ne mentionne les faits historiques concernant l’apport des communautés étrangères, notamment africaines et arabes, à la France dont Zemmour rappelle sans cesse la grandeur. »

Faut-il encore aussi que le fact-check touche sa cible. Lors de son débat avec Jean-Luc Mélenchon sur BFMTV, une équipe de journalistes de la rédaction est mobilisée pour fact-checker en direct les propos des deux participants. Confronté aux propos erronés qu’il vient de tenir, Éric zemmour lève les yeux au ciel et rétorque à la journaliste que les preuves qu’elle avance ne proviennent pas des sources fiables. Pire, qu’elle se « couvre de ridicule ». « Il a été montré que le fact-checking médiatisé renforce les croyances fautives au lieu de les décortiquer. On se dit que si les médias contestent des faits, c’est qu’il y a du vrai dedans... », explique Eszter Petronella Soós. La correspondante allemande Nadia Pantel est catégorique : «  Il ne fallait tout simplement pas organiser ce débat » qui revenait à « donner le plateau à quelqu’un dont on sait qu’il va tenir des propos mensongers. » Et puis, cela peut laisser « penser que tout a été fact-checké », ce qui est matériellement impossible. « On ne peut pas fact-checker une idéologie. »

Extrait d'un fact-checking de la rédaction de BFMTV lors du débat du 23 septembre.

« On les laisse parler sans intervention éditoriale »

Sur le plateau, les journalistes n’interviennent pas devant la réplique cinglante du candidat putatif à leur consoeur.  « On attend de notre classe politique une certaine décence fondamentale et de telles attitudes insultantes n’entrent pas dans le modèle habituel des médias. On ne sait pas gérer leurs auteurs, donc on les laisse parler sans intervention éditoriale. C’est assez tragique », se désole Jon Henley. Autre séquence qu’il juge problématique :  celle diffusée sur CNews le 25 octobre, au cours de laquelle une femme accepte de retirer son voile si Éric Zemmour ôte sa cravate. « Les médias auraient dû dire clairement qu’il s’agissait d’une manipulation de l'opinion publique ! » Même sidération pour le journaliste camerounais Abdelaziz Moundé Njimbam : « On a été formé avec l’idée qu’il faut présenter les deux côtés d’un argument pour équilibrer mais sous prétexte de pouvoir dire tout ce qu’on pense, une personne qui ment et a été condamnée plusieurs fois a pignon sur rue. »

Éric Zemmour, comme Donald Trump ou Jair Bolsonaro, perturbe les journalistes. « Et pourtant, Éric Zemmour est des nôtres, il a longtemps travaillé pour Le Figaro qui n’est pas un journal extrême. C’est un confrère », relève Marc Bassets. C’est précisément ce qui fait sa force, selon la journaliste hongroise Eszter Petronella Soós : « il maîtrise et utilise la logique des médias ». Comme l’ancien journaliste Boris Johnson, relève Jon Henley. Pour Elias Masboungi, correspondant libanais, notamment pour L’Orient-Le-Jour, ce parcours intrigue aussi les médias, « habitués à couvrir des personnes politiques dont ils connaissent la carrière et qu’ils suivent depuis des années ». Jon Henley s’interroge : « Au Brésil, aux États-Unis ou au Royaume-Uni, les médias sont tombés dans le piège de ceux qui voulaient les déstabiliser, notamment par souci de déontologie. Le problème, c’est que cette déontologie n’est peut-être plus adaptée. »

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