Foule de journalistes

© Crédits photo : BERTRAND-GUAY / AFP.

Comment sont formés les journalistes qui vous informent ?

La critique des médias va souvent de pair avec une critique des journalistes et de leur professionnalisme. Pourtant, l'information n'a jamais été aussi fiable qu'aujourd’hui.

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On ne compte plus le nombre de journalistes critiqués, harcelés en ligne ou violemment agressés sur le terrain(1). Ce phénomène s’inscrit dans une tendance croissante de défiance envers les médias, mesurée annuellement par le baromètre réalisé par Kantar pour La Croix. « Paradoxalement, l'information n'a jamais été aussi exacte aujourd’hui », relevait récemment Dominique Cardon, à propos des « fake news ». « Toute la culture professionnelle enseignée dans les écoles de journalisme, l'augmentation du niveau culturel des journalistes, ainsi que l’ensemble des règles professionnelles font, qu'en réalité, on n'a jamais été aussi précis dans l'information, la factualité, ou encore la vérification de l’information. »

C’est sur la formation de cette profession qu’il nous a paru nécessaire de revenir. Si les opportunités de formation en journalisme sont légion, nous avons choisi de nous concentrer sur les écoles dites « reconnues » — et donc promues — par la profession, au nombre de 14. Celles-ci reçoivent leur « reconnaissance » de la Commission paritaire nationale des emplois du journalistes (CPNEJ), qui rassemble des représentants de chacun des syndicats représentatifs de journalistes, ainsi qu’un nombre égal de délégués patronaux(2).

Quand les écoles de journalisme ont-elles été créées ?

Très longtemps, le journalisme a été vu comme un ensemble de compétences innées, dont un individu disposerait (ou non). « C’est l’idéal d’une profession ouverte, à l’image du héros de Bel-Ami(3), qui réussit à rentrer dans le monde du journalisme grâce à ses qualités innées et sans avoir fait d’études », rappelle Ivan Chupin, auteur du livre Les écoles du journalisme, les enjeux de la scolarisation d’une profession (1899 – 2018) (Presses universitaires de Rennes, 2018). Mais cette conception du métier va être remise en question une première fois à la fin du XIXe siècle, à l’occasion d’un événement qui a ébranlé la France : l’affaire Dreyfus.

Dans ce contexte, une Américaine, Dick May, tente d’ouvrir en France la première école dédiée à l’apprentissage du journalisme. « Elle voulait mettre en place ces formations pour produire des intellectuels dreyfusards, prêts à combattre et à aller porter la plume dans la plaie », explique Ivan Chupin. Mais le projet de scolariser le métier est au départ vivement critiqué. Plus que ça : il est vu comme contre-nature. Peu importe, Dick May réussit à fonder à Paris son établissement, l’École supérieure de journalisme (ESJ), d’inspiration républicaine et laïque, en 1899.

Quelques dizaines d’années plus tard, en 1924, un établissement au nom similaire voit le jour, situé cette fois à Lille. Mais les liens s’arrêtent là. Créée dans le giron des facultés catholiques, l’ESJ de Lille reçoit le soutien de l’épiscopat. Son but est de former les cadres qui travailleront dans la presse locale catholique, très importante à cette époque-là. À ce jour, l’école lilloise est la seule ESJ reconnue par la profession.

Dans les années 1930, de nombreuses professions commencent à se structurer, et le journalisme n’échappe pas au mouvement. Des instances représentatives des journalistes, comme le Syndicat national des journalistes (SNJ, d’abord connu comme « syndicat des journalistes » à sa création en 1918), investissent les deux écoles. Ces dernières sont conduites à réorienter leurs formations afin de promouvoir « l’identité de journaliste professionnel », écrit Ivan Chupin dans son livre. Le statut de journaliste professionnel est finalement créé par la loi en 1935.

Sous le régime de Vichy, les écoles poursuivent leur activité, ce qui les disqualifie moralement à la Libération, relate Ivan Chupin. C’est pourquoi, à la sortie de la guerre, les journalistes seront concernés par l’épuration. « Cela va servir les intérêts de deux jeunes journalistes de l’époque, résistants, Philippe Viannay et Jacques Richet, qui vont former le Centre de formation des journalistes », explique Ivan Chupin. La création du CFJ en 1946 ouvre la voie à une plus grande technicité des enseignements dans les écoles.

Au cours des dernières décennies, les formations se multiplient, portées par les besoins du secteur et la massification scolaire. On dénombre aujourd’hui, plusieurs dizaines d’établissements — seuls 14 sont reconnus par la profession — proposant leur(s) propre(s) formation(s) au journalisme, soit plus d’une soixantaine de formations à ce jour.

Comment intégrer les écoles ?

Pour la plupart, les écoles reconnues ont chacune mis en place un concours d’entrée très sélectif. À titre d’exemple, 924 candidats se sont présentés à l’édition 2017 du concours d’entrée de l’ESJ de Lille pour près de 50 places, soit un taux de réussite proche de 5 %. Tous les concours s’articulent autour d’épreuves écrites, puis orales pour les admissibles, nécessitant une bonne culture générale, une connaissance de l’actualité récente et un solide niveau d’écriture. Seules l’École de journalisme de Sciences Po Paris et le CFJ font exceptions : ici, pas de concours écrit, mais une sélection sur dossier. Si toutes les écoles reconnues par la profession sont accessibles avec une licence (Bac +3), donnant accès à un master, celles de l’IUT de Cannes et de l’IUT de Lannion offrent également la possibilité d’être intégrées après l’obtention du baccalauréat.

La sélection nécessite une préparation spécifique, qui s’étale parfois sur plusieurs années. Deux écoles ont lancé des cursus qui se rapproche d’une prépa, pouvant être suivis de la première à la troisième année de licence. En 2014, l’ESJ Lille a ainsi lancé l’Académie, suivie par le CFJ qui a créé l’École W en 2016. Les élèves de cette dernière obtiennent un accès direct aux oraux des masters du CFJ s’ils choisissent le parcours « Journalisme, docu et fiction », dédié à la préparation des concours. Ce type de prépa nécessite un investissement financier important, puisque l’Académie coûte de 300 à 3 100 euros l’année (selon le niveau de bourse Crous), l’École W : 7 800 euros. Ces deux formations permettent de valider un cursus universitaire à leur sortie, l’une par le biais de l’université de Lille, l’autre donnant droit à un « bachelor ».

Les multiples inscriptions sont elles aussi un investissement, puisqu’un concours peut coûter jusqu’à 299 euros, sans compter le trajet, et le coût de l’éventuelle nuit sur place. « À partir du moment où les concours sont hyper compétitifs, cela produit des effets favorisant ceux qui auront le plus d'investissement dans la préparation au concours, ce qui suppose un background familial important », décrypte Nicolas Kaciaf, professeur à Sciences Po Lille et enseignant à l’ESJ Lille. Dans leur étude Les portes fermées du journalisme, portant sur les formations reconnues, Géraud Lafarge, maître de conférence, et Dominique Marchetti, directeur de recherche CNRS, mettent ainsi en évidence une homogénéisation des profils et une surreprésentation des catégories socioprofessionnelles les plus élevées.

Comme le pointe Nicolas Kaciaf, enseignant en sociologie du journalisme, il existe aussi « des mécanismes de discrimination positive, pour permettre à des étudiants venus d'autres univers sociaux de pouvoir bénéficier d'une préparation spécifique ». C’est le cas de la Prépa égalité des chances ou du dispositif « La Chance pour la diversité dans les médias », qui s’adressent aux boursiers. L’école de journalisme de Sciences Po Paris revendique à ce titre plus de 40 % de boursiers au sein de sa dernière promotion, ce taux oscille entre 20 % et 25 % à l’ESJ Lille.

Qu’enseigne-t-on dans les écoles de journalisme ?

Les écoles de journalismes reconnues ont, peu à peu, homogénéisé leurs enseignements, copiant le modèle dessiné par le CFJ et son premier directeur, Philippe Viannay. « C'est un modèle assez technique de formation adaptée au marché du travail, qui s'est peu à peu imposé dans les autres écoles », commente Ivan Chupin.

Les écoles accessibles en première année de master (M1) s’organisent donc autour d’un tronc commun en première année, suivi durant l’été d’un stage de deux mois en presse quotidienne régionale. La seconde année permet aux étudiants de choisir une spécialisation entre presse écrite, télévisuelle ou radiophonique. Certaines écoles proposent même une seconde spécialisation, à l’image du CFJ, qui offre le choix dans ses "mineures" entre newsroom et écritures enrichies, vidéo et web TV, radio et podcast.

Durant leur cursus, les élèves assistent aussi à des cours plus généralistes sur l’histoire des médias, la déontologie ou des notions de droit. Un apport théorique trop réduit, regrette Ivan Chupin. « Je crois, en tant qu'universitaire, que c'est dommageable. Je pense que l'on se prive de tous les acquis de la sociologie du journalisme. » Une situation inverse à celle des États-Unis, où il existe une relation de proximité entre la formation journalistique et les universitaires spécialisés. Ce choix des écoles françaises de miser sur le technique plutôt que le théorique s’explique notamment par le fait que la plupart de ces formations étant accessibles en Bac +3, elles estiment que leurs étudiants, qui ont souvent passé un concours, ont des acquis solides en matière de culture générale.

Dans une enquête parue en 2014, cinq écoles (CUEJ, EJCAM, EJDG, IJBA, IPJ) dressaient ainsi le profil des candidats et admis à leur concours respectif. La très vaste majorité (près de 80 %) des candidats ont obtenu leur licence ou la terminent l’année du concours. Tandis que les candidats possédant une maîtrise (bac + 4) ou un master (bac +5) restent toutefois nombreux : respectivement 12,16 % et 5,87 % des candidats.

Les trois disciplines les puis suivies par les candidats sont : Lettres-Langues-Arts (LEA), Histoire et Info communication. Les IEP (Institut d’étude politique, comme Sciences Po) semblent toutefois être la voie royale vers la réussite au concours : 3,6 % d’inscrits et 18 % d’admis.

Quels postes trouvent les élèves en sortant d’école ?

Selon le service de recrutement Qapa, le journalisme est le métier recensé sur sa plateforme qui recrute le moins. En 2018, les journalistes en situation de précarité, comprenant pigistes et chômeurs, représentaient 26,31 % des détenteurs de la carte de presse (hors cartes honoraires), contre 22,7 % en 2006, selon les statistiques de la Commission de la carte d’identité des journalistes professionnels (CCIJP).

Face à cette situation, la plus ancienne des écoles de journalisme de Belgique, l’IDJ, a fermé en 2013. Son ancien directeur, Jean-François Dumont justifiait cette fermeture ainsi : « À quoi bon former des journalistes qui ne trouveront pas de travail ou deviendront précaires ? »

Pourtant, même si la précarisation est bien réelle, les écoles de journalismes mettent en avant leur employabilité à la sortie. L’IPJ revendique 93 % de taux d’insertion, en se basant sur les chiffres de sa promotion sortie de l’école en 2015 et un salaire médian annuel brut de 31 628 euros. Selon les statistiques de l’école de journalisme de Sciences Po Paris, 99 % des diplômés de l’école ont trouvé un emploi, dont 54 % en CDI, dans un délai non précisé. « Tout le monde trouve du travail à la sortie de la formation », assure Alice Antheaume, directrice exécutive. 

À la sortie de l’école, comme durant leur formation, les étudiants en journalisme qui trouvent un emploi se répartissent entre l’un des trois secteurs (écrit, radio, télé) des médias. La presse écrite est la plus plébiscitée (44,2 % des détenteurs d’une carte de presse d’écoles de journalisme reconnues), suivie de la télévision (24,1 %) et de la radio (13,3 %). Le reste se retrouvant principalement dans une catégorie un peu à part, les agences de presse (13,7 %). Leur répartition confirme la technicité des écoles de journalistes reconnues, puisque les journalistes issus de ces cursus sont proportionnellement surreprésentés dans les secteurs télévisés et radiophoniques.

Est-il indispensable de passer par une école reconnue ?

S’il n’est pas obligatoire d’obtenir un diplôme d’une école de journalisme pour embrasser la profession, la voie d’accès prend de plus en plus d’importance. En 2017, quelque 26,3 % des moins de 26 ans réalisant leur première demande de carte de presse étaient diplômés d’une école reconnue, alors qu’ils étaient 20,9 % en 2000. Aujourd’hui, près de 19 % de l’ensemble des détenteurs de cartes de presse ont suivi un tel cursus, contre 12 % en 2000. « On est face à un phénomène d'élitisme, puisque près de 80 % des journalistes n'en sont pas issus », commente Ivan Chupin. 

Mais les écoles reconnues ne sont pas les seules à monter en puissance, puisque les écoles non-reconnues par la profession occupent, elles aussi, une place de plus en plus importante. En 1998, 27,2 % de l’ensemble des diplômés en journalisme étaient passés par un cursus non-reconnu par la profession. Un chiffre qui atteint 43 %, quinze années plus tard.

Sortir d’une école de journalisme favorise toutefois l’insertion au sein d’un marché du travail bouché, ne serait-ce que par ce qu’elles donnent accès à des concours réservés(4) : AFP, France Télévisions, TF1, L'Équipe… « Si vous n'êtes pas dans le système des écoles reconnues, vos étudiants n'ont pas le droit d'accéder à ces concours », explique Ivan Chupin. Les associations d’anciens élèves, les relations nouées par les écoles avec les différentes rédactions et les nombreux intervenants issus du milieu représentent autant d'opportunités. Ainsi, plus d’un tiers (37 %) des diplômés d’école de journalisme trouvent leur premier emploi grâce aux réseaux et aux anciens de l’établissement.

Le passage par un cursus reconnu par la profession se matérialise également sur le salaire. En CDI comme en CDD, les journalistes issus d’écoles de journalisme gagnent en moyenne 400 euros de plus que leurs homologues. Quant à la sécurité de l’emploi, « le diplôme en journalisme a un effet relativement protecteur », indique une étude réalisée par l’IFP/ Carism, qui souligne aussi que « les carrières complètes concernent plus les diplômés en journalisme que les non diplômés ». Mais cette situation est à nuancer : la même étude prophétise aussi une précarisation croissante pour les diplômés. 

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edit le 13/98/2019 : correction d'une erreur dans le chapô.

(1)

Allo Place Beauveau, décompte tenu par le journaliste David Dufresnes et hébergé sur Mediapart, dénombrait 115 journalistes blessés par les forces de l’ordre lors des seuls manifestations de « gilets jaunes », entre l’acte I du 17 novembre 2018 et le 12 septembre 2019. Ce décompte exclut toutefois les agressions de journalistes par des manifestants, dont France info dressait un bilan le 20 janvier.

(2)

L’existence de cette commission est prévue par l’article 18 de la Convention collective nationale des journalistes du 1er novembre 1976 qui stipule que celle-ci « comprendra un représentant de chacun des syndicats représentatifs de journalistes et un nombre égal de représentants patronaux ». Initialement appelée « commission nationale paritaire… », elle a été renommée « commission paritaire nationale… » en 2006. Si au départ, cette structure s’intéresse particulièrement aux problématiques du chômage et du reclassement des journalistes, elle s’imposera dans les années 1990, puis 2000, comme un agent externe de régulation et de contrôle du marché des formations.

(3)

Roman réaliste de Guy de Maupassant, paru en 1885.

(4)

Différentes bourses ont été créées par des médias. Toutes mettent en concurrence des étudiants issus d’école dans le journalisme. Les meilleurs éléments décrochent un CDD, ce qui leur permet souvent d’intégrer le média dans lequel ils passent plusieurs mois. La bourse Jean d’Arcy (France Télévisions) et le prix Patrick Bourrat (TF1) sont parmi les plus prisées d’entre elles.

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