Jean-Philippe Béja, sinologue

© Crédits photo : Didier Allard / INA.

Chine : « Les médias véhiculent les images d’une dictature moderne »

De Mao à Xi Jinping, de la Révolution culturelle à l’érection des barrières sur Internet, retour sur la perception de la Chine par l’Occident et le soft power chinois ces 70 dernières années, au cours d’un entretien fleuve avec Jean-Philippe Béja, sinologue et directeur de recherche au CNRS.

Temps de lecture : 16 min
Jean-Philippe Béja est membre du CNRS et du CERI-Sciences Po depuis 1975. Il a passé huit ans au Centre d’études français sur la Chine contemporaine à Hong Kong et Pékin. Co-fondateur de China Perspectives, membre des comités éditoriaux d’East Asia : An International Journal, The Journal of Contemporary China et de Chinese Cross Currents, il est également l’auteur de nombreux ouvrages (À la recherche d’une ombre chinoise. Le mouvement pour la démocratie en Chine (1919-2004), Seuil, 2004) et traductions (Liu Xiaobo, La philosophie du porc et autres essais, Gallimard, 2011).

Depuis l’ère Mao, comment la Chine a-t-elle produit les images qu’elle voulait donner d’elle-même, à l’extérieur et à l’intérieur de ses frontières ?

Jean-Philippe Béja : Dans les premiers temps de la République populaire, après 1949, la Chine s’inspire entièrement de l’Union soviétique (URSS). Le nouveau pouvoir crée sur ce modèle le Bureau des langues étrangères (le Waiwen ju), qui dépend du département de la propagande du Parti communiste chinois (PCC). Il publie un certain nombre de revues dans les langues principales (russe, anglais, espagnol, français, espéranto et différentes langues d’Europe de l’Est).

Il y avait alors plusieurs revues, dont La Chine, (China pictorial, en anglais), un mensuel qui publiait de magnifiques photos en couleur. À l’origine, il s’agissait de montrer les réalisations du communisme naissant, des paysans qui travaillent ensemble, etc. Il s’agissait aussi, comme dans un magazine de tourisme, de montrer de beaux paysages, de grandes parades, ce que l’on voit encore en Corée du Nord, aujourd’hui. Existait un autre magazine, La Chine en construction, diffusant aussi des illustrations, mais plus tourné vers la construction du socialisme. La première revue s’adressait à un plus grand public, la seconde aux « compagnons de route », à ceux qui sont convaincus des bienfaits du régime. Existent aussi des hebdomadaires, comme Peking Review (Pékin information), qui paraît dans les années 1950 en russe, anglais, français, japonais, espagnol, arabe. Ce sont des traductions d’articles de propagande de la presse chinoise qui émanent du Quotidien du peuple ou de l’agence Chine nouvelle. Cette dernière émet des bulletins en anglais, en russe, puis en français notamment lors de l’indépendance des pays africains. L’agence transmet des informations à la presse, à l’époque il s'agit essentiellement de la presse communiste internationale.

Comment ces images ont-elles été reçues et continuent-elles de l'être en Occident ?

Jean-Philippe Béja : La réception à l'Ouest est, dans sa quasi-totalité, celle des partis communistes nationaux, de leurs militants et sympathisants. En France, ces publications sont diffusées à la Fête de L’Humanité et par l’Association des amitiés franco-chinoises, qui dépend du PCF. Puis, à partir de 1964, paraît Le Petit livre rouge en Chine. Nous sommes à la veille de la Révolution culturelle.

Personnellement, j’ai été abonné à Pékin Information alors que j’étais très jeune par un ami de mes parents, en 1963, parce que je m’intéressais à la Chine. Et je le recevais toutes les semaines. Ces journaux ne coûtaient presque rien et comportaient de très belles illustrations. Sinon, il n’existait pas de diffusion en dehors de ces canaux. En 1965, au moment de la rupture sino-soviétique, des militants que l'on appellera par la suite « maoïstes » ouvrent la librairie Le Phénix, à Paris. Elle a notamment été créée par Régis Bergeron, qui en sera le directeur. Elle distribue toute la propagande chinoise en français et en chinois.

« Il existait en France des lieux où l’on distribuait les matériaux de propagande de la Chine »

Les groupes maoïstes ouvriront, par la suite, deux autres librairies à Paris, la librairie Norman Béthune, boulevard Saint Michel et une autre rue Gît-le-cœur. Ces créations sont donc contemporaines de l’émergence du mouvement maoïste en France. Ces différents groupes français ont leurs propres journaux et distribuent tous Pékin Information, surtout Le Petit livre rouge, et à partir de 1966 les Œuvres choisies de Mao Zedong. Existaient donc des lieux, en France, où l’on distribuait les matériaux de propagande de la Chine.

À l’époque c’est essentiellement des écrits qui parviennent ?

Jean-Philippe Béja : Oui, mais la librairie Le Phénix distribue aussi des disques. Y figurent les fameux opéras de Pékin de la période maoïste qu’on pouvait trouver aussi à la Fête de L’Humanité, avant la rupture sino-soviétique. Le parti communiste chinois y avait un stand chaque année avec le Waiwen ju , le Bureau des langues étrangères, qui vendait ses productions.

« L’imagerie diffusée par la Chine était très proche de celle de l’URSS »

Chose rare, en 1956, sort Le cerf-volant du bout du monde, un film de Roger Pigaut, proche du PCF, qui est une co-production franco-chinoise. Je me souviens d’être allé voir ce film avec mon école et c’est sans doute là que, pour la première fois, j’ai vu Pékin. L’imagerie diffusée par la Chine était très proche de celle de l’URSS : des images d'une société harmonieuse et heureuse, sans conflits, en route vers le bonheur et la prospérité. Une fois la rupture consommée entre ces deux pays, en 1960, la propagande demeurera construite sur ce modèle.

Sinon, dans un autre domaine, les Amitiés franco-chinoises organisaient des voyages pour « découvrir » le pays.

Les médias français s’intéressent-ils à la Chine en ces années 1960 ?

Jean-Philippe Béja : Oui, car la Révolution culturelle a commencé et des images nous parviennent. Des photographes vont alors en Chine, comme Marc Riboud, qui fait de nombreux reportages en Chine et sont publiés dans la presse. De plus, en 1964, le général de Gaulle reconnaît la Chine, André Malraux y part, rencontre Mao en 1965. La presse s’intéresse aux dirigeants Chinois, principalement à Mao. Ils font un parallèle avec de Gaulle, qui est l’enfant terrible de l’Otan. Des journalistes français écrivent sur ce pays, comme K.S. Karol et quelques autres. C’est à cette époque, aussi, que commencent les échanges d’étudiants.

Il existe un intérêt pour la Chine, évidemment dans tout le mouvement communiste, relancé par la rupture entre Mao et Khrouchtchev, les révolutions du Tiers monde, la guerre du Vietnam.

À propos de la révolution culturelle, la radio et la presse diffusent des reportages : je me souviens d’un reportage où les gardes rouges décrochent l’enseigne du Quanjude, le plus fameux restaurant de canard laqué de Pékin, et où on les voit couper les cheveux des filles dans les rues.

Comment est-ce perçu ?

Jean-Philippe Béja : Évidemment, tout dépend de qui perçoit. La droite juge très négativement ce qui se passe, y compris Alain Peyrefitte qui va regarder, par la suite, la Chine d’un œil plus favorable. Dans ces années-là, dominent la peur de la Révolution que véhicule la Chine et d’une contagion possible à l’Ouest.

« En 68, le soft power chinois était autrement plus fort et conquérant qu’aujourd’hui »

Avec mai 1968, les mouvements maoïstes en France vont renforcer ce sentiment. La droite s’interroge : la Chine intervient-elle dans les affaires françaises ? Est-elle derrière ces mouvements et cette révolte ? D’autant que les militants maoïstes défilent à Paris, et ailleurs en occident, derrière des portraits de Mao. À cette époque, le soft power chinois était autrement plus fort et conquérant qu’aujourd’hui, où personne ne défile à Paris sous le portait de Xi Jinping.

Comment l’Ouest perçoit-il le mouvement du mur de la Démocratie, en 1979 ?

Jean-Philippe Béja : Je vais remonter en 1976, année de la mort de Mao. Une énorme manifestation se déroule sur la place Tienanmen dans laquelle les manifestants scandent « À bas Qin Shi Huang », l’empereur qui a unifié la Chine en 213 avant notre ère. Cela visait Mao, encore vivant, qui s’était un jour félicité d’avoir tué bien plus des 500 lettrés que l’empereur se vantait d'avoir fait enterrer vifs. Cette manifestation fut extrêmement importante. La presse française en parle très peu, à part Le Monde, dont le correspondant, Alain Jacob, n'avait pas très bien compris, à l'époque, ce qu’il se passait.

Parmi les manifestants, il y avait toute sorte de gens : des jeunes, mais qui pour la plupart avaient été envoyés à la campagne, et des cadres du PCC, « critiqués» pendant la Révolution culturelle et soutiens de Deng Xiaoping. Ce dernier, réhabilité en 1973, avait été de nouveau écarté du pouvoir au début de 1976, et les manifestants réclament clairement que soit appliquée la « ligne » de Deng. Cent mille personnes étaient présentes sur la place Tiananmen. Trois mois plus tard, en septembre, Mao mourait.

« À la mort de Mao, il y a, en France, une quasi-unanimité pour l’encenser »

En France, il y a une quasi-unanimité, des politiques comme des intellectuels, pour l'encenser. Puis Deng est réhabilité et un début d'ouverture se produit. En Occident, on s’intéresse à ce changement qui se concrétise par quelques signes : les coiffures de certaines femmes changent, elles se font des « permanentes », les habits se diversifient, les journaux européens envoient photographes et journalistes « couvrir » la Chine qui se transforme. Et fin 1978, c'est le mur de la Démocratie (par voie d'affiches, des manifestants demandent que la Chine devienne un pays démocratique), dont Libération et Le Monde rendent compte plutôt bien. Le correspondant de l’AFP est aussi très actif.

Le mouvement sera réprimé et Wei Jingsheng, l'un de ses principaux animateurs est condamné en 1979 à 15 ans de prison. Mais les esprits, en France, étaient encore sous le charme de Mao. Quand nous, qui avions fait un comité de défense, avons voulu faire une pétition pour la libération de Wei, nous avons eu du mal, au début, à recueillir des signatures. Cette pétition a finalement vu le jour et Esprit l’a publiée. Nous avons cherché à imposer le nom de Wei Jingsheng comme l'avait été le nom de Soljenitsyne mais cela n'a pas marché. Alors qu'il y avait sur place des correspondants de presse, ceux de l'AFP, du Monde, etc. qui faisaient un travail digne de ce nom.

En octobre 1979, j'ai dû insister pour que Le Monde passe en première page un article sur la répression en Chine que j'avais écrit avec un ami, symboliquement, le jour de l'arrivée du président Hua Guofeng en France. Ce qu'il fera, non sans difficulté. Mais l'image qui dominait alors était que l'économie se développait et que la société peu à peu changeait. La dissidence chinoise, par contre, n’intéressait pas grand monde.

Mais peut-on encore dire cela aujourd'hui ?

Jean-Philippe Béja : Oui, même aujourd'hui il est encore très difficile d’intéresser les intellectuels et les médias aux opposants chinois et à la répression qu'ils subissent. Nous avons fait tout notre possible pour attirer l’attention, par exemple, sur Liu Xiaobo, espérant en la dynamique qu'aurait pu créer son prix Nobel de la Paix (2010) pour le faire libérer. Cela n'a pas abouti. Alors, nous avons traduit ses œuvres qui ont été très bien reçues(1). Mais sa notoriété est restée trop limitée. On s'aperçoit ainsi que la Chine occupe une place contradictoire dans le paysage médiatique, à la fois présente par certains aspects et totalement occultée par d'autres. Cela nécessiterait, en soi, une étude....

Ces dernières années, lorsque des dissidents chinois ont été arrêtés, la presse nationale en a quand même parlé, certes moins que la presse américaine, mais ce n'est plus le silence que l'on a pu connaître autrefois. La télévision française passe parfois des informations, des images sur la répression en Chine. Mais la fascination pour le développement économique a quand même pris le pas. Lorsque nous avons voulu faire signer la pétition pour la libération de Wei en 1979, il nous a fallu batailler, même Sartre a fini par signer. Aujourd'hui, on peut déplorer une certaine indifférence, un manque d'empathie.

Le pouvoir chinois a également appris à cibler sa répression. Il a arrêté 25 avocats des droits de l'homme, par exemple, ce qui paraît peu à certains comparé à la répression en Égypte ou en Turquie... Cette politique ciblée et cynique n'a, par ailleurs, nullement empêché ce pouvoir de laisser mourir en prison un prix Nobel (Liu Xiaobo). Ce n'était auparavant arrivé qu'une seule fois, il s'agissait de Carl von Ossietzky, prix Nobel de la paix également, mort dans les geôles d'Hitler en 1938. A contrario des Allemands, les politiques français se sont montrés plutôt « discrets ». Même chose lorsqu'il s'est agi de soutenir sa veuve, Liu Xia, afin qu'elle sorte de Chine où elle était retenue par les autorités.

On parle peu également de la répression qui continue au Tibet et de celle qui s'est abattue sur les Ouïgours.

Repartons en 1989… Quelle stratégie de «communication» la Chine adopte-t-elle après le massacre des manifestants de la place Tiananmen?

Jean-Philippe Béja : Le déni et l’organisation de l'amnésie. Avec le concours de certains occidentaux — Alain Peyrefitte, par exemple, déclare, de retour de Chine, qu'il n'y pas eu de morts, place Tiananmen. Le pouvoir a tout fait pour minimiser le nombre de morts en affirmant que la majorité étaient des soldats, puis a interdit que l’on en parle publiquement ou dans les échanges privés (téléphone, Internet) jusqu’à effacer le terme de 4 juin — le massacre se concentrant le 4 juin 1989. J'ai rencontré des Chinois, nés à cette époque, qui ignoraient tout de cet événement. Maintenant, beaucoup de gens savent en Chine, malgré la censure, ce qu’il s’est passé. D’autant qu’aujourd’hui, les Chinois voyagent beaucoup et peuvent avoir accès à d’autres informations que celles distillées par le pouvoir.

En Occident, les informations ont circulé pendant deux ans, environ. Ces événements ont été diffusés quotidiennement à la télévision, et très suivis, bien avant la répression. On a pu voir ces foules sur la place et dans les rues de Pékin, ces nombreuses images dans la presse et sur les écrans.

Quelles images caractérisent la période Deng Xiaoping ?

Jean-Philippe Béja : Dans les débuts de la période d’ouverture au début des années 1980, les images dominantes sont celles d’un pays qui s’ouvre et devient « comme nous ». Ils s’habillent et se coiffent « à l’occidentale », écoutent de la pop musique et du rock, commencent à découvrir ce qu’il se passe à l’étranger. Il existe alors une frénésie de traductions, qu’il s’agisse de littérature ou d’ouvrages de sciences sociales. Des films produits à l’Ouest font leur apparition dans les salles de cinéma. Les Chinois commencent à sortir de leur pays, d’abord des étudiants, le tourisme se développera dans les années 1990. Et l’Occident commence à être fasciné par ce pays qui se transforme et apparaît comme le contraire de l’Union soviétique, caractérisée par sa grisaille et sa fermeture. On assiste à un bouillonnement de plus d’un milliard de personnes. Les milieux économiques et politiques ont les yeux rivés sur un éventuel futur grand marché, par une transformation qui semble s’inspirer d’un modèle occidental et que la Chine, peu à peu, adopterait. La Chine s’ouvre aussi au tourisme que de nombreux Occidentaux découvrent.

 « La répression place Tiananmen opère une rupture. L’image de tyrans sanguinaires ressurgit »

Dans les années 1990, la Chine commencera à vendre les produits issus de sa culture. La répression place Tiananmen opère une rupture. L’image de tyrans sanguinaires ressurgit. Mais, dès 1992, Deng Xiaoping continuant à développer sa stratégie d’ouverture économique, les grandes entreprises étrangères investissent massivement en Chine, qui devient « l’usine du monde ». C’est ainsi que l’on en parle à l’Ouest, ce sont ces images qui dominent.

Et, au fil des ans, profitant de son développement économique, la Chine va devenir productrice de high tech — téléphonie mobile, ordinateurs —, avant de se lancer dans l’innovation et devenir un pays qui compte dans les domaines de l’intelligence artificielle, téléphonie, Internet. Le pouvoir en profite pour développer des outils de contrôle absolu. De nouveau, l’image d’une société moderne qui a fasciné bascule en raison de cette tyrannie qui ne cède rien.

« Pour de mauvaises raisons peut même resurgir l’image ancienne du « péril jaune » qui menace notre civilisation »

Aujourd’hui, à l’ère Xi Jinping, la Chine n’est pas considérée comme un pays attirant. Les images véhiculées par les médias sont quand même celles d’une dictature « moderne », certes, mais aussi inquiétante et même effrayante. Ce qui semble aussi être l’image qu’en a l’opinion publique. Pour de mauvaises raisons, peut même resurgir l’image ancienne du « péril jaune » qui menace notre civilisation.

Il semble que le pouvoir chinois n’a pas cherché à développer une image positive en promouvant ses productions culturelles ?

Jean-Philippe Béja : Mais si. Développer leur soft power est l’une de leurs préoccupations, surtout depuis la présidence de Hu Jintao (2003-2013), et plus encore avec Xi Jinping. Cela se développe lorsque la Chine organise les Jeux olympiques à l’été 2008. Les dirigeants chinois sont alors très choqués des manifestations qui ont lieu sur le passage de la flamme olympique, notamment à Paris, et constatent qu’ils ont une très mauvaise image. C’est à partir de ce moment qu’ils créent des télévisions en langues étrangères (CCTV) dans lesquelles sont diffusées des émissions sur la cuisine, les paysages, le tourisme.

Mais le pouvoir va être confronté aux mêmes contradictions que précédemment dès qu’il s’agira de promouvoir la littérature chinoise, par exemple. Ils traduisent de moins en moins les auteurs de plus en plus appréciés en Occident. Quant au cinéma, les réalisateurs reconnus à l’Ouest, tels Zang Yimou, Chen Kaige et Jia Zhangke, ne sont pas reconnus en Chine.

En 1988, le ministère de la Culture invite en France 15 écrivains chinois dans le cadre des Belles étrangères. J’en ai choisi un certain nombre qui ne plaisaient pas au pouvoir, pourtant c’était une période d’ouverture… Les productions qui ont la faveur des autorités ne sont donc pas les mêmes que celles qui sont appréciées par le public et les critiques occidentaux. Or si le gouvernement chinois veut créer un soft power, il ne peut continuer à nier la moitié de la production culturelle de son pays. Quand je parle avec des Chinois, j’insiste sur le fait que leur intérêt est de montrer la pluralité qui existe en Chine, ils produiraient ainsi des images plus justes et plus vraies de leur pays. Plus attirantes aussi.

 « La Chine est une société extrêmement créatrice malgré la censure »

Concernant le cinéma, les autorités ont « récupéré » certains réalisateurs et Jia Zhangke a tourné également en Chine. Et puis le film de Wang Xiaoshuai, So long my son a eu récemment un certain succès en France. On trouve énormément de films chinois dans les festivals, mais la plupart de ceux-ci ne sont pas diffusés en Chine. De même, de très nombreuses galeries d’art exerçant hors de Chine exposent des artistes chinois mais très peu d’artistes que l’on peut qualifier d’officiels. 

La Chine est une société extrêmement créatrice malgré la censure. Elle est donc difficile à appréhender. Quel est vraiment le degré d’adhésion de la population à la propagande du PCC ? On sait que beaucoup n’apprécient pas la censure régnant sur les réseaux sociaux. Quelles sont les aspirations des Chinois, au-delà du consumérisme ? Tout cela, dans ce contexte est difficile à cerner. Par exemple, le mécontentement continue à s’exprimer concernant la pollution ou la sécurité alimentaire

La voix de l’opposition chinoises se font-elles entendre et comment ?

Jean-Philippe Béja : Aujourd’hui, les informations parviennent à passer à l’étranger. Internet existe, la censure peut être contournée, les Chinois voyagent, Hong Kong et Taiwan restent des lieux où les informations s’échangent. Il existe donc une sphère publique en chinois. On peut être informé des conflits sociaux, des abus des cadres, et les relais existent à l’étranger pour faire entendre les voix de l’intérieur.

 « Avec le Guandong, la province frontalière en Chine continentale, les échanges y compris d’informations, sont constants »

En Chine, évidemment, les médias sont très contrôlés par le pouvoir qui laisse, ou non, diffuser les images qui lui semblent appropriées. Actuellement, concernant Hong Kong, c’est plutôt le blackout ou des images de propagande pro-régime. Sur le Net, des nouvelles circulent. Ainsi, des Chinois ont fait circuler l’hymne de Hong Kong, très récemment créé par les opposants. Et avec le Guandong, la province frontalière en Chine continentale, les échanges y compris d’informations, sont constants. Difficile pour le pouvoir d’organiser une censure totale même si, dans d’autres parties éloignées du pays, les gens ignorent ce qu’il se passe.

Certains pays semblent devenir très méfiants vis-à-vis de la Chine ?

Jean-Philippe Béja : Cela va se manifester, notamment, vis-à-vis de certains « outils » du soft power chinois, comme les Instituts Confucius. S’ils s’étaient contentés de fonctionner sur le modèle d’instituts culturels privés, cela aurait été moins problématique. Bien sûr qu’il faut enseigner le chinois et diffuser la culture chinoise ! Mais ces instituts fonctionnent sur le principe du partenariat au sein des universités tout en ayant une politique culturelle alignée sur celle du pouvoir. Et cela fait des années que de nombreuses personnalités tirent le signal d’alarme. Les universités, pour des raisons financières et même mercantiles ne doivent pas se déconsidérer et accepter de cautionner de telles pratiques. D’où la demande, devenue effective, d’interdire les Instituts Confucius dans certains pays. Ce qui est déplorable aussi c’est l’autocensure de certains co-directeurs nationaux de ces instituts qui acceptent les diktats de leur homologue chinois (les instituts ont chacun un directeur du pays d’accueil flanqué d’un directeur chinois).

Le soft power chinois n’est-il d’abord pas technologique ?

Jean-Philippe Béja : C’est vrai qu’il leur est plus facile de jouer sur l’image d’un pays innovant et de tenter de fasciner — avec plus ou moins de réussite — grâce aux réalisations de haute technologie. La monnaie circule de moins en moins et les paiements s’effectuent via les téléphones portables, les achats se font de façon massive sur Internet, etc. Mais avec la haute technologie aussi, nous avons vu que le pouvoir suscitait le rejet et la peur, car il utilise ces techniques pour construire un pays totalement sous contrôle. Bâtir un soft power sur la culture expose aussi le pouvoir à ses limites puisqu’il ne peut se passer de la censure. Il n’y a guère que le folklore qui échappe à ces contradictions…

Comment le pouvoir chinois tente-t-il de gérer la situation à Hong Kong ?

Jean-Philippe Béja : D’abord, j’ai été étonné favorablement par l’intérêt médiatique en France pour ce qui se passe à Hong Kong et ce, depuis des mois. France inter a ouvert ses bulletins, pendant 15 jours en août, sur les événements de Hong Kong. Avec des moments de dramatisation. Pendant plusieurs semaines, les médias annonçaient un massacre rappelant celui de Tiananmen, anticipant l’entrée de l’armée chinoise à Hong Kong, alors qu’elle est déjà sur place….

 « À Hong Kong, l’image d’un lieu préservé de toute violence frontale et « pacifié » semble préférable à Pékin »

Les gens, en Occident, ont du mal à comprendre ce qu’il se passe précisément mais constatent une résistance massive à l’oppression. En matière d’images, le pouvoir, pour l’instant, ne veut pas réitérer une répression analogue à celle de Tiananmen qui pourrait avoir des conséquences très négatives pour lui. À cela s’ajoute le fait qu’il s’agit d’une place très importante pour les investisseurs chinois et étrangers, c’est le droit des affaires britannique qui continue de régir les contrats passés, donc une garantie plus fiable que le droit de Chine continentale. Hong Kong est aussi un lieu dans lequel les hommes d’affaires et politiques chinois ont investi et acquis beaucoup de biens. Tant que leur pouvoir n’est pas menacé à Pékin, l’image d’un lieu préservé de toute violence frontale et « pacifié » leur semble préférable.

(1)

Liu Xiaobo, La philosophie du porc et autres essais, préface de Vaclav Havel, traduction Jean-Philippe Béja et al., Ed. Bleu de Chine/Gallimard, 2011.

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