Supreme Committee for Delivery and Legacy, l'organisme chargé d'organiser la Coupe du monde 2022 au Qatar.

© Crédits photo : AFP PHOTO / HO / QATAR'S SUPREME COMMITTEE FOR DELIVERY AND LEGACY

Coupe du monde au Qatar : les médias face au boycott

En annonçant son boycott à deux mois du Mondial de football au Qatar, un journal local, Le Quotidien de la Réunion, a poussé le reste des médias français à se positionner. Réponse unanime : le devoir d'informer sur un événement planétaire prime. Mais en interne la question divise et les avis s'expriment surtout en off.

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Ce sont deux mots en Une du Quotidien de la Réunion qui ont eu l’effet d’une bombe. « Sans nous ». Pour la première fois de l’histoire, un média français décide de boycotter une Coupe du monde de football, « au nom de ses valeurs ». Le 13 septembre 2022, ce journal local, peu connu en métropole, se retrouve propulsé sur le devant de l’actualité. La presse nationale s’empare du sujet, l’information est relayée dans Libération, les Echos, le Monde, sur France Info, Europe 1, BFM TV… Sur Twitter, cette Une fait près de 8.500 likes, 5.400 sur Facebook : des records pour le premier journal de l’île la Réunion dont les posts sur les réseaux sociaux tournent habituellement autour de la quinzaine de « j’aime ». 

Une du Quotidien de La Réunion, sur Twitter, mardi 13 septembre 2022 (capture d'écran).
La Une du Quotidien de La Réunion n'a jamais collecté autant de « j’aime » sur Twitter que mardi 13 septembre 2022 (capture d'écran).

Un peu plus de deux mois avant le début du Mondial au Qatar, le Quotidien de la Réunion a forcé les médias français à sortir de leur réserve et à l'introspection. Car cette Coupe du monde cumule toutes les tares : scandale écologique (stade climatisés, navettes aériennes quotidiennes), exploitation de travailleurs immigrés (au moins 6.500 morts dans la construction des stades selon le Guardian), corruption, déni des droits humains… Les médias français n’ont pas fermé les yeux sur ces problématiques, ils les ont tous relayées. Dès 2016, le Monde diplomatique publiait une enquête sur les conditions de travail inhumaines sur les chantiers qataris. L’Obs a révélé en septembre que l’émirat prévoyait 160 vols quotidiens à prix réduits pour permettre aux supporters logeant dans les pays voisins de se rendre au stade, Doha ne pouvant accueillir tout le monde. France football, l’Équipe, ou encore Mediapart ont enquêté sur les douteuses conditions d’attribution de la Coupe du monde au pays du Golfe. 

Lille, Paris, Marseille

Mais dans les derniers mois avant le coup d’envoi de la compétition, les appels à boycott se sont multipliés de la part d’anonymes ou de célébrités comme l’ancien footballeur Eric Cantonna ou l’acteur Vincent Lindon. Plusieurs villes dont Lille, Paris ou Marseille ont annoncé qu’elles n’installeraient pas d’écrans géants ni de fanzones sur l’espace public. Alors que l’opinion publique attendait aussi une prise de position plus officielle et solennelle des médias. Elle a sa réponse : ils couvriront cette Coupe du monde. Sans en omettre les aspects les moins reluisants. 

« Comment relayer des exploits sportif réalisés dans un stade ayant coûté la vie à des milliers d’ouvriers clandestins ? »

Le Quotidien de la Réunion, lui, a choisi de ne montrer que ceux-là. « La suggestion est venue du chef du service des sports. Il se demandait comment on allait faire pour relayer les exploits sportifs, alors qu’ils ont lieu dans un stade qui a coûté la vie à des milliers d’ouvriers clandestins », relate Kevin Bulard, rédacteur en chef du journal. La proposition est remontée à la rédaction en chef, puis à la direction de la rédaction. La décision est prise de ne couvrir aucun aspect sportif de la compétition, même si les Bleus sont sacrés champions, et de refuser les publicités y faisant référence. Le fil AFP qui défile 24h/24 sur la page d’accueil du site a même été filtré pour exclure des mots clés comme « Coupe du monde », « Qatar », « Football »… « On a intérêt à ne pas se planter, je pense qu’on sera attendus au tournant », plaisante Kevin Bulard. Le journal a cependant prévu de traiter les actualités sociétales et environnementales, tous les « à-coté » du Mondial. « Nous avons présenté notre projet à tous les salariés, chacun a pu s’exprimer. La majorité d’entre eux a adhéré », affirme le rédacteur en chef.

« Nos convictions avant l’argent »

Quelques craintes sont apparues malgré tout : le Quotidien de la Réunion est un petit journal tiré à 17.000 exemplaires et qui sort d’un redressement judiciaire. Priver les lecteurs de la Coupe du monde de football, sport le plus populaire sur l’île, est un pari risqué. « Nous avons décidé de faire passer nos convictions avant l’argent », revendique Kevin Bulard. Le rédacteur en chef ne s’attendait pas à ce que la nouvelle fasse un tel buzz et soulève un élan de sympathie. Sur sa page Twitter le Quotidien de la Réunion a lancé un sondage : « Approuvez-vous notre décision de boycotter le mondial de foot au Qatar ? ». 86,7% des votants ont répondu oui. « Dans les jours qui ont suivi, les demandes d’abonnement ont augmenté et certaines personnes ont précisé qu’ils s’abonnaient pour nous soutenir suite à cette décision », s’étonne Vincent Vibert, directeur du journal. 

« Un petit média local »

Du côté des médias métropolitains, la nouvelle est certes relayée, mais accueillie avec froideur, si ce n’est une touche de mépris. Plusieurs journalistes évoquent « un petit média local » et suggèrent qu’il a surfé sur le contexte pour redorer son blason et se donner bonne conscience. « C’est une posture plus facile à prendre pour un média qui traite peu de sport et quand c’est dans l’air du temps», nous dit-on dans un média sportif. « Ils n’avaient envoyé personne pour la Coupe du Monde en Russie, ça ne change pas grand-chose pour eux », nous souffle-t-on dans un autre.

« Si on commence à ne pas rendre compte des événements qui peuvent nous troubler, on ne traitera plus grand chose »

Aucun autre grand média national ou régional n’a donc suivi le mouvement du Quotidien de la Réunion. Parce que c’est un événement mondial majeur, auquel des millions de personnes vont s’intéresser, il faut le couvrir, ont estimé les rédactions. « C’est notre job, tranche Philippe Broussard, directeur adjoint de la rédaction du Monde. Si on commence à ne pas rendre compte des événements qui peuvent nous troubler, on ne traitera plus grand chose ». L’ancien grand reporter se souvient notamment  du référendum présidentiel irakien de 2002, lors duquel Sadam Hussein a été « réélu » avec 100% des voix. « C’était une aberration, bien sûr. Mais il était évident qu’il fallait être sur place pour le raconter ». Un avis que partage Nathalie Iannetta, directrice des sports à Radio France. « Une Coupe du Monde, et celle-ci plus que les autres, est un objet d’actualité massif. On ne se poserait pas la question pour des élections, de grosses manifestations ou d’importants événements culturels. Pourquoi le ferait-on pour une compétition sportive ? », interroge-t-elle. 

Gants blancs

Et en effet, la question ne s’est pas posée dans la plupart des rédactions. Au regret de certains journalistes. À l’Équipe, la direction de la rédaction a pris position dans un éditorial sur la «mission d’information», peu de temps après la Une du Quotidien de la Réunion. « L’Équipe ne boycottera pas le mondial qatarien. (…) Informer ne peut pas se faire avec des gants blancs ou en restant bien assis derrière un bureau », peut-on notamment y lire. Sauf que les journalistes n’ont pas été consultés. « Je pense que nous sommes majoritairement en accord avec cette position, estime l’un deux. Mais il aurait dû y avoir un débat ».

« De Bolsonaro à Mélenchon, avec le sport comme passerelle »

Car il existe tout de même une lassitude à constater que les grandes compétitions sont continuellement dévoyées par les institutions sportives. « Et on se retrouve à être, malgré nous, le relais de ce travers. Alors que par ailleurs on s’échine à montrer que le sport est porteur de valeurs, que c’est un bon matériau journalistique, qui mérite le respect. Donc on passe pour des cons ». Peut-être est-il temps de faire évoluer l’idéal apolitique de l’Équipe ? « Culturellement, c’est compliqué. On est censé pouvoir être lu autant par un électeur de Bolsonaro que de Mélenchon. Et faire en sorte que le sport puisse créer des ponts entre eux. Peut-être qu’il faudrait qu’on soit plus revendicatifs, qu’on prenne position. En tout cas, ça mérite un débat entre les journalistes de la rédaction, pour établir une ligne claire et représentative ».

Cohérence

À Libération, à l’inverse, la ligne est plutôt claire et les prises de position fréquentes. « S’il y a un journal qui aurait pu se priver de relater les résultats sportifs de cette Coupe du monde, c’est bien le nôtre », estime une journaliste. Pourtant il en a été décidé autrement. Le débat sur le boycott a bien eu lieu, mais seulement deux mois avant le début du Mondial. « Donc beaucoup trop tard, déplore-t-elle. L’équipe de reporters était déjà constituée, les billets pris… » Les journalistes pro-boycott ont pu s’exprimer, mais les jeux étaient faits. Et ils étaient de toute façon minoritaires. Un des principaux arguments qu’on leur a opposé est celui de la cohérence.

Si on boycotte le Mondial au Qatar, pourquoi ne ferait-on pas de même pour le prochain, qui aura lieu entre le Canada, les États-Unis et le Mexique en 2026 et s’annonce, lui aussi, très polluant ? Et le Tour de France, le Festival de Cannes, pointés du doigt, en particulier cette année, pour leur impact environnemental ? Pourquoi boycotter maintenant, alors que les Jeux olympiques d’hiver de Pékin en 2022, ceux de Sotchi en 2014, la Coupe du monde de football en Russie en 2018, pour ne citer qu’eux, présentaient déjà des problèmes de corruption et de non-respect des droits de l’homme et de l’environnement ? 

Cinq reporters sur le sport, un seul sur les questions sociétales

« Ce serait un peu hypocrite », conclut une autre journaliste de Libération. Elle ajoute un autre argument : « le travail d’enquête des journalistes sur cette Coupe du monde a permis d’ouvrir les yeux du monde entier sur ce système scandaleux d’exploitation des travailleurs immigrés qui existe depuis bien longtemps ». En clair, le Qatar a voulu faire de ce Mondial une vitrine, c’est en train de se retourner contre lui. Et c’est seulement grâce au travail des médias - et des ONG - qu’on peut entendre aujourd’hui des appels au boycott. D’où la nécessité, pour cette journaliste, d’aller sur place et de couvrir le mondial. Mais pas n’importe comment : en laissant, peut-être, plus de place qu’avant aux aspects non-sportifs.

Ce sera le cas notamment au Parisien : aux côtés des cinq reporters de sport envoyés au Qatar, il y aura une journaliste généraliste pour évoquer toutes les questions sociétales. C’est une première. « Sur les précédentes compétitions, ces sujets-là étaient traités par les journalistes du pôle sport », explique Benoît Lallement, chef de ce service au Parisien. Preuve que les « à-côtés » ont désormais toute leur place. Idem à Radio France, qui envoie cette année au Qatar autant de reporters que de commentateurs sportifs, alors qu’auparavant ces derniers étaient un peu plus nombreux. 

Tournant ?

Pour le service des sports de la Maison ronde, il y aura un avant et un après Qatar, dans les rédactions, mais aussi dans l’opinion publique. « L’esprit critique s’est développé, le public est plus exigeant sur les questions de transparence et d’écologie. Les institutions sportives se savent attendues au tournant », estime Nathalie Iannetta. Elles n’ont pas l’air de trembler non plus. Début octobre, le Conseil Olympique d’Asie a choisi le lieu des Jeux olympiques d’hiver asiatiques de 2029. Ils se tiendront au beau milieu du désert Saoudien. 

 

 

 

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