Photo de la Loire parue en quatrième de couverture de Ouest-France le 9 août 2022

© Crédits photo : PHOTOPQR/OUEST FRANCE/MAXPPP

L’histoire de la photo de la Loire devenue symbole de la sécheresse cet été

Un photographe de presse prend des clichés d’un bras de la Loire à sec au mois d'août. Les bancs de sable sautent aux yeux, mais la situation n’a rien d’inédit. Ses images ont pourtant été largement diffusées tout l’été, reprises et commentées, devenant de vrais-faux marqueurs du changement climatique.

Temps de lecture : 6 min

Des empreintes de dinosaure découvertes dans une rivière asséchée du Texas, des épaves nazies ressurgies du Danube en Serbie. Chaque pays a eu son symbole de la canicule de 2022. En France, de très nombreux articles et reportages ont été illustrés avec le lit sec et craquelé de la Loire, dans un coin situé près de la ville d’Ancenis entre Nantes (Loire-Atlantique) et Angers (Maine-et-Loire).

Pour comprendre comment cet endroit est devenu l’incarnation de la sécheresse nationale, il faut reprendre le fil de la canicule et de son traitement médiatique. En commençant au 23 juillet dernier : alors que de nombreux records de températures viennent d’être battus, Le Parisien place en Une cette image désertique prise sous un pont d’Ancenis. Ce n’est pas la première fois que des photos fortes sont prises sous les ponts du coin. En 2019 déjà, des images du pont de Montjean-sur-Loire, à 25 km en amont d’Ancenis, avaient fait le tour du monde, jusqu’à être partagées par l’acteur Léonardo DiCaprio.

« Quand on connaît la Loire, on est habitué aux bancs de sable en été »

Ces photos méritent un décryptage technique. L’hydrobiologiste Marie Mézière-Fortin, qui vit dans le Maine-et-Loire et connaît très bien le fleuve, explique : « Si on connaît la Loire, on est habitué aux bancs de sable en été. Ce n’est pas forcément inquiétant en soi. Ensuite, si on regarde bien les photos sous les ponts, on voit que les zones à sec sont liées à des aménagements historiques du fleuve destinés à faciliter la navigation en été. Sans eux, on aurait une multitude de petits bras et non pas un seul bras d’un côté et une zone entière à sec de l’autre ». Traduction : la gravité se lit plus dans les chiffres que sous les ponts de la Loire : « on est en crise grave quand le débit du fleuve passe sous les 100m3/seconde à Montjean-sur-Loire. C’est arrivé en 2019, c’est arrivé encore cette année. Mais, même ce niveau bas n’est atteint que grâce au soutien de réserves d’eau en amont. Et cette année, pour la première fois à ma connaissance, ce soutien a été réduit parce que les réserves n’étaient pas pleines ». 

La Loire à sec, image choc

Fin juillet et début août 2022, plusieurs médias ( Le Journal du dimanche, Le Figaro, MSN) illustrent encore des papiers sur la sécheresse avec des images d’Ancenis. Mais, à partir du 9 août, ce sont des photos prises depuis le pont de Varades, un pont bien particulier situé cette fois entre Ancenis et Montjean-sur-Loire qui vont devenir un symbole national. Ce jour-là, Ouest-France diffuse dans son journal et sur les réseaux sociaux une série de clichés pris depuis ce pont qui relie les communes de Loireauxence (Loire Atlantique) et Mauges-sur-Loire (Maine-et-Loire). À cet endroit, la Loire est divisée en deux. D’un côté le bras principal, qui reste en eau, et de l’autre un bras secondaire qui s’est déjà retrouvé à de nombreuses reprises à sec, plutôt à la fin des étés chauds et peu pluvieux. On assiste alors là-bas à une situation peu banale : le pont surplombe une étendue désertique. 

Tweet de Ouest-France le 9 août 2022 (Capture d'écran).

Le photographe Franck Dubray raconte la genèse de ces clichés pris pour Ouest-France : « L’histoire remonte au mois de juin. Je suis en reportage sur un autre sujet pas très loin, et je passe par hasard sur le pont de Varades. C’est un coin que je connais bien, donc je vois tout de suite que le niveau de l’eau est très bas. Je fais au cas où des photos au drone, on ne les diffuse pas, je garde l’idée sous le coude. »

Début août, en pleine vague de chaleur, Franck Dubray décide de retourner sur place. Il raconte : « Je vois la Loire dans un état que je n'avais jamais vu, en tout cas pas aussi tôt dans l’année. Je pose la question à des pêcheurs qui me disent que c'est la première fois de leur vie qu'ils voient le fond du fleuve au niveau du bras principal. » Comment illustrer cet étiage record ? Le photographe a deux choix. D’abord shooter le bras principal, bien sûr. Mais celui-ci étant toujours en eau, son état risque de sembler à peu près normal pour quelqu’un qui ne connaît pas le coin. L’autre solution, c’est le bras secondaire. Celui-ci est quasi à sec, ce qui est impressionnant bien qu’absolument pas inédit. Il faut forcément trancher entre les deux solutions, explique Franck Dubray : « Le bras principal est situé assez loin du Pont de Varades, au drône on ne peut pas avoir les deux en même temps. Je ne peux pas non plus prendre la photo un peu plus loin, là où les deux bras se rejoignent, parce que là-bas il n’y a pas de pont. Et on en a besoin, c’est le pont qui donne une échelle à la photo ».

Le photographe prend des clichés du bras secondaire, envoie le résultat à sa rédaction et part au Brésil pour plusieurs reportages. Il ne découvrira donc que quelques jours plus tard la suite de l’histoire, à commencer par l’énorme succès de ses photos. Diffusées sur les réseaux sociaux  sans indication géographique précise, elles vont être très rapidement énormément partagées. Problème : certaines personnes pensent en les voyant que la Loire est totalement asséchée. 

Vue dégagée depuis le TER

Très vite, quelques spécialistes rectifient les choses. Thibault Laconde, ingénieur et cofondateur d’une entreprise spécialisée dans l'évaluation des risques climatiques pour les particuliers, publie une longue analyse sur Twitter et conclut : « Le débit observé actuellement est donc faible, mais pas excessivement rare au regard des données historiques.(...) On s'attend à l'atteindre trois jours en moyenne tous les dix ans. » Des gens crient à la manipulation voire au complot, les connaisseurs du coin s’étonnent de voir leur bout de Loire devenir l’outil de controverses nationales. C’est le cas de Philippe, encadrant à la SNCF, qui longe quasiment chaque jour le fleuve. Il dit bénéficier depuis la cabine de conduite des TER d’une « vue très dégagée sur la Loire » et peut prendre le temps d’observer le pont de Varades quand les trains s’arrêtent à Ancenis. Ça fait même partie de son travail, puisqu’une sécheresse trop grande peut dégrader les voies et contraindre les trains à ralentir.

« On est face à des sujets qui s'illustrent mal, ça fait partie du problème. Une vague de chaleur, ça s'illustre mal »

Au téléphone, il se dit « dégoûté » par l’impact des photos prises sur le pont de Varades : « Tout le monde s’en est servi pour nourrir son avis. Certains pour dire qu’on va tous mourir, d’autres pour dire que tout est faux et qu’il n’y a pas de réchauffement climatique. Avec ce débat, on a perdu complètement de vue le sujet : le niveau de la Loire est très bas, on est en droit de s'inquiéter, qu’est-ce qu’on fait ? » S’il ne jette pas la pierre à son auteur — « On est face à des sujets qui s'illustrent mal, ça fait partie du problème. Une vague de chaleur, ça s'illustre mal. Un niveau bas sur les fleuves, c'est très peu visuel » — Thibault Laconde craint lui aussi que cette photo n’empêche un débat correct : « on a des besoins immenses et des moyens limités pour s’adapter au changement climatique. Il faut absolument objectiver la situation aussi précisément que possible pour faire collectivement les choix les plus efficaces. Et cette image, comme toutes les représentations qui peuvent dramatiser le changement climatique, ne le permet pas ».

« Ces images ont le mérite de nous rappeler qu’il n’y a pas que nous, le milieu naturel aussi manque d’eau »

L’hydrobiologiste Marie Mézière-Fortin est beaucoup moins sévère. Elle regrette bien sûr que « des gens aient pu comprendre que la Loire ne coulait plus jusqu’à la mer », mais voit de nombreux aspects positifs dans le succès de ces clichés : « Quand on parle de sécheresse, on parle tout le temps des problèmes pour nos usages. En tant que biologiste, j’essaye d’être la voix du milieu naturel et ce n’est pas facile. Ces images ont le mérite de nous rappeler qu’il n’y a pas que nous, le milieu naturel aussi manque d’eau ». Elle pense même que ces photos, bien que questionnables, ont permis d’alerter sur un fait incontestable et encore méconnu : le risque de pénurie d’eau, notamment potable, en Loire-Atlantique. Le 12 septembre, un article paru dans Le Monde expliquait que l'alimentation en eau potable de la ville de Nantes serait pendant quelques jours perturbée du fait de la sécheresse et des grandes marées faisant remonter l’eau salée dans le lit du fleuve. Avec pour illustration, une photo du bras de la Loire à sec au niveau du Pont de Varades. 

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