comment montrer les morts dans les médias ?

© Crédits photo : Illustration : Pomkasix.

Informer sans porter atteinte à la dignité : comment les médias montrent les victimes de guerre

Corps parsemés dans les rues, civils exécutés les mains liées dans le dos… Ces photos et vidéos témoignent de l’horreur de la guerre en Ukraine et ont fait le tour des journaux et des JT. Alors que ces images sont en libre diffusion sur internet et les réseaux sociaux, comment les médias français définissent-ils ce qui est montrable et ce qui ne l’est pas ?

Temps de lecture : 5 min

Dans les rues de Boutcha, l’image d’un cycliste fauché sur son vélo, ou d’une main manucurée, un cœur sur l’annulaire. Ces photos, publiées dans de nombreux journaux, sont devenues le symbole du massacre des civils de cette petite ville au nord-ouest de Kiev. Diffuser ces images n’est pas une décision prise à la légère. « On les montre avec parcimonie », explique Lionel Charrier, directeur photo à Libération. L’enjeu est de savoir les utiliser au bon moment, car elles ont un fort potentiel visuel et émotionnel. « On les traite donc au cas par cas. »

Mais comment définir les images violentes ? D’après Cyril Auffret, rédacteur en chef des éditions week-end à TF1, « celles de combat, dexplosion, nous n'avons aucune raison de ne pas les montrer, sauf si quelqu’un est tué sous nos yeux. Celles qui nous posent le plus de problèmes sont celles montrant des blessés ou des morts ». Même s’il n’existe pas de charte commune, des précautions s’imposent pour définir le périmètre du montrable. À la télé, on floute les visages, et tout ce qui permet d’identifier les personnes. Pour éviter de porter atteinte à la dignité, les corps sont rendus non reconnaissables. « On dissimule tout ce qui porte atteinte au corps, par exemple, les parties qui ont changé de couleur en raison de la décomposition », explique Benoît Petit, rédacteur en chef adjoint à BFMTV. Ces images sont aussi diffusées dans un cadre bien précis. À la télé, elles sont accompagnées de messages de prévention, « et on ne les met jamais dans l'habillage ou les titres », continue Benoît Petit. Pour les médias écrits, il existe une règle : pas de floutage. « On utilise dautres valeurs de plan, on recadre, mais on ne floute jamais », précise Lionel Charrier. La plupart du temps, l’horreur n’est pas montrée frontalement.

Car les rédactions sont contraintes par un dispositif juridique bien défini, qui favorise l’occultation des images. La loi du 15 juin 2000 dispose que la reproduction des circonstances d’un crime ou d’un délit est punie de 15 000 euros d’amende « lorsque cette reproduction porte gravement atteinte à la dignité dune victime et quelle est réalisée sans laccord de cette dernière ». Cette loi découle des plaintes de victimes de l’attentat du RER B à la station Saint-Michel en 1995, qui avaient été photographiées ensanglantées et considéraient que ces photographies avaient porté atteinte à leur image.

Un « devoir éthique »

Les chaînes n’ayant pas flouté les images s’exposent également à des sanctions de la part du CSA (Conseil Supérieur de l’Audiovisuel). En 2013, il a mis en garde France 2 pour une enquête d’« Envoyé spécial » sur les exactions de l’armée malienne, qui, d’après le gardien de l’audiovisuel, montrait « des plans répétés et particulièrement insistants sur les corps de personnes décédées, sans analyse correspondante ». La Société des journalistes de la chaîne avait rétorqué qu’il était du devoir des journalistes « de ne rien masquer de la réalité ». Unanimement, ce devoir motive aussi la diffusion et la publication des images de la guerre en Ukraine. « Ne pas faire disparaître les cadavres est un devoir éthique. Il y a des morts, c'est aussi factuel que ça », indique Benoît Petit. Il y a la volonté de faire preuve, de donner une réalité à un conflit. L’image n’est pas simplement là pour illustrer : elle a le statut de document. C’est le cas pour le massacre de Boutcha, après que l’armée russe a quitté la ville. Les images rapportées sont là pour servir de pièces à conviction.

« Lors de la guerre en Syrie, l’État syrien a nié l’usage darmes chimiques. En Ukraine, la Russie a nié le fait que des civils étaient visés. Cest dans ces moments-là que nous sortons les images violentes. On parle de crimes de guerre, il fallait donc coucher les images sur le papier », indique Lionel Charrier, directeur de la photo à Libération.

Pour Emmanuel Taïeb, professeur en sciences politiques à Sciences Po Lyon, qui a travaillé sur la question des images de violence, « nous ne sommes pas habitués à la monstration de la violence. Les rédactions ont plutôt tendance à euphémiser. » La guerre en Ukraine semble avoir un statut particulier. «On ne voit pas habituellement ces images de cadavres, et en tout cas pas en si grand nombre. Il se passe quelque chose de spécifique avec la guerre en Ukraine qu'on n'avait pas avant, au sens où on a un peu repoussé les limites du visible, ou de la monstration. » D’autant plus que cette guerre, au-delà de son aspect militaire, est un affrontement d’images, notamment sur les réseaux sociaux où les propagandes ukrainiennes et russes sont omniprésentes.

Chacun sa sensibilité

Montrer la violence répond à un équilibre qu’il est difficile de trouver, « entre ancrer lhorreur dans la réalité et respecter la dignité de ces personnes blessées ou décédées, dont il ne restera delles que ces photos », explique Simon Lambert, responsable photo au pureplayer Les Jours. Entre informer la population, et éviter le basculement dans le voyeurisme. Alors souvent, lorsqu’on montre la violence, on le fait de biais. Suggérer l’horreur, sans la montrer. « Grâce à la photo, on peut laisser le lecteur donner libre cours à son imagination, il peut voyager par lui-même dans limage », indique Simon Lambert.

De plus, le travail du journaliste encadre et contextualise les photos ou vidéos. À la télé, les images violentes sont « toujours accompagnées dun commentaire, qui esquisse déjà la réalité », explique Benoît Petit. À l’écrit, pour les images utilisées en une, « on maîtrise le cadrage dans lequel limage apparaît, grâce au titre notamment. Le rapport texte-image nous permet aussi parfois plus de choses, car on peut compenser », explique Lionel Charrier. « La photo peut devenir iconique grâce à cette mise en scène : cest la mise en maquette de limage et le rapport avec le titre qui fait licône. » 

Mais comment trouver le bon équilibre ? « La sidération par la violence est une bonne chose, mais chacun a sa sensibilité », reprend Simon Lambert. Une sensibilité qui évolue au cours du temps, et qui fait dire que certaines images iconiques par le passé ne trouveraient peut-être plus leur place dans les médias aujourd’hui. « Ça dépend de la manière dont le média se perçoit et de la manière dont le média perçoit son lectorat ou son public », explique Emmanuel Taïeb. À TF1, « on a un public très large, pas un public de spécialistes. Des familles regardent. Certains journalistes, pères ou mères de familles, me disent quils nont pas envie que leurs enfants voient ça », indique Cyril Auffret.

Diffuser ces images participe-t-il pour autant à la banalisation de la violence, surtout quand elles tournent en boucle sur les chaînes d’information en continu ? Pour Emmanuel Taïeb, « il faut prendre le risque quelles nous hantent. Elles peuvent fabriquer des émotions, et l’émotion est une porte dentrée pour analyser limage. Les images de violence peuvent susciter de l'indignation et de la mobilisation citoyenne et politique. »

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