Etang de berre, juin 2021

© Crédits photo : Nicolas TUCAT / AFP

Faux monstre, vraies infos : la mystérieuse créature de l’étang de Berre

Comment une rumeur orchestrée par des élus et des journalistes s’est révélée le meilleur moyen de rétablir certaines vérités.

Temps de lecture : 7 min

L’orage n’a pas fait taire le monstre. À Istres (Bouches-du-Rhône), l’une des communes qui bordent l’étang de Berre, sur la plage de la Romaniquette, le rugissement terrible couvre les coups de tonnerre et précipite le départ de ceux et celles qui n’ont pas encore rejoint leur voiture en s’abritant sous leur drap de bain. Le cri ne fait pas tressaillir le funambule Théo Sanson, imperturbable sous la pluie. Rien d’étonnant à son stoïcisme : le monstre, c’est lui qui l’a créé.

Ce dimanche de juin, scandé par des ateliers, conférences et balades sur l’eau, est l’épilogue d’un projet qui a commencé à l’automne 2023 par une rumeur : il y aurait un monstre dans l’étang de Berre. Cette rumeur, c’est la ville de Vitrolles qui l’a lancée en premier. Fin septembre, elle diffuse un communiqué sur son site d’après lequel un témoin aurait aperçu « un genre de créature non identifiée de plusieurs mètres de long » à quelques mètres de sa planche à voile. La rédaction locale de BFM TV reprend l’info, suivie par les réseaux sociaux.

La ville de Martigues embraye en communiquant sur un autre témoin, qui aurait lui aussi vu quelque chose. Pas plus de précision, mais un appel à la vigilance et à la transmission d’informations nouvelles. Les règles élémentaires du bouche-à-oreille. La ProvenceMidi Libre et quelques pure players s’en font l’écho, jusqu’à ce que, le 4 octobre, France Bleu Provence mette fin à la supercherie du « Loch Berre » : « Non, il n’y a pas de monstre dans l’étang. »

En réalité, il y a bien quelque chose dans l’étang : une espèce de méduse créée par Théo Sanson (le funambule sous la pluie) à partir de voiles et de filets. Immergée en toute discrétion, elle a été tractée par des complices : des jeunes des bases nautiques de Martigues, Vitrolles et Saint-Chamas. Cette « créature de l’étang de Berre » (CEB) est un projet lauréat de l’appel d’offres des Olympiades culturelles, lancé par l’État en marge des Jeux olympiques de Paris 2024, porté par l’association Karwan.

La CEB est pensée comme une fable écologique, dans la lignée de la philosophie de Bruno Latour pour qui il était nécessaire de créer de nouveaux récits afin d’appréhender le monde dans lequel nous vivons. Une fable qui s’écrit donc naturellement avec de faux témoins, un faux monstre, et des on-dit.

Photo-satellite et canards en plastique

Dans ce projet, plusieurs acteurs ont fait partie de la manipulation. Les communes du pourtour de l’étang, La Provence, mais aussi le Gipreb. Ce Groupement d’intérêt public pour la réhabilitation de l’étang de Berre est un syndicat mixte qui cherche à améliorer la qualité écologique des milieux aquatiques de l’étang. Il regroupe donc toute une palanquée de scientifiques pas forcément portés sur les fake news. « Lorsqu’on nous avons été contactés par Karwan, nous avons vite adhéré à l’histoire », explique Raphaël Grisel, son directeur.

Pour étudier les courants et le déplacement des macroalgues dans l’étang, afin d’éviter qu’elles s’échouent sur les côtes, le Gipreb avait, il y avait quelques années, procédé à un lâcher de canards de bain en plastique jaune et demandé aux habitants de les repérer et de communiquer leur emplacement. « On a reçu beaucoup d’appels les premiers jours, poursuit Raphaël Grisel. Pour nous, l’intérêt était de présenter nos outils aux habitants. Nous prenons des photos satellites pour observer les herbiers et les plantes, alors on disait : prenons une photo et voyons si on trouve quelque chose d’anormal. On a aussi un micro sur l’étang : est-ce qu’on entend ou pas le bruit du monstre ? C’était l’occasion de leur parler de nos méthodes de suivi. »

« L’étang est dans l’esprit de beaucoup de gens un monstre en lui-même »

C’est l’idée de l’opération CEB : partir d’une info fabriquée de toutes pièces pour produire de la connaissance. Après le lancement (et la démystification de la rumeur), une série d’ateliers a été mise en place : éducation aux médias par Alissa Serna de La Provence et Héloïse Leussier de Reporterre, ateliers scientifiques avec le Gipreb, et écriture d’une fable écologique avec l’autrice jeunesse Sophie Rigal-Goulard, un feuilleton en quatre épisodes, publié par La Provence. Deux autres écoles ont créé un monstre à base de déchets, échoué sur la plage de la Romaniquette. « Le monstre permet de dédramatiser l’étang, qui dans l’esprit de beaucoup de gens est un monstre en lui-même », souligne Raphaël Grisel.

Catastrophes écologiques

Choisir l’étang de Berre pour y installer la créature fictive n’est pas, comme on le rappelle dans toute bonne théorie conspirationniste, le fruit du hasard. La plage de la Romaniquette, où ce dimanche les baigneurs s’ébattent, était une ancienne station d’épuration. Et l’histoire de cette plage est à l’image de celle de la lagune tout entière.

Ce qui était de l’Antiquité romaine au début du XIXe siècle une terre miraculeusement fertile, des salins prolifiques et une réserve que l’on croyait inépuisable de poissons et de coquillages a changé brutalement de visage à la fin des années 1920. En 1928, les raffineries Shell s’installent près de l’étang, suivies par les Raffineries de Provence. Trente ans plus tard, une loi interdit la pêche en raison de l’accumulation de la pollution d’origine chimique dans la chair des poissons. Le site s’agrandit avec le complexe sidérurgique de Fos-sur-mer dans les années 1970. Les riverains ont du travail, la démographie du coin explose mais l’étang de Berre s’atrophie et devient le symbole d’une nature massacrée par l’industrie et la pollution.

Deux catastrophes écologiques viennent encore noircir le tableau : l’effondrement du tunnel du Rove en 1963 qui obstrue le canal reliant l’étang à la rade de Marseille et l’installation de la centrale EDF en 1966. Alimentée par un canal qui détourne artificiellement l’eau de la Durance, la centrale rejette des quantités d’eau douce considérables et des tonnes de limon dans l’étang. La totalité des espèces dépendant de la salinité du milieu aquatique disparaît. Il n’y a plus aucune vie dans les fonds au-delà de 5 mètres de profondeur.

Un début de vie marine

Depuis, l’étang de Berre s’est réellement amélioré. Les normes de rejet imposées aux industriels de la chimie ont permis d’autoriser à nouveau la pêche en 1996. Des quotas limitant les apports d’eau douce de la centrale ont conduit à un rebond de la salinité de l’étang et un début de vie marine. En 2022, le Gipreb a saisi le tribunal de Marseille pour poursuivre EDF pour sa responsabilité présumée sur la dégradation de l’environnement de l’étang en 2018 (une asphyxie du milieu qui avait provoqué la mort des palourdes mais permis à Sigolène Vinson d’en tirer un très beau roman(1) . Le tribunal s’étant déclaré incompétent, une médiation pénale a abouti à un accord pour « saisonnaliser » les rejets d’eau de la centrale (moins ou pas de déversements en été, plus en hiver). « Cela nous permet de faire remonter la salinité et de mettre à la diète le phytoplancton, responsable de l’eutrophisation. On voit déjà des résultats », se réjouit Raphaël Grisel.

Pourtant, comme la rumeur du monstre, celle sur la qualité de son eau reste tenace. Ses plages ont beau s’en tirer haut la main dans le tout dernier classement  sur la qualité de l’eau du littoral français, nombreux sont encore ceux qui les méprisent mais ne se posent jamais la question à Marseille, où pourtant un seul spot de baignade est « recommandé », la majorité des autres « déconseillés ».

Un trou dans la carte

Tout cela pourrait suffire pour rebattre les cartes sur la perception de l’étang. Pourtant, c’est bien une histoire de carte justement qui a permis de lever le voile sur un autre mystère de l’étang : celui de sa disparition des cartes IGN. Avec ses 15 500 hectares (155 km2) et son volume de 980 millions de m³, l’étang de Berre est une des plus grandes lagunes d’Europe. Pourtant, en 2015, la réédition de l’atlas routier Michelin oublie de faire figurer la nappe bleue sur sa carte. Ce « trou dans la carte » donne alors l’idée au Bureau des guides du GR2013 de monter une expédition avec des artistes et des scientifiques pour « retrouver » cette mer intérieure. Cette association réunit des artistes-marcheurs/marcheuses autour du sentier de randonnée GR2013, qu’ils ont dessiné pour Marseille-Provence 2013 capitale européenne de la culture.

« Ça a été un déclic pour nous »

L’expédition se fera donc, à leur image, à bord du « Ressenstiscaphe » : un radeau sommaire permettant l’observation et pensé comme un potentiel récif, où les moules pourraient s’accrocher (parce qu’un de leur ami écologue voyait dans les bivalves la solution parfaite pour filtrer et oxygéner l’eau de l’étang). « Le radeau a été conçu comme une plateforme la plus basique possible. Sauf qu’au-delà de la blague, ça a fonctionné, raconte Julie De Muer, l’une de ses fondatrices. La partie immergée du radeau est rapidement devenue un récif, avec de la vie qui revient tout autour. Ça a été un déclic pour nous, notamment parce qu’on voyait les start-up choper tous les financements pour des solutions pour l’étang qui ne marchaient jamais. »

Après leur vraie-fausse expédition, le bureau des guides, associé au Gipreb et à l’Institut écocitoyen pour la connaissance des pollutions, décide alors de monter un vrai-faux labo, centré sur un vrai problème et angle mort de la recherche sur l’étang parce qu’il ne menace pas le « baignable » des eaux : les micro-plastiques. « L’idée, c’était d’essayer, via une histoire délirante — une fausse expédition sur un radeau pour retrouver un étang qui n’avait pas vraiment disparu — de ramener des financements pour que des équipes scientifiques puissent faire de vraies recherches, poursuit Julie De Muer. Les scientifiques ont l’impression qu’on ne les écoute pas et se posent la question de comment, aujourd’hui, partager leur savoir. Les organismes gestionnaires ont eux aussi besoin de nouvelles narrations. » Une vraie recherche, financée pour de vrai, partie d’une vraie-fausse expédition qui avait pris le nom de Pamparigouste. Une île imaginaire issue des légendes provençales, racontée par Alphonse Allais, Frédéric Mistral ou encore Paul Laffite, qui avait situé cette île qu’on n’atteignait jamais tout près de l’étang de Berre.

    (1)

    La Palourde, éditions du Tripode, 2023.

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