Des affiches "Zemmour président" collées à Paris, le 29 juin 2021.

Des affiches "Zemmour président" collées à Paris, le 29 juin 2021.

© Crédits photo : LUDOVIC MARIN / AFP

Comment l’Ifop et Le Point ont décidé de tester la candidature d’Eric Zemmour

L’entretien accordé par Éric Zemmour à la chaîne YouTube « Livre noir » est à l’origine du sondage testant, pour la première fois, l’hypothèse de sa candidature à l’élection présidentielle.

Temps de lecture : 5 min

Dimanche 6 juin, à 18h, la chaîne YouTube Livre noir, fondée par deux proches de Marion Maréchal, publie un entretien de 1h25 avec Éric Zemmour. Celui-ci y sous-entend qu’il réfléchit à se présenter à l’élection présidentielle : d’abord en estimant qu’il faut « peut-être passer à l’action », puis en expliquant qu’il « fai[t] de plus en plus de propositions » et « pense de plus en plus à comment mettre en application ce [qu’il dit] ». Plusieurs médias reprennent rapidement les déclarations d’Éric Zemmour. BFMTV évoque l’entretien dès 19h06 et franceinfo: reprend une dépêche AFP à 19h46. Libération y consacre un article le lendemain, et Le Monde le 10 juin. En trois jours, l’entretien atteint les 400 000 vues.

L’hypothèse d’une telle candidature passionne une partie des journalistes et du personnel politiques  depuis quelques temps. Le 20 janvier, Éric Zemmour laissait déjà planer le doute sur Paris Première (« Ce n’est pas ici et aujourd'hui que je vais [...] dire [si je me présente à la présidentielle] »). Le 7 février, L’Express publiait la première partie d’une enquête sur « la tentation présidentielle » d’Éric Zemmour.

Mais c’est bien cette vidéo, et l’écho qu’elle a suscité, qui donne cette idée à Jérôme Fourquet, directeur du département « opinion et stratégie d’entreprise » à l’Ifop : tester la candidature Zemmour au premier tour de la présidentielle 2022, « en situation », et plus seulement son « potentiel électoral » comme ce fut le cas en février pour Valeurs actuelles le « potentiel électoral » étant déterminé à partir des réponses positives aux questions « seriez-vous capable » et « seriez-vous certain » de voter pour un candidat. C’est à l’occasion d’une des vagues de consultation prévues par l’Ifop, envoyées régulièrement aux panels de sondés, que sera mesurée la popularité de cette hypothétique candidature.

Le responsable  de l’Ifop décide de proposer cette étude  à l’hebdomadaire Le Point. Jérôme Fourquet appelle donc Sébastien Le Fol, directeur de la rédaction du Point. L’Ifop entretient des contacts réguliers avec ses clients, parmi lesquels des grands médias. Ces derniers peuvent contacter l’institut pour leur commander un sondage ou une étude, mais l’institut peut aussi prendre l’initiative de certains projets. Et Jérôme Fourquet est « parfois associé aux réflexions du journal » en sa qualité de politologue, explique Sébastien Le Fol. « On est assez preneurs de ses idées. Il a renouvelé l’approche des enquêtes d’opinion. »  La suggestion de Jérôme Fourquet est rapidement validée après discussion avec le service politique de l’hebdomadaire.

Les deux hommes échangent ensuite par e-mail pour formuler la question qui sera soumise aux sondés. L’enjeu de cette étape, nous explique Jérôme Fourquet, est de proposer « une question compréhensible, posée le plus objectivement possible, et qui éclaire une problématique. » Ici, c’est assez facile : demander aux personnes interrogées pour qui elles voteraient parmi un panel de candidats (« Si dimanche prochain devait se dérouler le premier tour de l’élection présidentielle, pour lequel des candidats suivants y aurait-il le plus de chances que vous votiez ? »).  « Nous avons choisi les candidats déjà déclarés pour la prochaine élection présidentielle, des hypothèses de candidature qu’on juge ‘‘classiques’’, et nous avons ajouté Éric Zemmour. » explique Gautier Jardon, chargé d’étude à l’Ifop et auteur du sondage sur la candidature d’Éric Zemmour. Toutes les enquêtes ne sont pas aussi simples à réaliser. Lorsqu’elles comportent plusieurs questions ou abordent  des sujets plus complexes, un dialogue s’établit entre les deux partenaires pour créer un questionnaire qui réponde à la commande du média tout en cherchant à limiter les biais.

Mardi 8 juin, un lien vers la question est envoyé par e-mail à un panel représentatif de 901 personnes inscrites sur les listes électorales et contactées aléatoirement par l’Ifop — impossible de s’inscrire volontairement à un sondage. Recueillies jusqu’au 9 juin, les données sont ensuite « redressées », c’est-à-dire pondérées par l’institut, selon des méthodes confidentielles, afin d’obtenir un résultat plus représentatif, puis envoyées au client avec quelques grands axes d’analyse. « On décline les résultats par sexe, âge etc., et nous indiquons les points les plus saillants des résultats, explique Jérôme Fourquet. Le client est libre d’utiliser cette analyse, intégralement ou en partie. » Le coût de ce sondage ? « C'est une négociation, ce n'est jamais le même coût. Ça dépend du nombre de panélistes, du nombre de questions », nous répond Sébastien Le Fol, qui concède simplement : « Pas grand-chose ».

Géraldine Woessner, journaliste politique au Point depuis presque deux ans, est chargée de rédiger l’article qui accompagne les résultats. Le service politique a l’habitude des collaborations avec les instituts de sondage — il publie notamment les résultats d’un baromètre réalisé par Ipsos dix fois par an. La journaliste décrit des « relations habituelles, où il est généralement facile d’échanger et de faire ajouter une question pour un article. » Pour l’article sur Éric Zemmour, elle a aussi pu recontacter Jérôme Fourquet lors de la rédaction de l’article, afin de recueillir son analyse.

Les résultats commentés du sondage paraissent le 16 juin sur le site internet du Point, avec une mention « exclusif » : le panel accorde 5,5 % de ses voix à l’éditorialiste — autant que pour Yannick Jadot et légèrement plus que pour Anne Hidalgo (5 %). L’Ifop publie l’étude le même jour sur son site Internet. Le lendemain, l’article est repris dans les pages de l’hebdomadaire. Selon Sébastien le Fol, l’article « a été l’un des plus lus de la journée » sur Internet, mais n’a eu aucun impact sur les ventes du print, dans lequel il n’était pas spécialement mis en avant. Le même jour, le site du Point publie l’enquête que Géraldine Woessner  préparait en parallèle une sur les origines et les acteurs de la  « candidature Zemmour ». Celle-ci décrit les prémices de cette hypothèse dans les médias et cite quelques commentaires de personnalités politiques sur cette éventuelle candidature. L’article conclut qu’Éric Zemmour dispose de plusieurs comités de soutiens, mais sa candidature apparaît surtout à la journaliste comme « une construction médiatique ». Une fragilité que semblent confirmer les 5,5 % réalisés par l’éditorialiste du Figaro et de CNews dans le sondage.

Ce sondage inédit de l’Ifop pour Le Point a bénéficié de très nombreuses reprises. Il a aussi suscité des critiques. Dans son édito M du 17 juin, Sonia Devillers (France Inter) qualifie ainsi la démarche du sondage de « plus que discutable », car il s’agit de « mesurer une candidature fantasmée et non avérée ». En ligne, les discussions sont tendues. Est-ce raisonnable de considérer comme présidentiable un individu condamné pour injure et provocation à la haine ? « On en débat aujourd’hui de façon malhonnête, réplique Géraldine Woessner. Ça n’a pas fait réagir à l’intérieur de la rédaction. Les gens sont tombés sur Le Point alors que nous avons fait ça en situation réelle, avec un sondage typique d’une élection présidentielle. » « Nous ne travaillons jamais en nous souciant des réactions que pourraient provoquer nos travaux dans d’autres médias, se défend Sébastien le Fol. Nous écrivons pour nos lecteurs, pas pour d’autres journalistes. » Du côté de l’Ifop, Gautier Jardon voit ça comme « une expérience de laboratoire, un scénario fictif qui pourrait exister. »

Un chiffre vient rapidement supplanter ce sondage du Point : le 18 juin, le Parisien dévoile un autre sondage Ifop. Celui-ci crédite Éric Zemmour d’un potentiel électoral de 18 %, avec 5 % de personnes « certaines » de voter pour lui s’il se présentait. Commandée par la chaîne YouTube Livre Noir dans le cadre de son interview avec le polémiste, l’étude a, selon nos informations, été transmise au Parisien en exclusivité, avant d’être reprise dans de nombreux médias. Un épisode de plus dans le feuilleton Zemmour, qui risque de se poursuivre à la rentrée : selon une enquête de Paris Match parue le 8 juillet, l’intéressé pourrait annoncer sa candidature le 11 novembre.

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