Julkalendern est un calendrier de l'Avant qui se décline en feuilleton télévisé diffusé chaque jour avant Noël.

Julkalendern est un calendrier de l'Avant sous la forme d'un feuilleton télévisé diffusé chaque jour avant Noël.

© Crédits photo : Johan Paulin/SVT.

En Suède, un calendrier de Noël télévisé cartonne… depuis soixante ans

Oubliez les films et téléfilms de Noël. La télé suédoise pousse le concept encore plus loin, en produisant chaque année Julkalendern : un calendrier de l’Avent télévisé, diffusé quotidiennement du 1er au 24 décembre. Retour sur un phénomène nordique, plébiscité par des millions de Suédois depuis soixante ans.

Temps de lecture : 7 min

« Glögg ou café ? » Dans son appartement de Sundbyberg, au nord de Stockholm, Florence Jonasson sert du vin chaud suédois, le glögg, dans lequel elle plonge des amandes et des raisins secs. Soudain, Rebecca, 6 ans, nous entraîne vers le coin télé de l’appartement. Elle pointe deux objets étranges collés sur les plinthes à l’approche de Noël. Ce sont des nissedörrar : des portes miniatures, peintes en rouge et équipées d'une petite échelle pour permettre aux elfes de rendre visite aux enfants suédois. Il est 17 heures ce 2 décembre, et la famille Jonasson s’apprête à accomplir un autre rituel immuable : regarder Julkalendern, le « calendrier de Noël » télévisé.

Henrik Jonasson, le papa, tamise la lumière. Rebecca se blottit contre lui, tandis qu’Ines, 11 ans, est collée à sa maman. C’est parti pour l’épisode 2 du calendrier de Noël 2022, « Le Prince qui a disparu ». Il y a très longtemps, dans un lointain royaume du Nord, le jeune Dauphin Carl Vilhelm est accusé à tort d’avoir enlevé sa mère, la reine Lovisa. Obligé de s’enfuir du château, il trouve refuge en ville, au milieu du peuple. C’est là qu’il rencontre Hilda, une jeune fille pauvre, qui l’aide à se cacher…

Bande-annonce du Julkalendern 2022, « Le Prince qui a disparu », sur YouTube.

Carton d’audience

Chaque année, la télévision publique suédoise SVT produit un nouveau feuilleton de Noël. Le concept s'inspire de celui du calendrier de l’Avent : tous les jours, du 1er au 24 décembre, un épisode est diffusé à la télévision (à 7h15 et à 18h45), et mis en ligne sur le site de la chaîne.

Chaque volet ne dure que treize minutes. Mais c’est suffisant pour entraîner toutes sortes de spéculations. « Maintenant, tout le monde se demande qui est l’homme masqué qui a kidnappé la reine Lovisa », lance la petite Ines. Les enfants en parlent à l’école ; les adultes au travail. « Il y a toujours une énigme dans les Julkalendrar. Il faut par exemple deviner qui est le voleur ou le coupableLes parents aussi sont accros. Avec des collègues, on a parlé de Julkalendern pendant une demi-heure hier », témoigne Henrik.

Pour compléter l’expérience, un calendrier de l’Avent papier, vendu dans tous les supermarchés, est associé au feuilleton. Après chaque épisode, un présentateur ouvre une nouvelle case. Les enfants sont priés de faire de même chez eux, pour découvrir un dessin qui reprend un élément de l’épisode.  

Le premier Julkalender, créé en 1960 (SVT).
Le premier Julkalender, créé en 1960. (Crédits : SVT).

Créée il y a plus de soixante ans, cette tradition est née à la radio publique suédoise (Sveriges Radio), en 1957. Trois ans plus tard, la télévision lui emboîte le pas. À l’origine, radio et télé diffusent la même histoire, mais dès les années 1970, chacune produit son propre feuilleton. Un phénomène, qui s’est ensuite étendu au Danemark, en Norvège et en Finlande, sous différentes formes.

Depuis, le succès ne se dément pas. En moyenne, 2,5 millions de personnes regardent chaque épisode, soit un Suédois sur quatre. « C’est l’une des productions de SVT qui engrange le plus d’audience chaque année. En décembre, on observe un pic de spectateurs », note Helena Persson, chargée de développement à SVT.

« On voit les choses comme Pixar »

Pour livrer une histoire par an, la chaîne travaille avec des boîtes de production indépendantes, qui pitchent un projet sur lequel elles travaillent ensuite pendant deux ans environ. Durant cette phase de « développement », Helena Persson accompagne étroitement les équipes créatives. « On développe deux ou trois histoires en parallèle, puis on les défend devant la direction de la chaîne, qui nous donne le feu vert pour l’une d’elles. »

Au départ, les calendriers de Noël étaient surtout destinés aux petits Suédois. « Mais ces dix dernières années, on a travaillé dur pour s’adresser aussi aux adultes. On voit les choses comme Pixar : il doit y avoir différentes strates narratives pour parler à différentes générations. Tout le monde doit avoir un personnage auquel il peut s’identifier. » 

Public visé : « De 5 à 100 ans ». Pour y parvenir, Helena a une astuce : elle conseille aux auteurs de travailler sur la série comme s’il s’agissait d’un programme pour adultes. Et d’inclure les enfants seulement après. L’inverse, dit-elle, est beaucoup plus difficile. 

« Je ne connais aucun autre programme qui essaie de toucher une audience aussi large », s’enthousiasme Tord Danielsson. C’est lui qui a réalisé et co-écrit le Julkalender de cette année. Avec « Le Prince qui a disparu », « on a voulu une histoire qui parle du bien et du mal. Faire entrer deux mondes en collision, c’est ce qu’il y a de plus intéressant. Si le prince héritier doit rencontrer quelqu’un, c’est forcément une jeune fille pauvre. Et il y a cette histoire d’amour impossible entre le fou du roi et la reine. Les archétypes, c’est ce qui fait de bonnes histoires », assure-t-il.

Le réalisateur Tord Danielsson sur le tournage  du « Prince qui a disparu »,  Julkalendern 2022. Johan Paulin/SVT.
Le réalisateur Tord Danielsson sur le tournage  du « Prince qui a disparu »,  Julkalendern 2022. (Crédits : Johan Paulin / SVT).

Tord Danielsson n’en est pas à son coup d’essai : c’est la deuxième fois qu’il réalise un Julkalender. Le plus contraignant ? « Les épisodes sont extrêmement courts. Raconter une histoire de cette façon est complexe et nécessite un gros travail d’écriture pour que l’épisode soit intéressant. Il faut des moments pour installer les personnages, et en même temps, l’intrigue doit avancer. Il faut écrire et réécrire… Habituellement, on compte une page de script pour une minute de film. Mais pour le calendrier de Noël, il faut seize pages de scripts pour treize minutes d’épisode. » Le réalisateur filme plus que nécessaire, et le montage se fait au cordeau, à la seconde près. Autre contrainte : « La longueur totale d’un calendrier de Noël est équivalente à trois films, avec le budget d’un seul film », glisse-t-il. On n’en saura pas plus, SVT ne souhaitant pas communiquer le coût d’une production.

Pas de neige, pas de feuilleton

Les intrigues, elles, « n’ont pas grand-chose à voir avec un film de Noël classique, explique Helena Lindblad, critique cinéma au journal Dagens Nyheter. Noël n’est pas forcément le thème le plus important, et les histoires et les thèmes sont très différents selon les années ».

En 2020 par exemple, « Miracle » reposait sur un voyage dans le temps. Deux jeunes filles, Mira et Rakel vivent sous le même toit, mais un siècle les sépare : Rakel vit en 1920, Mira en 2020. Dans leur grenier, elles découvrent un portail temporel qui les conduit à changer d’époque, le temps d’un Noël. En 2021, « un Noël honorable chez les Knyckertz » mettait en scène Ture, un petit garçon qui vit de nos jours, dont le souhait le plus cher était de pouvoir célébrer Noël de façon honnête. Problème : il est né dans une famille de voleurs...

Si la liberté de création a toute sa place, SVT a néanmoins listé un certain nombre de codes. Sans surprise, la série doit se passer au moment de Noël, et transmettre des valeurs d’amitié, de bienveillance, de coopération, d’inclusion. L’humour est bienvenu, mais surtout, le feuilleton doit être mysigt . Une expression typiquement suédoise, que l’on peut traduire par : « un moment cosy et réconfortant que l’on passe avec ceux que l’on aime ». Allumer des bougies et partager un vin chaud avec ses amis ? Mysigt. Regarder un dessin animé avec ses enfants en se gavant de bonbons ? Super mysigt. Le feuilleton est donc chargé de recréer ce sentiment bien particulier.

Autre point essentiel : la neige. « En 2014, le feuilleton se déroulait à l’étranger, avec une famille qui passait Noël en Croatie. On était en décembre, et il n’y avait pas de neige ! Les gens n’ont pas du tout apprécié », se souvient Helena Persson.

Le « Prince qui a disparu », Julkalendern 2022 ( Johan Paulin/SVT).
« Le Prince qui a disparu », Julkalendern 2022.  (Crédits : Johan Paulin / SVT). 

Outre la neige, critiquer Julkalendern est un sport national : le feuilleton a été tour à tour jugé immoral ou sexiste, trop politique, susceptible d’encourager les pratiques occultes, coupable de parler de sexe dans un programme pour enfant…

Un « programme feu de camp »

Mais pour les Suédois, c’est avant tout la nostalgie de l’enfance. « C’est le matin. Je vois la neige dehors, par la fenêtre. Il fait nuit noire, mais les décorations de l’Avent illuminent le salon, se remémore Måns Magntorn, 24 ans, aujourd’hui étudiant à Stockholm. Je suis sur le canapé avec ma sœur. On est encore dans un demi-sommeil car on s’est réveillés très tôt pour voir l’épisode. Puis on va à l’école, et tout le monde en parle. C’est un souvenir totalement idéalisé dans ma mémoire… Et c’est quelque chose qu’on a envie de revivre avec ses propres enfants. Même si forcément, on sait qu’on sera déçu », rit-il.

En soixante ans d’existence, Julkalendern est devenu une tradition de Noël à part entière pour les Suédois. À Sundbyberg, Henrik Jonasson, le papa d’Ines et Rebecca, en parle avec émotion. Partager ce moment avec ses filles « fait remonter tous mes bons souvenirs d’enfance… Il y a des calendriers qui marquent toute une vie », lâche ce cadre d’une grande banque suédoise. Des étoiles dans les yeux, ils racontent alors « Au temps des trolls », qu’il a vu petit, dans les années 1980.  

Chez SVT, on appelle cela un « programme feu de camp », explique Helena Persson. « Les gens ont besoin d’expériences qui créent un sentiment d’appartenance. Julkalendern, c’est comme un grand feu, autour duquel jeunes et vieux se réunissent, au moment le plus sombre de l’année. » Regarder la même histoire, en même temps « est devenu de plus en plus rare, avec l’explosion des contenus, ajoute la journaliste Helena Lindblad. Le tour de force de ce programme est de relier les générations. On se souvient l’avoir vu avec nos parents, et on crée de nouveaux souvenirs avec nos propres enfants. » Un rituel collectif, indéboulonnable, assure-t-elle : « Julkalendern ? C’est vraiment la dernière tradition que la chaîne abandonnera. »

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