De la difficulté d'être journaliste au Brésil

Au Brésil, les journalistes sont sous la pression permanente du Président et de ses partisans.

© Crédits photo : Camille Deschiens

Être journaliste sous Bolsonaro : un défi quotidien

Au Brésil, le Président d'extrême droite Jair Bolsonaro a fait des attaques contre la presse un élément central de son exercice du pouvoir. Face à une communication chaotique, les journalistes cherchent des solutions.

Temps de lecture : 9 min

« Une race en voie d'extinction », « des canailles », à qui il dit « ferme ta gueule » et qu'il accuse de « toujours prendre le parti du banditisme » : Jair Bolsonaro n'en a jamais fait mystère, il n'aime pas les journalistes. Député durant 27 ans, il s'emportait déjà régulièrement contre ceux qui venaient le questionner après l'une ou l'autre de ses provocations. La fonction présidentielle, loin de l'avoir policé, n'a fait qu'attiser cette inimitié.

Après la disparition en Amazonie, le 5 juin 2022, du journaliste britannique Dom Phillips et de l'anthropologue Bruno Pereira, victimes d'une embuscade alors qu'ils enquêtaient sur les invasions de terres autochtones, le Président s'est bien peu mobilisé sur le sujet. Lorsque, face à la timidité des moyens mis en place, un juge de la Cour suprême a intimé le gouvernement d'adopter toutes les mesures nécessaires, Jair Bolsonaro s'en est offusqué : « Des dizaines de milliers de personnes disparaissent chaque année au Brésil, et ce juge ne s'occupe que de ces deux-là. » Le jour où leurs corps ont été retrouvés, il a persisté dans le pire, ajoutant que « cet Anglais était mal vu dans la région. Il aurait dû faire plus attention. »

Troll

Au-delà de ses sentiments personnels, l'agressivité contre la presse est une stratégie centrale dans son exercice du pouvoir. « Toutes les institutions démocratiques qui peuvent freiner son projet autoritaire deviennent des cibles. La justice, les universités et surtout les journalistes. Il faut miner leur crédibilité au maximum », détaille Vitor Blotta, professeur au département de journalisme de l'USP (Université de São Paulo).

Délégitimer les médias, c'est désarmer par avance les enquêtes gênantes. Jair Bolsonaro surfe sur la défiance d'une partie de la population envers les grands médias, particulièrement concentrés au Brésil. Supposée victime d'un « système » médiatique, il cherche à en éloigner son public et l'attirer sur ses réseaux parallèles où il distille sa vérité alternative.

Au début des années 2010, il se rendait dans des émissions de divertissement et les extraits les plus choquants étaient parfois repris dans les grands médias. « Comme l'alt-right américaine qu'il copie, Jair Bolsonaro utilise la méthode du troll », analyse la chercheuse Michele Prado. Il s'agit de choquer délibérément pour attirer l'attention, amplifier la portée de son discours et normaliser des thèmes radicaux traditionnellement maintenus hors du débat public. « Si des adversaires dénoncent en masse un propos révoltant, leurs idées sortent de la bulle idéologique où les algorithmes les enferment. C'est pour eux chaque fois un motif de célébration », souligne-t-elle.

Contre-feux

En 2016, le clan Bolsonaro teste ses méthodes lors de la candidature de l’aîné, Flavio, à la mairie de Rio de Janeiro. Un échec cuisant, mais riche d'enseignements. Sous l'impulsion du cadet, Carlos, ces techniques sont utilisées à grande échelle durant la campagne de 2018, avec autrement plus de réussite. Une fois élu, il faut continuer à nourrir ces réseaux et occuper l'agenda médiatique : le Président enchaîne les provocations et maintient une ambiance chaotique à la tête de l’État. « Ils restent au maximum deux jours sur un sujet, puis un autre surgit », poursuit Michele Prado.

L'excès d'informations submerge les professionnels des médias qui ne peuvent approfondir chaque thème, concède Juliana Dal Piva, journaliste pour le site UOL. Parfois, des offensives contre la Cour suprême ou le scrutin électoral sont des contre-feux pour masquer un fait embarrassant, « comme par exemple à chaque étape importante des ennuis judiciaires de son sénateur de fils, Flavio », souligne celle qui a enquêté sur le tentaculaire système d'emplois fictifs monté par le clan familial. Au passage, le Président fait coup double, testant la réaction des institutions. Le chaos est normalisé et la corrosion des institutions augmente sous le volume des attaques.

Les journalistes brésiliens sont submergés.
Les provocations de Jair Bolsonaro submergent les journalistes. Illustration : Camille Deschiens.

Or, s'en prendre à la presse est un excellent moyen d'imposer son agenda médiatique. Par solidarité, les autres médias en parlent et tombent dans le piège de cette communication outrancière. Les journalistes deviennent donc une cible constante. Entre 2019 et 2021, le Président, ses fils et ses ministres ont fait 590 déclarations agressives envers les journalistes selon l'ONG Artigo 19. «Le nombre d'attaques contre les professionnels de l'information a explosé ! C'est le pire moment depuis la fin de la dictature », souffle le professeur Vitor Blotta.

« Cabinet de la haine »

Au cours de cette période, le Président a mis un terme aux traditionnels petits-déjeuners avec les journalistes et supprimé le poste de porte-parole du gouvernement. Il a aussi attaqué les médias au portefeuille, désabonné les ministères des journaux, incité de grands patrons à ne plus faire de publicité dans les médias jugés hostiles... Seuls les journalistes et blogueurs qui le soutiennent sans réserve trouvent grâce à ses yeux ; les autres sont voués à l'anathème, poursuivis en justice, insultés des plus diverses manières, brutalisés par les services de sécurité ou agressés par des soutiens du Président.

Symbole de ces persécutions : le « cercadinho », cet espace où les journalistes, réduits à attendre le Président devant la résidence officielle pour poser leurs questions, se trouvent sous la pression de partisans encouragés à s'y rassembler. À chaque question jugée trop impertinente, la vindicte s'abat sur les professionnels de presse présents. Le tout se termine sur les réseaux où la haine en ligne prend le relais.  

À ces  attaques se superposent des campagnes ciblées. Ceux qui sortent du piège communicationnel et font de l'investigation peuvent être violemment pris à partie dans des offensives orchestrées en plus haut lieu par un groupe officieux, surnommé le « cabinet de la haine ».

« Les femmes sont les plus visées »

« Mes enquêtes sur son entourage portent sur un sujet particulièrement sensible, d'où la violence de la réaction. Mais c'est surtout les femmes qui sont les plus visées », précise Juliana Dal Piva, qui a intégré en 2021 la longue liste des femmes journalistes malmenées par le système Bolsonaro. Depuis, tous les coups sont permis : harcèlement virtuel intense, publication de données personnelles, menaces de mort... Au milieu de cette avalanche : un message menaçant venant directement de l'avocat du Président, Frederick Wassef. L'homme est puissant et impulsif, déjà connu pour avoir tenté de forcer une journaliste à entrer dans sa voiture pour lui dire ses quatre vérités. Par prudence, Juliana Dal Piva a quitté sa ville pendant plusieurs semaines.

Ce climat conflictuel permanent influence la manière de travailler. Juliana Dal Piva s'est faite plus discrète : « Je me sens ciblée. Cachée par le masque, je travaillais encore sur le terrain durant la pandémie, mais c'est plus compliqué maintenant. Surtout à mesure que la campagne prend de l'ampleur. » Lana Capena, présentatrice du JT de la chaîne Band, sait les risques pour ses équipes sur le terrain. Lors des mobilisations bolsonaristes les plus sensibles, les journalistes télé se positionnent désormais à distance et filment depuis les immeubles alentour.

Le recueil d'informations ne se fait plus de la même façon. « Les plus expérimentés au gouvernement savent qu'il faut nous parler, au moins en off. Mais ils sont terrifiés à l'idée d'être découverts », assure Juliana Dal Piva. Paranoïaque, Bolsonaro exige une adhésion totale, ceux qui échangent avec des journalistes sont marginalisés. « D'un côté, le travail est plus complexe ; d'un autre, avec les conflits internes incessants, surgissent des mécontents prêts à parler. »

Tueur à gages

L'accès aux données officielles, même les plus basiques, demande beaucoup plus d'efforts, détaille Lana Capena : « Les refus à nos demandes auprès du gouvernement et des administrations ont décuplé durant ce mandat ! » L'utilisation des réseaux sociaux donne l'illusion de la proximité, mais la transparence a reculé. Des institutions, comme la Police fédérale ou le Ministère public, ont en partie perdu en indépendance, rendant l'investigation journalistique d'autant plus nécessaire.

Dans le cas de Juliana Dal Piva, les relations troubles des Bolsonaro avec Adriano Nobrega, un policier devenu l'un des tueurs à gages les plus redoutés du pays, ont longtemps intimidé des sources potentielles. « Il a été tué par la police en 2020 et on ne connaît pas la nature exacte de leur relation, mais Nobrega était un proche d'un fidèle du Président. Flavio l'a défendu à l'Assemblée, a appris à tirer avec lui et a employé dans son cabinet sa femme et sa mère... Ça suffit à faire peur. »

Peu à peu, les médias réagissent. En 2020, la presse a abandonné la couverture trop exposée du « cercadinho » devant le palais présidentiel. Puis l’intensification de la pandémie a changé la donne. Face aux tentatives de minimiser la crise sanitaire en manipulant les statistiques, les organes de presse se sont alliés pour comptabiliser les décès de manière indépendante et inédite. « Malgré la pression, la presse fait son travail et dénonce les errements de la gestion actuelle », estime Eugenio Bucci, journaliste et professeur à l'USP. « Tout n'est pas parfait, mais au milieu du flot de déclarations fantasques, elle tente de mieux sélectionner ce qui est d'intérêt public, et contextualise beaucoup mieux... »

« Le Président ment » 

Reste que comme dans tous les pays, il est difficile de faire l'impasse sur la parole d'un chef d’État, explique Lana Capena. « Certaines provocations sont facilement délaissées, mais impossible d'ignorer un Président qui remet en cause la légitimité du scrutin ! Ne serait-ce que parce que cela entraîne les réactions d'autres autorités. » À l'inverse, elle souligne les limites intrinsèques de l'efficacité de la communication présidentielle, basée sur la répétition. « J'ai recensé plus de 600 de ses déclarations et il martèle sans cesse les mêmes messages. On finit mécaniquement par lui donner moins d'espace. »

Le 23 mai 2022, le journal Estadão de São Paulo a publié un éditorial sur la nécessité de faire évoluer la couverture médiatique de Jair Bolsonaro. «Une bonne chose en vue des élections, mais ça vient bien tard », soupire Michele Prado. « Il faut aller encore plus fort, titrer : "Le Président ment" quand il diffuse de fausses informations... » 

Souvent, en effet, la citation du chef de l’État fait office de titre et l'analyse vient seulement dans le corps de l'article. Or, dans un pays où une bonne partie de la population s'informe via les applications de messages et les réseaux sociaux, beaucoup ne vont pas au delà du titre. Résultat : « C'est le message du Président qui reste », explique Amaro Grassi, coordinateur de recherche à la FGV (Fondation Getulio Vargas) qui se désole de ce journalisme « déclaratif ». « Couvrir le Président ainsi donne de bonnes "unes", qui stimulent l'engagement sur les réseaux sociaux des médias. C'est aussi pour ça que la stratégie de l'extrême droite a bien fonctionné, mais aujourd'hui, il y a un certain apprentissage collectif. » Surtout dans les petites structures, beaucoup plus réactives que les grandes entreprises de presse. Ces dernières « n'investissent pas dans la formation digitale de leurs employés », se désespère Michele Prado.

Gaming

Il faut dire que le contexte n'est pas favorable au journalisme. Les effectifs baissent dans les rédactions alors que leur modèle économique peine à se renouveler. Par contre, celui de la désinformation est en pleine expansion, bénéficiant en plus d'un Président qui n'hésite pas à rediriger ses millions de followers vers les vidéos monétisées de ses partisans. En réaction, les agences de fact-checking se sont fortement développées, initiant des partenariats avec des rédactions. « Mais leur portée est limitée et ces agences ne peuvent faire face à la quantité astronomique de désinformation », analyse Amaro Grassi.

Le pays manque de législation sur le sujet, alors que le gouvernement s'oppose à toute tentative de régulation pour limiter les « fake news » sur les réseaux sociaux. « Et puis, plus les plateformes se régulent, plus des concurrents peuvent apparaître pour prendre part au marché de la désinformation », explique le chercheur.

L'équipe de Jair Bolsonaro s'adapte rapidement et investit Telegram, Twitch et l'univers du gaming. La forte ambiance concurrentielle en politique et des élections régulières poussent les prétendants à innover sans cesse. La presse a du mal à suivre ce rythme, conclut Amaro Grassi. « En se concentrant sur les réseaux sociaux, Jair Bolsonaro a obligé la presse à s'intéresser au monde digital. Mais elle manque d'innovation dans la production de contenus. Il y a toujours plus de plateformes et il ne suffit pas d'y être présent, il faut parler le langage spécifique de chacune. »

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