siège de La Dépêche du Midi à Toulouse
La Dépêche du Midi a créé une agence de presse, La Dépêche News, pour recruter des journalistes à des conditions « légèrement différentes » de celles du journal. Ce sont les mots de Jean-Michel Baylet, PDG du groupe. 

© Crédits photo : PASCAL PAVANI / AFP

« La Dépêche du Midi » engage-t-elle des journalistes low cost ?

Les dernières cohortes de journalistes recrutées par le quotidien régional ont été engagées par son agence de presse La Dépêche News. Un tour de passe-passe que l’inspection du travail suspecte d’être un moyen de réaliser des économies sur le dos des salariés.

Temps de lecture : 7 min

À sa sortie d’école de journalisme, Juliette* est vernie. Elle trouve immédiatement un CDI dans un grand titre de presse régionale. Embauchée lors des salves annuelles de recrutement lancées par La Dépêche du Midi en 2017, 2018 et 2019, elle passe sa première année à changer de service tous les trois mois, avant d’être affectée à une locale. Un métier qu’elle décrit comme « super », tout en ajoutant avoir beaucoup aimé travailler en presse régionale. Plusieurs années après avoir rejoint le groupe de Jean-Michel Baylet, Juliette fait pourtant le choix de le quitter. Sa situation était à ses yeux moins enviable que celle des anciens. Ceux du temps où le quotidien ne recrutait pas des journalistes sous un contrat différent.

Juliette et les différentes promotions de journalistes embauchés ces dernières années n’étaient pas engagées par La Dépêche du Midi, mais par l’agence de presse La Dépêche News. Son contrat a beau être différent, elle assure avoir fourni un travail équivalent à celui de ses confrères et consœurs ayant signé avec La Dépêche du Midi. Et même peut-être davantage : « Les Dépêche News, on travaille autant, si ce n’est plus. On écrit des papiers pour le web alors que d’autres salariés [dont les contrats, anciens, ne prévoyaient pas la publication en ligne] peuvent le refuser, on était même amenés à faire de la vidéo. » Une situation qui concernerait « près de la moitié des 175 journalistes écrivant à ce jour » dans La Dépêche du Midi, selon Le Monde.

TF1 et mutation numérique

Lors de sa création en 2002, La Dépêche News rassemblait initialement des pigistes auxquels faisait appel TF1. « Ces partenariats ont été impulsés par Jean-Pierre Pernault il y a très longtemps, explique Nicolas*, un journaliste La Dépêche News travaillant pour TF1. Il voulait développer des bureaux en région, ils ont donc souvent été adossés à des groupes de presse régionale. » C’était aussi, aux dires d’un ancien responsable du journal, une « volonté d’accélération de la mutation numérique », autrement dit une manière de moderniser les contrats pour les adapter au journalisme 2.0.

Nicolas estime que ce système ne lèse pas seulement les journalistes de presse écrite. La petite équipe de journalistes télé de La Dépêche News serait aussi perdante : « Ce contrat de correspondance entre TF1 et La Dépêche permet à la chaîne d’externaliser et de sous-traiter. » L’équipe toulousaine de la première chaîne de France ne compte que quelques contrats à durée indéterminée et les salaires y seraient moins élevés que ceux de leurs semblables de TF1 à Paris.

« Le dialogue social a toujours été compliqué à “La Dépêche” »

Le reporter ajoute que cet accord passé avec TF1 serait très avantageux pour l’entreprise détenue par la famille Baylet. Impossible de s’en assurer : joint par e-mail, le directeur général Jean-Nicolas Baylet n’a pas souhaité répondre aux questions de La Revue de Médias. Ce qui est certain, c’est que les bilans financiers de l’ensemble du groupe La Dépêche du Midi sont bons, ces dernières années. En 2021, son bénéfice en nette progression a ainsi atteint deux millions et demi d’euros. Interrogé sur La Dépêche News lors de son audition au Sénat en février 2022 (voir ci-dessous à partir de 23'40), Jean-Michel Baylet avait déclaré : « La rentabilité des journaux est “ric-rac” : 1 à 2 millions d'euros de bénéfices ou de pertes, pour un chiffre d'affaires consolidé de l'ordre de 200 millions d'euros, sur lequel nous avons perdu, en cinq ans, quelque 50 millions d'euros de recettes... Nous devons donc rationaliser et mutualiser, à la fois la rédaction, mais aussi les ouvriers. »

Un salaire inférieur

Contrairement aux anciens journalistes, les « nouveaux » n’ont pas droit à une rémunération lorsque leurs photos illustrent des articles et, jusqu’en 2022, ils bénéficiaient d’un nombre inférieur de jours de RTT. Leur point de salaire ne progresse pas non plus à la même vitesse. « Leur grille de salaire ne dépend pas de la convention collective de La Dépêche du Midi, mais de celle des agences de presse, moins avantageuse », raconte Patrick Guerrier, élu du syndicat national des journalistes (SNJ) au comité social et économique de La Dépêche du Midi.

Le syndicaliste explique qu’il est difficile de quantifier le manque à gagner puisqu’il est intimement lié à la singularité de chaque situation. La SNJ a tout de même sorti la calculette : les journalistes de La Dépêche du Midi gagneraient 2 627 euros bruts à la fin de leur progression automatique de dix ans. À situation équivalente, on serait à 2 226 euros bruts côté La Dépêche News. Un écart amplifié dans les rédactions sans photographe.

Cette nouvelle réalité salariale n’est pas sans conséquence. Juliette assure que cinq des dix salariés recrutés en même temps qu’elle ont déjà quitté l’entreprise. Quant à Patrick Guerrier, il s’est retrouvé dans une étrange situation : le rédacteur en chef de sa locale est un salarié Dépêche News, tandis que le journaliste est sous contrat avec La Dépêche du Midi. Avec qui alors passer son entretien professionnel ? La situation a dû être clarifiée lors d’un CSE en octobre 2022 : avec un salarié de La Dépêche du Midi et non avec un de La Dépêche News.

« L’employeur avait deux têtes »

Claire Raynaud se présente comme la première salariée à avoir fait les frais de ce système. En 2015, elle signe un premier CDD en tant que rédactrice. Elle assure avoir alors remarqué le nom de La Dépêche News dans le contrat et en avoir fait part à sa direction. En retour, on lui rétorque que tout cela est temporaire.

Mais quand elle passe en CDI huit mois plus tard, rebelote. « J’étais en pleine séparation, donc je n’étais pas dans une situation où je pouvais me dire :Ils se foutent de ma gueule, je m’en vais.” À Toulouse, il n’y a que France 3, France Bleu et La Dépêche. J’ai fait avec. » Claire Raynaud ajoute que, de toute façon, on lui fait comprendre que tout le monde serait désormais recruté sous ce statut. Elle n’a pas le choix.

En interne, cette différence de traitement interroge. Un journaliste ne peut s’empêcher d’être fataliste : « Il aurait fallu faire grève avant que le statut Dépêche News ne soit adopté pour l’empêcher. Mais les anciens n’étaient pas vraiment prêts à perdre des jours de salaire pour les jeunes, malheureusement. Et puis, le dialogue social a toujours été compliqué à La Dépêche. » L’indignation du SNJ auprès de la direction n’aura pas suffi : le statut inauguré par Claire Raynaud s’est retrouvé généralisé.

« Ça m’a fait douter de mes capacités et de moi-même »

S’ensuivent des semaines de travail « rarement en dessous de soixante heures et pouvant aller jusqu’à quatre-vingt ». Ses heures supplémentaires, Claire Raynaud assure qu’elles ne sont « pas récupérées » et « non payées » et estime avoir été payée 30 % de moins que les autres, avec un tiers de congés en moins et pas de primes. La journaliste voit, au fil du temps, de nombreux jeunes Dépêche News quitter le journal par dépit. « En quelques mois, ils sont devenus désabusés et écœurés, se désole-t-elle. Je l’étais moi aussi, et encore, le mot est faible. » La quinquagénaire finit elle-même par quitter le groupe après une rupture conventionnelle à l’été 2019. Une nouvelle vie commence : Claire Raynaud fait une croix sur le journalisme et monte sa propre entreprise de communication.

L’année suivante, elle engage, avec le SNJ, une longue procédure aux prud’hommes. La cour d’appel de Toulouse conclut le 30 juin 2023 qu’il « existe bien un lien de subordination non seulement avec la société La Dépêche News, qu’aucune partie ne remet en cause, mais également avec la société Groupe La Dépêche du Midi » et précise que « les intimées étaient ainsi co-employeurs ». La notion de travail dissimulé n’est retenue que sur la question des heures supplémentaires, mais pour son avocate Pauline Le Bourgeois l’essentiel est d’avoir montré que « l’employeur avait deux têtes ». Le groupe La Dépêche du Midi a décidé de former un pourvoi en cassation. L’enjeu est de taille : la décision de justice peut offrir pour un solide point d’appui pour la petite centaine de salariés concernés, s’ils arrivent à démontrer leur lien de subordination avec La Dépêche du Midi.

L’inspection du travail s’en mêle

Clément s’est quant à lui rendu compte de cette différence de traitement « un peu bêtement ». Dans le bureau de sa supérieure, cet ancien journaliste de la maison aperçoit au bout d’un mois deux plannings avec les noms des salariés : un pour les journalistes estampillés Dépêche du Midi, l’autre pour les Dépêche News. « Quand j’ai demandé pourquoi, on m’a dit répondu que c’était pour être en règle en cas de visite de l’inspection du travail. » Et quand il interroge par e-mail ses supérieurs hiérarchiques sur cette différenciation, Clément n’obtient que des réponses orales. De quoi faire naître des suspicions : « Ça donnait la sensation qu’ils cherchaient à dissimuler cette situation ».

Le jeune journaliste finit en burn-out. S’il l’impute davantage à la gestion de ses supérieurs, il pense que la différence de traitement a participé à cet épuisement professionnel. « Le fait de me sentir humilié par cette situation, ça m’a fait douter de mes capacités et de moi-même », explique-t-il. Lessivé, Clément finit par quitter le média après une année à travailler pour le groupe.

En 2023, le SNJ le contacte et lui propose de se porter partie civile à la suite d’une enquête relative à un délit de marchandage. Plusieurs dizaines de journalistes souhaiteraient s’associer à la procédure, selon Le Monde. À l’été 2022, l’inspection du travail s’était rendue dans les locaux de La Dépêche du Midi de différents départements. À la suite de cette enquête, le parquet de Toulouse a été saisi en janvier, et le dossier déposé au parquet en octobre.

Les suites données à ces procédures seront observées avec attention dans les autres groupes de presse régionale. La création d’une agence de presse externe avait un temps été envisagée par La Voix du Nord, avant que la direction ne recule devant l’opposition des syndicats.

*Les prénoms ont été modifiés à la demande des interviewés

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